Entretien avec Antonio Guterres, Haut-Commissaire pour les réfugiés

Le Haut-Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés, Antonio Guterres. Photo: ONU/Jean-Marc Ferré

20 juin 2014 – L’ancien Premier ministre portugais Antonio Guterres a été élu par l’Assemblée générale en juin 2005 pour devenir le 10ème Haut-Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés. M. Guterres, qui effectue actuellement son second mandat de cinq ans, a pris la direction de l’agence des Nations Unies chargée de coordonner l’action internationale pour protéger les réfugiés et résoudre les problèmes de réfugiés dans le monde.

Le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) a pour objectif de défendre les droits et le bien-être des réfugiés dans le monde. Il veille à ce que chacun puisse exercer son droit de demander l’asile et à trouver refuge dans un autre État, avec la possibilité de retourner chez soi de façon volontaire, de s’intégrer localement ou de se réinstaller dans un pays tiers. Le HCR a également pour mandat d’aider les personnes apatrides. Depuis plus de six décennies, l’agence a aidé des dizaines de millions de personnes à reconstruire leur vie.

Le Centre d’actualités de l’ONU a rencontré M. Guterres à l’occasion de la Journée mondiale des réfugiés, observée chaque année le 20 juin. L’entretien a porté sur les grandes crises actuelles, les défis majeurs pour les réfugiés, les personnes déplacées, et pour l’agence onusienne elle-même.

Centre d’actualités de l’ONU : Comment le HCR gère-t-il le grand nombre de déplacés dû à la crise actuelle en Iraq ?

Antonio Guterres : Nous avons immédiatement commencé à apporter un soutien au gouvernement régional du Kurdistan, dans le nord de l’Iraq, notamment en fournissant des tentes, des couvertures etLes ressources disponibles et l’aide financière que nous recevons ne suffisent pas à nous permettre de répondre aux besoins considérables des personnes qui souffrent d’autres articles de secours de première nécessité pour les gens qui arrivent dans la région. Actuellement, nous travaillons avec nos autres collègues de l’ONU et des ONG, avec les autorités locales, de façon plus organisée dans des centres d’accueil et dans des camps, et nous soutenons des familles dans toute la région. Nous faisons de notre mieux pour garantir qu’elles obtiennent l’aide dont elles ont besoin et que les mécanismes de protection nécessaires soient mis en place. Bien sûr, la situation est plus complexe dans et autour de Bagdad, où il y a un environnement de grande insécurité. Nous avons gardé une petite équipe à Bagdad afin d’être en mesure de faire tout ce que nous pouvons pour soutenir les personnes qui souffrent tant.

Centre d’actualités de l’ONU : Quel est le plus grand défi à l’heure actuelle ?

Antonio Guterres : Je pense que ce sont les combats. Nous sommes confrontés à un risque énorme pour la stabilité en Iraq et il n’y a évidemment pas de solution humanitaire à ce problème. La solution est politique comme toujours. Nous autres humanitaires ne pouvons rien faire de plus que de soutenir les personnes en détresse. Ce que nous devons faire, c’est de mettre fin aux situations dramatiques qui prolifèrent partout dans le monde.

Centre d’actualités de l’ONU : Le Secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, a déclaré que cette année est l’une des pires années en termes de déplacements forcés. Etes-vous d’accord avec lui ?

Antonio Guterres : Oui, c’est absolument vrai. Nous avons déjà eu les crises en République centrafricaine, au Soudan du Sud, et celle en Syrie qui semble interminable. Nous avons, même si ce n’est pas encore un problème humanitaire très dramatique, une crise politique et sécuritaire en Ukraine. D’autres crises se profilent, au Nigéria avec Boko Haram, et de nombreux autres problèmes, et bien sûr tout cela représente une pression énorme pour les agences humanitaires partout dans le monde. Les ressources disponibles et l’aide financière que nous recevons ne suffisent tout simplement pas à nous permettre de répondre aux besoins considérables des personnes qui souffrent tellement.

Antonio Guterres et l’Ambassadrice de bonne volonté, Angelina Jolie, parlent avec des demandeurs d’asile sur l’île italienne de Lampedusa (juin 2011). Photo : HCR/J. Tanner

Centre d’actualités de l’ONU : Que devrait faire la communauté internationale pour aider les pays voisins de la Syrie à gérer l’arrivée de réfugiés ?

Antonio Guterres : Je pense qu’il est absolument essentiel que la communauté internationale soit plus solidaire avec les pays d’accueil des réfugiés. 86% des réfugiés dans le monde vivent dans des pays en développement et la vérité est que beaucoup de ces pays d’accueil qui ont si généreusement ouvert leurs frontières, souvent de façon bien plus généreuse que les pays développés, ne reçoivent pas le soutien nécessaire de la communauté internationale. Cela signifie une solidarité financière, une solidarité avec les communautés d’accueil, les villages et les villes qui partagent tout avec les réfugiés, mais aussi une augmentation du nombre de réfugiés réinstallés vers les pays développés où ils pourraient avoir une vie bien meilleure.

