Entretien avec Jeffrey Feltman, Secrétaire général adjoint aux affaires politiques

Jeffrey Feltman, Secrétaire général adjoint aux affaires politiques. Photo ONU/Rick Bajornas

28 mars 2014 – Le Secrétaire général adjoint des Nations Unies aux affaires politiques, Jeffrey Feltman, a pris ses fonctions à la tête du Département des affaires politiques le 2 juillet 2012. Son département joue un rôle clé dans les efforts de l’ONU pour résoudre les conflits dans le monde, notamment en informant et conseillant le Secrétaire général, en soutenant les efforts de médiation, en apportant un soutien à l’organisation d’élections et aux efforts de consolidation de la paix.

Avant d’occuper son poste actuel, M. Feltman a été le Sous-Secrétaire d’État des États-Unis pour le Proche-Orient, après une carrière de 30 ans au service de la diplomatie américaine. Le Centre d’actualités de l’ONU l’a rencontré pour discuter notamment des crises actuelles dans le monde, ainsi que de la diplomatie en général.

Centre d’actualités de l’ONU : Nous savons que vous êtes très occupé en ce moment, avec la tragédie en Syrie, les crises en République centrafricaine, au Soudan du Sud et plus récemment en Ukraine. Est-ce une période de convergence inhabituelle des crises ?

Jeffrey Feltman: C’est vrai que nous sommes très occupés. En fait, la liste des situations à suivre est encore plus longue. Durant les 20 mois pendant lesquels j’ai eu l’honneur de travailler pour cette organisation, je n’ai jamais vécu un rythme aussi rapide qu’actuellement. C’est un véritable défi poUne des choses les plus importantes que nous pouvons faire dans cette Organisation est d’unir la communauté internationale afin que les pays parlent d’une seule voix. Parce que nous avons alors un réel pouvoir.ur nous. Bien sûr, je garde à l’esprit que le Secrétaire général lui-même est impliqué dans tous les sujets mentionnés et qu’en plus il travaille sur la question du développement et sur la gestion de cette institution.

Centre d’actualités de l’ONU : Ces crises sont-elles liées au niveau mondial ou s’agit-il uniquement de convergence ?

Jeffrey Feltman: Il y a d’énormes différences entre ce qui se passe en Ukraine, par exemple, et ce qui se passe en République centrafricaine, où la situation est encore différente de la Syrie. Donc, je ne veux pas parler de tendances. Un des éléments du travail du Département des affaires politiques est de suivre ce qui se passe dans le monde et de placer les évènements dans leurs contextes régional, stratégique et historique, puisqu’il y a tellement de différences.

Le Secrétaire général Ban Ki-moon fait prêter serment à Jeffrey Feltman, Secrétaire général adjoint aux affaires politiques. Photo ONU/Eskinder Debebe

Dans certains cas, nous faisons face à des tensions et nous essayons de voir quel sont les outils dont nous disposons pour empêcher que ces tensions se transforment en crises. Dans d’autres cas, il y a des conflits - comme en Syrie - où nous utilisons des outils tels que la médiation pour tenter de les résoudre. Parfois, nous travaillons pour consolider la paix après la fin d’un conflit. Donc, il y a toute une gamme de situations différentes.

Parfois également, les gens veulent des changements immédiats et ils descendent dans la rue, essayent de les obtenir, même sans élections. Nous avons vu cela dans de nombreux pays.

Centre d’actualités de l’ONU : Pouvez-vous nous dire de quels types d’outils vous disposez pour empêcher l’escalade de la crise en Ukraine ?

Jeffrey Feltman: L’outil principal est le Secrétaire général lui-même - son engagement personnel, ses discussions avec les dirigeants du monde et les dirigeants ukrainiens sur la nécessité de désamorcer les tensions, de trouver des solutions qui puissent résoudre certains problèmes fondamentaux sous-jacents. Le Secrétaire général m’a envoyé en Ukraine en décembre ainsi que plusieurs autres, dont le Vice-Secrétaire général, Jan Eliasson, qui a passé près d’une semaine à Kiev.

Notre tâche principale est désormais d’essayer de prévenir les actions qui mèneront à la polarisation. Il est absolument essentiel que les Ukrainiens se parlent entre eux et que les responsables ukrainiens et russes maintiennent un dialogue. Donc, nous avons offert nos bons offices pour offrir un espace diplomatique dans lequel ce dialogue peut avoir lieu.

Le Secrétaire général adjoint Feltman discute avec des diplomates à la réunion du 13 mars 2014 du Conseil de sécurité sur la situation en Ukraine. Photo ONU/Paulo Filgueiras

Nous avons également déployé une partie de l’équipe des spécialistes de la médiation de l’unité de soutien à la médiation pour aider à trouver les moyens d’établir des liens entre les parties prenantes. J’ai moi-même participé à un certain nombre de réunions en Europe la semaine dernière qui ont réuni les responsables ukrainiens avec des organisations telles que l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE).

