Entretien avec la représentante spéciale pour les enfants et les conflits armés, Radhika Coomaraswamy

Radhika Coomaraswamy, représentante spéciale pour les enfants et les conflits armés, devant le Conseil de sécurité

1 mai 2009 – Radhika Coomaraswamy a été nommée par le Secrétaire général de l’ONU Kofi Annan au poste de Secrétaire général adjoint, Représentante spéciale pour les enfants et les conflits armés en avril 2006 et a été renommée à ce poste par le Secrétaire général Ban Ki-moon en février 2007. Sa fonction lui permet d’excercer une influence morale destinée à alerter les consciences et à promouvoir les droits et la protection des jeunes garçons et filles affectés par les conflits armés. Avocate de formation et ancienne présidente de la Commission des droits de l’homme du Sri Lanka, Mme Coomaraswamy est un défenseur des droits de l’homme renommé au niveau international. Dans un entretien au Centre d’actualités de l’ONU, elle en dit plus sur son parcours et ses motivations, ainsi que sur sa mission.

Centre d’actualités de l’ONU : Quand avez-vous eu connaissance pour la première fois des Nations Unies ?

Radhika Coomaraswamy : En réalité je suis une enfant des Nations Unies. Mon père travaillait pour les Nations Unies. Il était administrateur adjoint chargé de l’Asie et du Pacifique pour le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD). Donc j’étais à l’école de l’ONU depuis l’âge de 7 ans. Avant d’apprendre un hymne national, je connaissais déjà celui l’ONU. Je nQuand on parle des enfants on touche une corde sensible universelle et les gens semblent réagire sais pas si vous le savez mais il y a une chanson que l’on enseigne dans les écoles de l’ONU, un hymne sur les nations qui s’unissent.

Centre d’actualités de l’ONU : Qu’est-ce qui vous a poussé à devenir avocate ?

Radhika Coomaraswamy : J’ai grandi aux Etats-Unis durant les années 1960 et 1970 alors que le droit servait d’outil pour le changement social et la justice sociale. Il était utilisé par les mouvements des droits civiques de cette époque et j’ai été inspirée par cette idée. L’Inde aussi, de son côté, connaissait des mouvements sur les droits d’intérêt public et c’est pour ça que j’ai décidé d’étudier le droit en tant qu’instrument pour le changement et la justice.

Centre d’actualités de l’ONU : Pourquoi avez-vous décidé d’agir dans le domaine des droits des femmes ? Avez-vous été influencée par un évènement ou une personne ?

Radhika Coomaraswamy : J’ai été impliquée dans les droits des femmes depuis les années 1980. C’est la situation des femmes dans le monde plutôt qu’une personne qui m’y ont poussé. Je fais partie d’une génération de femmes très éduquées qui ont rencontré d’importants obstacles et d’attitudes préjudiciables aux femmes dans les années 1970 et 1980, alors que l’on essayait de percer le « plafond de verre ». Par ailleurs dans ma région du monde, de terribles choses sont infligées aux femmes, comme c’est le cas ailleurs dans le monde, et cela a suscité chez nous beaucoup d’indignation.

Centre d’actualités de l’ONU : Est-ce difficile de sensibiliser les gens aux droits des enfants ? Pensez-vous que cela soit plus facile aujourd’hui qu’il y a 20 ou 30 ans ?

Radhika Coomaraswamy : Les droits des enfants ont toujours été plus faciles à promouvoir que tout autre droit. Parce que quand on parle des enfants on touche une corde sensible universelle et les gens semblent réagir. Vous remarquerez que deux pays seulement n’ont pas ratifié la Convention sur les droits de l’enfant [les Etats-Unis et la Somalie – note du Centre d’actualités].

Par ailleurs, le Conseil de sécurité a progressé sur la question avec la résolution 1612 (2005). Je pense que cela a toujours été plus facile et que cela le restera parce que tous ces diplomates, ici ou chez eux dans leur pays, ont des enfants. C’est leur talon d’Achille. Donc lorsqu’ils pensent à leurs enfants, ils avancent sur la question.

Centre d’actualités de l’ONU : Quel est d’après vous votre plus grand succès en tant que Représentante spéciale pour les enfants et les conflits armés ?

Radhika Coomaraswamy, lors d’une visite en RD Congo, rencontre d’anciens enfants soldats à Masisi (avril 2009)

Radhika Coomaraswamy : Lorsque j’ai hérité de la résolution 1612 (2005) de mon prédécesseur, c’était juste un document de papier. Dans une certaine mesure, grâce à mon bureau et à d’autres agences des Nations Unies, nous en avons fait un document vivant. Le Groupe de travail se réunit, nous remettons des rapports et prenons des mesures. Lorsque je suis sur le terrain, il y a des groupes armés qui veulent être retirés de la « liste de la honte » mise en place par la résolution 1612 pour ceux qui recrutent et utilisent des enfants-soldats. Je crois donc qu’insuffler une vie à la résolution 1612 a été un succès de mon bureau.

Centre d’actualités de l’ONU : Comment est-ce que l’on entame une discussion avec un chef de guerre ?

