Entretien avec le Conseiller spécial du Secrétaire général, Ibrahim Gambari

Ibrahim Gambari, Secrétaire général adjoint, Conseiller spécial sur le Pacte international avec l’Iraq et sur d’autres questions.

25 février 2009 – Ibrahim Gambari est Conseiller spécial du Secrétaire général Ban Ki-moon sur le Pacte international avec l’Iraq et sur d’autres questions. Le Centre d’actualités de l’ONU s’est entretenu avec lui à la suite de sa récente visite au Myanmar du 31 janvier au 3 février, dans le cadre de la mission de bons offices confiée au Secrétaire général par l’Assemblée générale pour promouvoir la réconciliation nationale et la démocratisation dans ce pays de l’Asie du Sud-est. Universitaire, auteur et diplomate, M. Gambari, qui est nigérian, a servi l’ONU dans plusieurs fonctions, le plus récemment comme Secrétaire général adjoint aux affaires politiques et Conseiller spécial du Secrétaire général sur l’Afrique. Avant de rejoindre l’organisation, il a été ambassadeur du Nigéria auprès des Nations Unies et a eu des postes d’enseignant dans son pays et à l’étranger.

Centre d’actualités de l’ONU : Quand avez-vous découvert l’existence des Nations Unies ?

Ibrahim Gambari : J’étais dans une école élémentaire assez rurale. Aussi la question de l’ONU n’était vraiment pas quelque chose qui était sur les lèvres des professeurs, des élèves ou des parents. Mais quand j’ai commencé le lycée j’ai commencé à entendre parler des Nations Unies.

Pratiquement tous nos professeurs étaient britanniques et ils pratiquaient une sorte d’apartheid. C’était un internat, aussi vous ne vous rendiez pas à la résidence des professeurs parce que c’était encore la période coloniale avant l’indépendance du Nigéria. Cependant, Le rôle de bons offices du Secrétaire général est un processus, pas un événement. On ne peut pas les juger sur quelques visites. C’est un progrès cumulatifune source principale d’information sur l’ONU était les volontaires du Peace Corps qui étaient souvent des rebelles. Ils nous invitaient chez eux et nous avions des discussions avec eux.

Un de ces enseignants du Peace Corps qui a eu un énorme impact sur ma vie était un monsieur appelé Sam Bowles, le fils de Chester Bowles, qui était Secrétaire d’Etat adjoint sous le Président Kennedy. Il était né dans une famille de hauts fonctionnaires et il était toujours engagé avec nous dans des discussions sur le monde. Et nous avions l’habitude d’emprunter des livres dans sa bibliothèque, dont des livres sur l’ONU.

Mais je pense que le premier mot écrit qui m’a réellement touché profondément à propos de l’ONU était l’introduction de l’ancien Secrétaire général Dag Hammarskjöld au rapport annuel sur le travail de l’organisation en 1960. C’était plutôt brillant. Il affirmait que l’ONU pouvait être vue ou utilisée comme une « conférence de tactique diplomatique ». Vous voyez, je me rappelle certains des mots qu’il a utilisés. Ou « un instrument dynamique dans les mains des gouvernements pour répondre aux défis de l’époque ». Je pense que j’étais frappé par ces mots et c’est comme cela que j’ai commencé à développer un intérêt à l’égard de l’ONU et pour les relations internationales en général, la politique étrangère américaine et les Nations Unies.

Centre d’actualités : Vous avez passé l’essentiel du début de votre carrière à l’université à la London School of Economics à Londres et ensuite aux Etats-Unis. Comment voyiez-vous le travail de l’ONU à l’époque ?

Ibrahim Gambari :Lors de ma première année à la London School of Economics (LSE), j’ai pris un cours de relations internationales. J’avais un professeur formidable appelé F.S. Northedge, qui était plus un historien qu’un analyste politique de la politique étrangère britannique et des relations internationales en général. A l’époque, il y avait déjà des problèmes concernant la communauté internationale et l’ONU, tels que la Rhodésie, l’apartheid en Afrique du Sud. Aussi, c’était vraiment de mes jours à la LSE et ensuite à l’Université de Columbia (New York) que j’ai pris l’habitude de me joindre régulièrement aux manifestations contre la Rhodésie et l’apartheid en Afrique du Sud.

