Entretien avec le Coordonnateur principal pour la lutte contre le choléra en Haïti, Pedro Medrano Rojas

Le Coordonnateur principal pour la lutte contre le choléra en Haïti, Pedro Medrano Rojas. Photo : ONU

4 mars 2015 – En dépit d’importantes contraintes budgétaires et structurelles, les efforts concertés entrepris par Haïti et ses partenaires ont contribué à réduire considérablement le nombre de cas de choléra signalés dans le pays – de plus de 350.000 cas au fort de la crise en 2011 à environ 28.000 cas en 2014.

La persistance du choléra en Haïti est principalement due à l’absence d’accès à l’eau potable et à des installations d’assainissement inappropriées. Bien que des progrès considérables aient été réalisés à cet égard, cette nation insulaire des Caraïbes continue d’être le cadre de la plus grande épidémie de choléra du monde occidental. A ce jour, l’épidémie a touché environ 725.600 personnes et a coûté la vie à plus de 8.800 malades en Haïti depuis octobre 2010.

L’ONU travaille avec le gouvernement haïtien et ses partenaires sur le terrain pour lutter contre la maladie, notamment en aidant à renforcer les infrastructures en eau et d’assainissement des eaux usées, aiNous ne sommes pas en concurrence avec le virus Ebola. Je pense que chaque situation d’urgence mérite le soutien de la communauté internationale.nsi que le système de santé. En décembre 2012, le Secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, a lancé une initiative visant à débarrasser Haïti et la République dominicaine du choléra, en se focalisant sur la prévention, le traitement et l’éducation. Cette initiative soutient une campagne déjà existante – connue sous le nom de l’« Initiative pour l’élimination du choléra dans l’île d’Hispaniola » – lancée par les Présidents des deux pays.

Le Centre d’actualité de l’ONU : Vous êtes sur le point d’entamer une tournée internationale. Quel est l’objectif de cette démarche?

Pedro Medrano Rojas : Pour les Nations Unies, l’épidémie de choléra en Haïti est une priorité. C’est sans doute la pire épidémie à laquelle nous devons faire face dans l’hémisphère nord. En ce sens, nous avons désormais besoin de sensibiliser et d’obtenir un soutien pour appuyer les efforts auxquels nous consentons en Haïti, avec le gouvernement d’Haïti, afin d’éliminer le choléra… La communauté internationale doit prendre conscience que nous ne pouvons pas oublier cette épidémie qui touche des milliers de personnes dans ce pays.

Un médecin prend en charge un patient souffrant de choléra au centre médical de l’Estère, dans les environs de Port-au-Prince, où le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) tente de contenir l’épidémie de choléra. Photo : ONU/UNICEF /Marco Dormino (31 octobre 2010)

Le Centre d’actualité de l’ONU : Dans quels pays comptez-vous vous rendre?

Pedro Medrano Rojas : J’ai l’intention de me rendre d’abord à Cuba. Ensuite, je m’envolerai pour l’Espagne et dans d’autres pays d’Europe, principalement pour les informer de la situation en Haïti. Je pense que la communauté internationale, en particulier les pays dans lesquels je vais me rendre, a été extrêmement généreuse dans son soutien aux efforts entrepris en Haïti. C’est pourquoi je pense qu’il est important à ce stade de les rencontrer pour les mettre au fait de la situation et les informer sur les défis auxquels nous sommes confrontés en Haïti.

Le Centre d’actualité de l’ONU : A propos de défis, la communauté internationale s’est récemment trouvée face à des situations d’urgence, telle que l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest. Dans quelle mesure cela a-t-il affecté le financement et les ressources pour lutter contre le choléra en Haïti?

Pedro Medrano Rojas : Je pense que l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest a également été une priorité de premier plan pour les Nations Unies et la communauté internationale dans son ensemble. Il est évident que, durant l’année écoulée notamment, la communauté internationale a mis l’accent sur la le contrôle et l’élimination du virus d’Ebola. Parallèlement, l’épidémie de choléra en Haïti a été, en quelque sorte, éclipsée par d’autres crises dans le monde. Nous souhaitons donc rappeler à la communauté internationale combien il est important de maintenir nos efforts, d’autant plus que récemment il y a eu une forte augmentation des cas en Haïti. [Nous souhaitons] leur rappeler également que même si le virus d’Ebola est important, cette autre épidémie mérite une attention équivalente de la part de la communauté internationale.

M. Medrano rend visite à des élèves dans une école rurale de Cité Soleil dotée d’un nouveau système d’accès à l’eau potable. Photo : ONU (mai 2014)

Le Centre d’actualité de l’ONU : Pensez-vous que la mobilisation internationale contre l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest a entraîné une diminution du financement pour lutter contre l’épidémie de choléra en Haïti?