Il est grand temps pour la communauté internationale de montrer à ceux qui ont ouvert leurs frontières, que ce soit les pays voisins du Soudan du Sud - comme l’Ethiopie, l’Ouganda, le Soudan ou le Kenya – ceux autour de la République centrafricaine - comme le Cameroun, la République du Congo, la République démocratique du Congo ou le Tchad - ou autour de la Syrie - comme la Jordanie, le Liban ou la Turquie. La communauté internationale doit montrer à ces pays une solidarité beaucoup plus forte et une attitude de véritable partage du fardeau.

Centre d’actualités de l’ONU : Y-a-t-il des progrès à signaler dans le domaine de la réinstallation de réfugiés dans les pays développés ?

Antonio Guterres : Nous avons un programme de réinstallation d’une taille considérable. L’année dernière, 93.000 réfugiés ont été admis dans les pays de réinstallation, la plupart d’entre eux dans le monde développé. Les grands programmes sont aux États-Unis, au Canada et en Australie, aussi dans plusieurs pays européens et latino-américains. Mais ce n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan. Le nombre de nouveaux réfugiés l’an dernier était le plus élevé depuis le début du génocide rwandais il y a 20 ans. Nous avons 16,5 millions de réfugiés, et plus de 50 millions de personnes déplacées par les conflits et les persécutions à l’intérieur ou à l’extérieur des frontières de leur pays. La réinstallation est très importante pour les personnes qui en bénéficient puisqu’elles peuvent avoir une vie bien meilleure. La réinstallation est aussi un symbole de la solidarité et à ce titre, il convient de la promouvoir. Mais cela reste une goutte d’eau dans l’océan par rapport aux besoins.

Centre d’actualités de l’ONU : Quels sont les principaux défis pour les réfugiés et les personnes déplacées de République centrafricaine ?

Antonio Guterres rencontre une veuve et ses enfants originaires d’Alep en Syrie, lors de sa visite dans le camp de réfugiés de Za’atari en Jordanie (mars 2013). Photo : HCR/J. Kohler

Antonio Guterres : Le principal défi est de trouver une solution politique. La République centrafricaine est un pays où l’Etat a pratiquement disparu. L’insécurité est généralisée et il est absolument essentiel d’accroître le nombre de forces internationales, à la fois militaires et de police, pour garantir la sécurité. Il est nécessaire de construire l’embryon d’un Etat, pour être en mesure d’arrêter les criminels, les juger et les mettre en prison. Il faut également lancer un processus de médiation dans tous les domaines où les communautés s’affrontent. Il n’y a jamais eu un problème religieux en République centrafricaine. Malheureusement, les politiciens irresponsables l’ont déclenché. Maintenant, tout doit être fait pour réunifier la société et créer les conditions pour arrêter les divisions et après un certain temps de réconcilier et de reconstruire l’Etat.

Centre d’actualités de l’ONU : Dans le contexte des tragédies qui ont eu lieu en mer Méditerranée autour de l’île de Lampedusa, ainsi que des lacunes du système d’asile européen, que pouvez-vous dire de la réponse de l’Europe aux crises de réfugiés?

Antonio Guterres : Je pense qu’il y a des initiatives qui doivent être reconnues. L’opération « Mare Nostrum » des garde-côtes italiens est une opération remarquable qui a permis de sauver plusieurs milliers de vies et c’est une contribution fantastique à la protection des personnes en détresse. Il est également vrai que par rapport à la crise syrienne, des pays comme la Suède et l’Allemagne, par exemple, ont fait preuve d’une solidarité remarquable. Mais le système d’asile européen est dysfonctionnel, il diffère d’un pays à l’autre. Certains pays ne fournissent pas un niveau adéquat de protection et ce dysfonctionnement complique évidemment l’accès au territoire européen pour les personnes qui ont besoin de protection. Je pense qu’il y a quelque chose de fondamentalement mauvais quand les gens sont forcés de se mettre entre les mains de passeurs et de trafiquants et d’encourir le risque de périr en mer Méditerranée juste pour avoir accès à un territoire où ils veulent demander l’asile.

Centre d’actualités de l’ONU : Quels sont les défis majeurs actuels pour le HCR?

Antonio Guterres rencontre une famille déplacée de RDC lors de sa visite des camps dans la province du Nord-Kivu. Photo : HCR/D. Nthengwe

Antonio Guterres : Notre principal défi est d’avoir la capacité de répondre à tant de crises en même temps. Nous avons une multiplication de nouvelles crises et en même temps, les anciennes crises semblent ne jamais s’arrêter. La communauté internationale a montré une capacité très limitée à prévenir les guerres et à résoudre les conflits en temps opportun. Nous vivons dans un monde où il n’y a pas seulement un manque de gouvernance mondiale, et encore moins un régime démocratique, mais où les relations de pouvoir sont floues. Par conséquent l’impunité et l’imprévisibilité sont devenus dominantes et cela génère un certain nombre de situations de conflit qui forcent de nombreuses personnes à fuir, certaines traversent des frontières, certaines à l’intérieur de leur propre pays, et cela met une pression énorme sur le HCR, et sur toutes les autres organisations humanitaires.

Il est absolument nécessaire que la communauté internationale mobilise les ressources financières pour nous permettre d’accomplir notre mandat, et en même temps, que la communauté internationale se rassemble pour surmonter les contradictions et créer les conditions pour mettre un terme à ce cycle interminable de conflits.