Centre d’actualités de l’ONU : Où en sont les efforts pour faire en sorte que les parties prenantes maintiennent le dialogue ?

Jeffrey Feltman:  Nous avons eu la possibilité de parler à toutes les parties prenantes. Lorsque le Vice-Secrétaire général et Robert Serry étaient à Kiev, ils ont pu s’entretenir avec le représentant de Russie, avec les autorités de Kiev, avec d’autres organisations et les états qui ont des intérêts dans la région. Il y a eu des pourparlers entre les parties directement, mais encore à un niveau plus ou moins superficiel. Nous avons eu plusieurs réunions au Conseil de sécurité sur l’Ukraine. Le Conseil de sécurité est divisé sur ce sujet - je pense que tout le monde l’admet. Cette division rendra notre travail plus difficile. Cela rend les bons offices du Secrétaire général d’autant plus importants, mais aussi beaucoup plus difficiles à mettre en oeuvre.

Centre d’actualités de l’ONU : Qu’a fait le Département des affaires politiques lorsque la crise en Ukraine s’est accélérée?

M. Feltman et le Secrétaire général rencontrent le Ministre des affaires étrangères de la Fédération de Russie à Genève. Photo ONU/Eskinder Debebe

Jeffrey Feltman: Nous sommes partis des principes que cette organisation défend, de la Charte, des conventions qui ont été signées et des pratiques internationales à mesure qu’elles se sont développées. Il y a d’abord le principe de la souveraineté. L’Ukraine est un état membre de cette organisation et nous respectons la souveraineté de l’Ukraine. Nous ne pouvons pas nous imposer, nous avons besoin d’être invités. Il y a aussi le principe de l’intégrité territoriale. Il y a le principe de la protection des minorités inscrit dans les conventions des droits de l’homme.

Il y a beaucoup de discussions sur l’alerte précoce comme élément clé pour la prévention des conflits. Je ne pense pas que l’alerte précoce soit un problème. Aujourd’hui, dans un contexte d’avalanche d’informations 24 heures sur 24, il est assez facile de déterminer quels sont les problèmes qui exigent l’attention de l’ONU. Ce qui est difficile est de traduire cette alerte précoce en action rapide - comment convaincre les autorités locales qu’il serait peut-être utile d’avoir un soutien extérieur en matière de médiation, des bons offices, peut-être un émissaire. Tout état membre aime être en mesure de résoudre ses propres problèmes politiques, et la plupart du temps c’est ce qui se passe à travers le monde. A quel moment un état membre demande une aide à l’ONU ou bien à d’autres ? Comment pouvons-nous offrir ce soutien de manière adéquate ? C’est le défi auquel nous sommes confrontés.

Centre d’actualités de l’ONU : Une grande partie de l’activité du Département des affaires politiques porte sur la politique intérieure des Etats, n’est-ce pas ?

M. Feltman et le Secrétaire général rencontrent des responsables ukrainiens à New York. Photo ONU/Mark Garten

Jeffrey Feltman: Cette organisation a été fondée à la suite de la Seconde guerre mondiale, qui a été marquée par d’énormes pertes humaines et destructions, des affrontements entre Etats. Les fondateurs voulaient empêcher un autre conflit similaire, et la prévention est un élément essentiel. Mais maintenant, les tensions que vous voyez monter sont de plus en plus internes, à l’intérieur des Etats. Je généralise, mais il est plus facile pour les Nations Unies de jouer un rôle entre les états, car l’un des Etats ou bien l’autre va probablement être à la recherche d’une aide extérieure pour résoudre le problème.

A l’intérieur d’un état, les points d’entrée deviennent plus difficiles à trouver. Je pense que nous sommes devenus meilleurs, grâce à la professionnalisation des services de médiation. Si un état voit qu’un autre état a utilisé les services de médiation et que cela n’a pas atterri à l’ordre du jour du Conseil de sécurité et qu’il ne l’a pas mis sous une sorte de contrôle du Chapitre VII, ce qu’aucun Etat ne souhaite, ils sont plus disposés je pense à examiner des offres de soutien avant que les tensions ne se transforment en conflit. La prévention devient plus probable.

Parfois, c’est la touche personnelle de l’envoyé impliqué. Les envoyés que nous utilisons ont une crédibilité personnelle concernant des questions sur lesquelles ils travaillent. Nous avons construit des partenariats avec les organisations régionales et sous-régionales. Notre travail avec l’Union africaine et les organisations sous-régionales en Afrique est essentiel à notre capacité à être rapidement sur le terrain, à un moment où il est encore possible de prévenir ou au moins de contenir un conflit.

Centre d’actualités de l’ONU : Pouvez-vous nous donner des exemples d’interventions réussies ?