Cela a continué à Columbia, excepté que c’est devenu plus prononcé parce que j’étais à New York, plus proche des Nations Unies. Et j’étais président de l’association étudiante à la Maison internationale (une résidence pour les étudiants en thèse, essentiellement à Columbia). Une des choses que j’ai faites a été de saboter le discours qui était prévu pour Lord Caradon, qui était alors le représentant britannique permanent auprès des Nations Unies. Il était supposé venir donner un discours mais en raison du soutien au régime de l’apartheid en Afrique du Sud à l’époque, j’étais un de ceux qui l’ont saboté en affirmant que le discours avait été annulé. Il est venu et la salle était vide.

L’ironie de tout ceci est que je n’ai jamais pensé qu’un jour je présiderais la Commission spéciale de l’ONU contre l’apartheid, en ma capacité d’ambassadeur du Nigéria. Je ne pensais pas à l’époque que je me retrouverais dans la vie diplomatique. J’ai pris une décision consciente de quitter l’Ecole des affaires internationales de Columbia parce que l’école était adaptée pour former les gens qui voulaient devenir diplomate et je ne le voulais pas. Aussi je suis parti dans le département de sciences politiques pour obtenir un diplôme en sciences politiques et réaliser une thèse dans le but d’enseigner.

Centre d’actualités : Quelles sont les principales figures en Afrique que vous considérez comme des modèles ?

Ibrahim Gambari : Il n’y avait pas tellement de modèles ou de héros pour moi en Afrique mais ils étaient profonds. Kwame Nkrumah du Ghana était le premier à obtenir l’indépendance d’un pays de l’Afrique sub-saharienne. Et il était un pan-africaniste, qui affirmait que l’indépendance d’un pays africain serait sans signification ou incomplète si toute l’Afrique n’était pas indépendante. Et bien sûr, Nelson Mandela est un autre modèle. Le Président Nasser de l’Egypte, qui était un leader du Mouvement des Non-Alignés, mais aussi parce qu’il avait embrassé le concept que vous pouviez être africain et arabe à la fois et qu’il n’y avait pas de contradiction à cela.

De manière ironique, pas beaucoup de leaders nigérians étaient mes héros. Je veux dire que nous n’avions pas, pendant la période de mon activisme politique, de gens qui étaient animés par l’idéologie. La plupart des dirigeants nigérians étaient pragmatiques, parce qu’ils avaient à diriger un pays très grand et très divers. Aussi vous aviez des dirigeants au Nigéria, mais pas un seul leader qui était de l’envergure de Nasser ou de Nkrumah. Par la suite, j’ai commencé à voir les difficultés que les dirigeants nigérians affrontaient et que leur préoccupation était de maintenir ce rassemblement divers de groupes ethniques, de langues et de religions en une seule nation. Et pour une bonne raison parce que bientôt le pays est tombé sous la coupe des militaires et a connu une guerre civile très sanglante. Mais ils ont réussi à maintenir le pays uni, ce qui n’était pas une mince affaire.

Ibrahim Gambari lors d’une visite au Myanmar avec l’opposante Aung San Suu Kyi.

Centre d’actualités de l’ONU : Vous avez été le premier Africain à prendre la tête du département aux affaires politiques de l’ONU. Qu’avez-vous essayé de faire à ce poste ?

Ibrahim Gambari : C’était de juin 2005 à février 2007. Il y avait trois choses que j’ai essayées de faire. D’abord, le moral de l’équipe était plutôt bas et j’ai essayé de motiver le personnel et donner à chacun le sentiment d’appartenir à quelque chose. Aussi l’équité, le respect et la motivation, l’inclusion. Je crois que quand je suis parti, objectivement, les gens ont reconnu qu’il y avait eu des progrès.

Deuxièmement, le département était sérieusement en sous-effectifs. Quand je plaidais pour une augmentation des effectifs, je faisais valoir qu’il y avait plus d’employés de desk dans une ONG comme l’International Crisis Group que d’employés de desk dans l’ensemble du département aux affaires politiques, qui est censé couvrir toutes les questions dans le monde entier. Il doit s’occuper de prévention, donner des conseils sur le maintien de la paix et les processus politiques. Obtenir du personnel supplémentaire était ma priorité et j’ai été en mesure d’en obtenir 19, ce qui était révolutionnaire.