Radhika Coomaraswamy : Je vais vous donner un exemple concernant la République centrafricaine, où j’ai rencontré Laurent Djim Wei de l’Armée populaire pour la restauration de la démocratie (APRD). D’abord les agences des Nations Unies ont établi le premier contact pour le travail humanitaire et ont facilité la réunion. Dans ce cas précis, nous avons voyagé environ pendant deux heures dans la brousse pour le rencontrer. Ils sont toujours un peu agressifs et sur la défensive mais lorsque l’on explique qu’il y a une porte de sortie et qu’il existe un plan d’action, on peut les convaincre. Il disait que les enfants venaient vers lui parce qu’ils étaient orphelins mais qu’il était d’accord pour considérer une solution alternative si l’on s’occupait des enfants. Cela s’est arrêté là et bien sûr le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) et le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) ont pris la suite pour mettre en oeuvre ces engagements.

Centre d’actualités de l’ONU : Comment est-ce qu’on convainc un groupe armé de relâcher des enfants-soldats ? Comment est-ce qu’on convainc des gens chez qui il n’y a pas de « corde sensible » ?

Radhika Coomaraswamy : Je crois qu’il y a différentes sortes de dirigeants. Il y a ceux qui ont des principes et qui n’utilisent pas d’enfants. Il y a ceux qui sont féroces et qui utiliseront absolument n’importe qui. Ces derniers sont très difficiles à faire changer. Et puis il y a les cas plus complexes. Il se peut que certains enfants affamés ou pauvres ou envoyés par leurs parents dans le cas d’un conflit ethnique, rejoignent un groupe armé.

Il y a des raisons pour lesquelles ils pourraient se porter volontaires. Et ces groupes pourraient ne pas avoir la force morale de dire non. Ils représentent un groupe plus ambigu que l’on peut convaincre qu’il s’agit d’un crime affreux et qu’ils risquent d’être jugés pour crimes de guerre et qu’ils doivent relâcher les enfants. Ce sont les groupes que nous visons et avec lesquels nous avons le plus de succès, qui sont susceptibles à la pression des sanctions du Conseil de sécurité et avec qui on peut mettre en oeuvre un plan d’action.

Centre d’actualités de l’ONU : Ces groupes sont-ils conscients des travaux du Conseil de sécurité et de ce que cela représente pour eux ?

Radhika Coomaraswamy : Certains d’entre eux ne sont pas conscients mais ne veulent pas être sur quelque liste que ce soit du Conseil de sécurité. Certains sont conscients, d’autres pas. S’ils ne le sont pas, on les informe et on leur donne la liste.

Centre d’actualités de l’ONU : Quelle a été la mission la plus difficile à accomplir pour l’ONU ? Y a-t-il une chance de convaincre l’Armée de résistance du Seigneur (Lord’s Resistance Army, LRA) de mettre fin à ses atrocités en RD Congo ?

Radhika Coomaraswamy : Toutes les missions sont difficiles. Aller à Gaza était difficile. La République centrafricaine, le Soudan – ils sont tous difficiles.

Quant à la LRA, j’étais récemment à Dungu en République démocratique du Congo (RDC). La LRA est absolument impitoyable et déterminée à avoir des enfants soldats et je ne crois qu’il y ait grande chance de négociations. C’est pourquoi nous soutenons l’inculpation prononcée par la Cour pénale internationale (CPI).

Centre d’actualités de l’ONU : Qu’est ce que le débat du Conseil de sécurité sur les enfants et les conflits armés du 29 avril 2009 a permis d’accomplir ?

Radhika Coomaraswamy : Je pense que ce débat public a été une avancée majeure. Le Conseil de sécurité dans sa déclaration présidentielle a convenu de faire de la violence sexuelle et des meurtres et mutilations de nouvelles conditions possibles pour figurer sur la « liste de la honte ».

C’était aussi un Conseil marquant, parce qu’une jeune femme victime de violences sexuelles a pris la parole et reçu une ovation de la part du Conseil.

Centre d’actualités de l’ONU : Vous avez été nommée présidente de la Commission des droits de l’homme du Sri Lanka en mai 2003. Quelle est votre opinion sur la situation actuelle dans le nord du pays ?

Radhika Coomaraswamy : J’essaie de ne pas trop parler du Sri Lanka parce que je suis une fonctionnaire internationale, mais comme je l’ai dit au Conseil de sécurité, mon opinion est que la situation est déplorable. D’un côté, les Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE) utilisent et recrutent des enfants et empêchent les gens de quitter la zone de conflit. C’est la terrible réalité. De son côté, le gouvernement ne fait pas preuve de retenue militaire et n’aide pas les humanitaires à entrer dans la zone et à négocier la libération des enfants et des civils. Il faut donc appeler les deux parties à sauver ces civils.

Centre d’actualités de l’ONU : Qu’est-ce que cela fait d’être une des rares femmes d’Asie occupant un poste important dans l’administration de Ban Ki-moon ?

Radhika Coomaraswamy : M. Ban a vraiment fait de grands progrès pour nommer de nombreuses femmes. Lorsque je suis arrivée, il n’y avait qu’Alicia Barcena et moi-même au Secrétariat. Maintenant il y a plusieurs femmes. En fait, quelqu’un plaisantait sur le fait qu’au niveau des directeurs d’agences il n’y a plus qu’un homme, Achim Steiner du Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE). Tous les autres postes sont occupés par des femmes avec Helen Clark qui vient prendre la tête du PNUD. Il a donc recruté beaucoup de femmes à un niveau supérieur. C’est agréable d’avoir des femmes collègues. Nous nous réunissons de temps en temps et nous discutons.