Pedro Medrano Rojas : Je ne pense pas que ce soit simplement à cause de la réponse que nous avons apportée en Afrique de l’Ouest. Je pense que nous avons tellement de crises dans le monde que nous sommes confrontés à des demandes de financement concurrentes. Mais je pense aussi qu’il est important de rappeler à la communauté internationale combien il est nécessaire de ne pas oublier l’épidémie de choléra en Haïti. C’est notre objectif principal. Nous ne sommes pas en concurrence avec le virus Ebola. Je pense que chaque situation d’urgence mérite le soutien de la communauté internationale. Mais je pense que rien ne justifie dans le monde actuelle d’avoir des milliers de personnes affectées par le choléra au point même de succomber à cette maladie qui peut être traitée. Il ne s’agit pas nécessairement d’une maladie mortelle si elle est bien traitée et en temps opportun.

Centre d’actualités de l’ONU : S’agissant de la situation en Haïti, après tous les efforts entrepris par l’ONU et ses partenaires internationaux, comment décririez-vous l’état actuel de l’épidémie dans le pays? Peut-on parler de progrès?

Pedro Medrano Rojas : Bien sûr, je pense que des progrès ont été accomplis. L’année dernière, il y a eu 28.000 nouveaux cas de choléra. On peut comparer cela avec les années précédentes - 2013 et 2012 – où nous avions plus de 60.000 cas par an. Avant, il y avait plus de 100.000 nouveaux cas de choléra. Donc des progrès ont été réalisés. Mais il faut comprendre qu’en Haïti les infrastructures en matière d’eau potable et d’assainissement des eaux usées, ainsi que les infrastructures sanitaires, sont très faibles. Il faudra des années pour mettre en place des systèmes appropriés, en particulier concernant l’eau potable et l’assainissement. Haïti est peut-être le pays ayant la plus faible couverture en matière d’eau potable et d’assainissement dans l’ensemble de l’Amérique latine. Donc, c’est la raison pour laquelle le gouvernement a lancé ce plan national pour l’élimination du choléra en Haïti. Il ne fait aucun doute que des progrès ont été accomplis.

La Mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH) prend part à un projet pilote avec la Direction nationale de l’eau potable et de l’assainissement (DINEPA) afin d’installer des systèmes de filtration d’eau et de dispenser des formations en matière d’hygiène à Port-au-Prince. On aperçoit ici une session de « formation des formateurs » destinée aux leaders communautaires qui seront responsables de la gestion des systèmes de filtration. Photo : ONU/Nektarios Markogiannis (25 avril 2014)

Mais en même temps, nous devons aussi garder à l’esprit que cette épidémie affecte la partie la plus pauvre de la société, en particulier pendant la saison des pluies. Lors de la saison des pluies, il y a une forte augmentation de nouveaux cas de choléra. Nous avons besoin d’être préparé. C’est la raison pour laquelle nous avons cette double approche. Nous nous occupons de la situation d’urgence, nous prenons soin de ceux qui sont touchés, et dans le même temps, nous devons faire des investissements en matière d’eau potable, d’assainissement, de santé ... parce que l’histoire nous a appris que lorsque nous avons des systèmes en place, et que même s’il y a des bactéries, il n’y aura pas d’épidémie.

Centre d’actualités de l’ONU : Quelle est la prochaine étape? De quel type d’aide Haïti a besoin pour trouver une solution permanente aux causes qui conduisent à la prévalence du choléra dans le pays?

Pedro Medrano Rojas : Ce que nous avons appris des épidémies précédentes ... en Asie, en Europe et même en Amérique latine ... est que l’eau potable et l’assainissement sont essentiels pour l’élimination du choléra et d’autres maladies d’origine hydrique. Haïti a la plus faible couverture en matière d’eau potable et d’assainissement. Nous devons donc poursuivre notre travail dans ce domaine afin d’assurer un système adéquat de distribution d’eau potable et d’assainissement, pour avoir au moins le même niveau que le reste de la région. Mais parallèlement à cela, nous avons besoin maintenant de ressources pour faire face à la flambée épidémique, aux nouveaux cas, et pour cela nous avons besoin du système de santé, des travailleurs de la santé. Nous avons besoin de vaccins. Nous avons besoin de nos partenaires sur le terrain.

Malheureusement, en raison du manque de ressources, de nombreux partenaires ont quitté Haïti. Je pense que c’est en raison de cette impression qu’il n’y a pas de situation urgence en Haïti. Et à mon avis, n’importe quel pays dans le monde avec un si grand nombre de cas – 28.000 cas l’année dernière - considérerait cela comme une situation d’urgence.

Une session de « formation des formateurs » destinée aux leaders communautaires qui seront responsables de la gestion des systèmes de filtration. Photo : ONU/Nektarios Markogiannis (25 avril 2014)

Centre d’actualités de l’ONU : Vous avez mentionné que certains partenaires sont partis en raison du manque de ressources. Pourriez-vous mentionner quelques-uns des pays ou des ONG qui sont restés et qui ont eu un impact significatif dans la lutte contre le choléra?