Troisièmement, il s’agissait d’établir le début d’une unité de soutien à la médiation dans le département. J’ai plaidé que, quand nous voulons faire du maintien de la paix, nous avons des pays contributeurs qui ont des gens formés et déjà prêts à être déployés. Pour répondre aux catastrophes humanitaires, il y a un groupe de gens spécialisés dans l’humanitaire qui sont formés et capables d’être déployés. Quand il s’agit de médiation des conflits, nous nous battons pour trouver des gens à nommer comme représentant spécial. Je pensais qu’il était important d’avoir une capacité en réserve pour la médiation et ayant une mémoire institutionnelle. Et maintenant cette capacité existe et fonctionne.

Finalement, en tant que Secrétaire général adjoint aux affaires politiques, j’ai aussi senti que vous ne pouviez pas connaître tous les sujets de manière équivalente mais que vous étiez supposés conseiller le Secrétaire général sur toutes les questions politiques. Aussi, ce que j’ai offert au Secrétaire général Kofi Annan était d’acquérir une compréhension adéquate de l’ensemble de mon secteur mais de me spécialiser sur trois choses, si bien que s’il m’appelait à minuit, je pourrais le conseiller. J’ai choisi le Zimbabwe, Chypre et le Myanmar et il m’a désigné envoyé spécial pour les trois.

Centre d’actualités de l’ONU : Vous occupez le poste de Conseiller spécial du Secrétaire général sur le Myanmar depuis mai 2007. Pensez-vous que les médias ne donnent pas une image correcte de vos efforts et de ceux de l’ONU pour régler la situation dans le pays, et si c’est le cas, pourquoi ?

Ibrahim Gambari : Je crois que les médias ont été plutôt justes et encourageants, globalement. Je ne peux me plaindre sauf dans certains cas où l’on sait qu’il y a un message téléguidé... par ceux qui voudraient pouvoir dire que les bons offices du Secrétaire général ne fonctionnent pas afin de pouvoir aller devant le Conseil de sécurité pour obtenir des mesures plus rapides et plus fermes contre le gouvernement du Myanmar.

Mais c’est le cas pour de nombreuses personnes qui ne comprennent pas le rôle de ces bons offices. Dans mon cas, ils sont autorisés par l’Assemblée générale et non pas par le Conseil de sécurité. On ne peut pas aller au Myanmar sans y être invité par le gouvernement ; le programme ne dépend pas que de nous ; il faut en appeler au pays, user de persuasion et d’encouragement, se reposer sur les pays voisins, l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) et tous ceux qui ont une influence sur les deux parties. C’est ça qu’on essaie de faire et ça prend du temps. Le rôle de bons offices du Secrétaire général est un processus, pas un événement. On ne peut pas les juger sur quelques visites. C’est un progrès cumulatif. Mais le Secrétaire général n’a aucun pouvoir d’obliger les autorités à faire le bon choix. Il ne peut que les persuader, les encourager et c’est ça notre travail.

On ne comprend pas toujours dans certains cercles que c’est un processus méticuleux. On ne peut pas se concentrer sur une seule question quelle que soit son importance. Il faut prendre contact avec les autorités de façon de plus large afin qu’elles travaillent à vos objectifs. Il faut aussi leur apporter de la part de la communauté internationale l’aide qui les intéresse et dont elles ont besoin.

Centre d’actualités de l’ONU : Vous avez dit aux reporters après votre exposé au Conseil de sécurité que vous n’avez pas vu de résultat tangible après votre dernière visite. Qu’aviez-vous espéré ?

Ibrahim Gambari : Je suis rentré il y a juste deux semaines et je leur ai laissé un lourd cahier des charges – la libération de tous les prisonniers politiques, y compris Daw Aung San Suu Kyi, la reprise du dialogue entre le gouvernement et l’opposition sans conditions et sans attendre, la reprise de négociations sur des élections libres et équitables lorsqu’elles auraient lieu, un forum national économique pour aborder de façon large les questions socio-économiques, et une forme d’engagement plus régulière dans le contexte des bons offices du Secrétaire général entre le gouvernement et mon bureau.