Pedro Medrano Rojas : Il convient de mentionner par exemple le travail de Médecins Sans Frontières, le travail de la Fédération de la Croix-Rouge ... aussi le travail des États-Unis à travers leurs propres agences. Bien sûr, le système des Nations Unies travaille sur le terrain avec de nombreux partenaires. Et je pense que nous sommes confrontés aujourd’hui, je le répète, à cette impression qu’en raison des progrès qui ont été accomplis, il n’y pas plus de situation d’urgence ... et il y a aussi les autres crises dans le monde. Le fait que cela ne soit pas un sujet important dans les grands médias, cela n’est pas perçu comme une urgence. Je pense que c’est le but de notre travail. C’est la raison pour laquelle je m’adresse aux partenaires, aux États membres, leur demandant de ne pas oublier Haïti. Sinon, nous continuerons d’avoir un nombre croissant de personnes touchées et de décès, qui peuvent être évités.

Centre d’actualités de l’ONU : Vous avez mentionné que vous allez vous rendre à Cuba. L’Amérique latine a joué un rôle positif dans la lutte contre l’épidémie en Haïti?

Pedro Medrano Rojas : Il est important de souligner le travail extraordinaire des médecins de Cuba ... et il est important d’avoir aussi le soutien d’autres pays de la région, en particulier le Brésil. Récemment, le gouvernement du Chili a fourni des ressources en matière de vaccins. Mais je pense que nous pouvons faire plus. Je pense que c’est dans l’intérêt de toute l’Amérique latine d’éliminer le choléra en Haïti. Lors de la dernière réunion de la CELAC [Communauté des États d’Amérique latine et des Caraïbes] qui a eu lieu au Costa Rica, il a été mentionné à nouveau la nécessité de continuer à soutenir Haïti. Mais il ne s’agit pas seulement de ressources. Nous avons également besoin d’assistance technique parce que les institutions en Haïti ont également besoin de soutien technique. Nous avons besoin de moyens sur le terrain non seulement pour la réponse immédiate, mais pour le moyen et long terme afin de s’assurer de l’existence d’infr astructures de santé, d’eau potable et d’assainissement.

Lors d’une visite en Haïti en juillet 2014, le Secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon (troisième en partant de la droite) a lancé avec le Premier ministre haïtien Laurent Lamothe (au centre) l’initiative nationale « Campagne d’assainissement total », qui vise à améliorer l’assainissement et l’hygiène dans les zones rurales. On les aperçoit ici lors de leur visite d’une famille à Los Palmas. Photo : ONU/Paulo Filgueiras

Centre d’actualités de l’ONU : Est-ce que l’instabilité politique actuelle en Haïti a une incidence sur la lutte contre le choléra?

Pedro Medrano Rojas : Je pense que oui. Nous espérons que cette crise politique sera résolue. Cela n’aide pas d’avoir une crise politique dans ce contexte de défis humanitaires. Il est aussi nécessaire d’avoir des organismes et des institutions gouvernementales qui fonctionnent bien et le fait qu’il y a maintenant une impasse concernant les élections et le Parlement n’aide pas. Nous sommes convaincus que les autorités et le gouvernement d’Haïti, et le peuple d’Haïti, sauront trouver une solution, car il est important d’avoir un gouvernement qui fonctionne et avec qui la communauté internationale peut travailler.

M. Medrano (deuxième en partant de la gauche) avec le Premier ministre haïtien Laurent Lamothe (à gauche), lors d’une visite en Haïti en juillet 2014. Photo : ONU/Paulo Filgueiras

Centre d’actualités de l’ONU : Pouvez-vous faire le point sur les vaccins anticholériques?

Pedro Medrano Rojas : Nous avons le projet cette année de vacciner 300.000 personnes. L’année dernière, nous étions en mesure de vacciner environ 200.000 personnes. Les vaccins peuvent aider à empêcher la transmission de la maladie. Pour cette année, nous avons besoin de 3,5 millions de dollars et nous avons été en mesure de mobiliser des ressources en provenance de Norvège et du Chili pour un montant de 1,3 million de dollars pour acheter les vaccins pour cette année. Mais nous devons faire des efforts dans ce domaine. Nous devons aussi expliquer qu’un vaccin, même si ce n’est pas une solution à long terme, peut aider à empêcher les gens de tomber malades, et plus important peut aider à sauver des vies. Il existe des preuves que les vaccins ont une efficacité de 80% et peuvent durer trois à quatre ans. Donc, nous travaillons dans ce domaine.

M. Medrano tenant un enfant lors d’une visite en juillet 2014 dans la communauté de Los Palmas. Photo : ONU/Paulo Filgueiras

Centre d’actualités de l’ONU : Comment percevez-vous le rôle de l’ONU dans la lutte contre cette crise et quelles sont les mesures que l’organisation est prête à prendre en 2015?

Pedro Medrano Rojas : Le Secrétaire général s’est rendu en Haïti l’année dernière. Nous nous sommes engagés à soutenir le gouvernement d’Haïti – c’est une priorité pour les Nations Unies et pour la communauté internationale. Le système des Nations Unies travaille sur le terrain avec le gouvernement d’Haïti. Nous avons établi un mécanisme pour travailler avec le gouvernement - un comité de haut niveau. Donc, notre engagement est là. C’est une priorité, et pour le Secrétaire général c’est une grande priorité. Je pense que cela se reflète dans le travail que nous effectuons sur le terrain.



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