C’est un programme énorme et je viens de rentrer. Donc ce que j’ai dit c’est que depuis que je suis parti il n’y avait pas eu de résultat tangible mais que je sentais qu’il y aurait une activité. Et quelque jours plus tard cela n’a pas raté, ils ont annoncé la libération de 6.000 prisonniers, y compris 23 prisonniers politiques. J’ai suggéré aux autorités du Myanmar de profiter de la période entre mon départ et mon exposé au Conseil de sécurité, au Groupe des amis, à la prochaine réunion de l’ASEAN, pour envoyer des signaux positifs de nature à susciter une réaction positive de la part de la communauté internationale sur la situation dans le pays. Je crois que le message est en train de passer.

Centre d’actualités de l’ONU : Quelle sorte de relation de travail avez-vous construit avec les autorités du Myanmar et Mme Suu Kyi ?

Ibrahim Gambari : Eh bien d’abord les autorités continuent à m’inviter. Dans le passé, mon prédécesseur Razali Ismail, n’a pas été autorisé à entrer dans le pays pendant deux ans et demi. Ma dernière visite en date était ma septième depuis que j’ai pris ce dossier en charge. Et au cours de trois des sept visites j’ai rencontré le général en chef Than Swe lui-même, tandis que j’ai rencontré le Premier ministre à chaque fois.

Par ailleurs, l’opposition a fait savoir publiquement qu’elle se félicitait du rôle de bons offices du Secrétaire général ainsi que de mon propre engagement. Même lorsqu’ils ont été frustrés par le fait que les résultats n’étaient pas assez rapides ou probants, ils ont fait savoir qu’ils s’en félicitaient. Et j’ai rencontré Daw Aung San Suu Kyi à chaque visite, à part une fois, en août dernier. Au cours de certaines visites je l’ai rencontré deux fois. Nous avons eu de très bonnes et franches discussions. Je suis après tout la seule voix et sa seule fenêtre vers le monde. Je suis probablement encore le seul étranger à avoir été autorisé à rencontrer Daw Aung San Suu Kyi au cours des quatre dernières années au moins. A cet égard, je suis en mesure de rapporter son opinion sur tel ou tel point. Je remplis le rôle de médiation qui est de transmettre ses positions au gouvernement et réciproquement, parce, malheureusement, ils ne se sont pas rencontrés. Il n’y a pas eu de dialogue direct depuis le mois de janvier dernier. L’année précédente, le représentant du gouvernement l’avait rencontrée environ cinq fois, mais ça s’est arrêté là. Une de nos priorités est de relancer ce dialogue dès que possible.

Centre d’actualités de l’ONU : Quelle est à votre avis la mission la plus difficile que vous ayez eu à remplir pour l’ONU ?

Ibrahim Gambari : Le Zimbabwe. J’ai visité le Zimbabwe en tant qu’envoyé spécial de l’ancien Secrétaire général Kofi Annan pour essayer de mener le gouvernement sur le chemin de la démocratisation, des droits de l’homme et pour répondre aux questions sur l’économie et les conséquences de l’acquisition des terres. Cela a été difficile. Ils ont eu l’impression que ni moi ni le Secrétaire général n’avaient bénéficié ni n’avaient de chances de bénéficier de l’espace politique nécessaire pour mener à bien cette médiation. Ils ont eu l’impression que les pays occidentaux ont un agenda, à savoir le changement de régime et qu’ils ne nous auraient pas donné la flexibilité de faire notre travail de médiation. Je ne crois pas que ça ait été totalement exact.

Le deuxième dossier le plus difficile est le dossier du Myanmar parce que les attentes sont toujours très élevées à chacune de mes visites. Nous devons gérer les attentes afin que cela soit vu comme un processus et pas un événement. Bien que le processus ne soit pas une fin en soi, il doit conduire à des résultats tangibles et vers l’objectif que nous partageons tous, à savoir un Myanmar prospère, uni, pacifique et démocratique dans le respect des droits de l’homme de sa population. Le défi est d’avoir une approche commune des progrès, et de ce qu’il faut faire pour le réaliser. Sans compter que cette approche doit avoir l’approbation des deux parties, le gouvernement et l’opposition.