Le Secrétaire général adjoint Feltman arrive en Somalie (30 juin 2013) pour consulter les représentants du gouvernement et la Mission politique des Nations Unies (ONUSOM). Photo ONU/Stuart Price

Jeffrey Feltman: Pour l’essentiel, si nous réussissons, il n’y a pas de gros titres dans la presse. Et c’est très bien. Il y a des endroits où n’avez peut-être aucune idée que l’ONU a été impliquée dans le travail politique ou le travail de médiation, car celui-ci a réussi. Il y a d’autres cas franchement, où nous n’avons pas réussi. Bien que nous ayons l’un des médiateurs les plus renommés au monde travaillant sur ce dossier, nous n’avons pas réussi en Syrie jusqu’à présent.

Mais je vais utiliser un exemple qui je pense est parlant. Il s’agit de la Guinée. Il y a un an, des manifestations ont commencé à éclater à Conakry et ailleurs en Guinée, qui a connu d’autres troubles par le passé. Lorsque le président a annoncé des élections législatives, on a eu le sentiment qu’il y avait un risque d’explosion de violence qui pourrait mettre en danger la transition réussie de la Guinée vers la paix. Des manifestations sporadiques sont dans certains cas devenues violentes et d’autres ont été réprimées avec violence. Il y avait des doutes sur le fait que les élections soient un terrain de jeu équitable pour les partis d’opposition.

Nous avons pu utiliser un émissaire de haut niveau, soutenu par des services de médiation et d’assistance électorale, pour travailler avec le gouvernement et les partis d’opposition afin d’arriver à un calendrier électoral différent de ce qui a été d’abord proposé, pour aider à atténuer les préoccupations et promouvoir des élections législatives réussies qui ont eu lieu à la fin de l’année. Maintenant, si nous n’avions pas été là, le pays aurait-il plongé dans la guerre civile ? Nous ne le savons pas. 

Mais je crois que nous avons joué un rôle très positif faisant en sorte que les élections législatives soient considérées comme crédibles par la population. Pour moi, c’est un exemple de diplomatie réussie.

Au Conseil de sécurité, M. Feltman discute du renforcement du partenariat entre l’ONU et l’Organisation de la coopération islamique (OCI). Photo ONU/Ryan Brown

Un autre exemple que je peux utiliser est le Yémen. Le dernier chapitre de la transition du Yémen n’a pas encore été écrit, le livre est en fait probablement qu’à moitié écrit. Mais le Yémen a été jusqu’ici le seul pays dans le monde arabe où il y a eu une transition négociée. Il existe plusieurs exemples de la façon dont nous travaillons qui sont clairs dans ce cas. Tout d’abord, le partenariat. La transition au Yémen a été fondée sur une initiative qui a été mise en place par le Conseil du Golfe, les six Etats arabes du Golfe, qui ont un réel intérêt à ce que la transition du Yémen réussisse.

S’appuyant sur cela, le Secrétaire général a nommé un envoyé qui a été actif pour réduire le fossé séparant toutes les parties au Yémen. L’envoyé, en collaboration avec des services de médiation et d’autres de l’aide extérieure, a aidé les Yéménites à concevoir un processus de dialogue national, qui s’est récemment conclu avec succès, avec un calendrier pour rédiger la constitution qui mènera à des élections. C’est un processus dans lequel les décisions sont prises par les Yéménites mais sont soutenues et facilitées par l’ONU, en partenariat avec d’autres organisations et pays clés.

Centre d’actualités de l’ONU : En République centrafricaine vous avez une mission politique des Nations Unies connue sous le nom de BINUCA. était-elle en mesure de lancer une alerte concernant la violence intercommunautaire ? Cela a été une surprise.

M. Feltman parle de la situation en République centrafricaine devant la presse à l’issue d’une réunion du Conseil de sécurité en janvier 2014. Source: Télévision des Nations Unies

Jeffrey Feltman: Je dois admettre que c’était une surprise pour nous aussi. La République centrafricaine est passée par plusieurs étapes – l’affaiblissement des institutions, la guerre - mais c’est la première fois qu’il y a eu une violence systématique et durable au niveau communautaire. Auparavant, il s’agissait du partage du pouvoir et des ressources et du sentiment de marginalisation ressenti par différentes parties du pays, mais cela n’avait pas cette connotation religieuse. Donc, non, nous n’avions pas prévu cela. Je ne suis pas sûr que beaucoup de citoyens de la RCA l’aient anticipé. Mais maintenant, malheureusement, c’est une réalité, depuis décembre, et c’est l’un des endroits les plus critiques que nous ayons à gérer en termes de réconciliation politique. Comment pouvons-nous essayer de reconstruire des liens entre ces deux communautés qui vivaient ensemble depuis des générations malgré tous les problèmes de la RCA?

Les musulmans ont pour la plupart fui Bangui, vers le nord-est. Ils étaient marchands et commerçants, donc les prix alimentaires ont augmenté à leur départ. Il y a eu un effet d’entraînement. Il y a les violations des droits de l’homme et les morts, le tissu social a été gravement endommagé et il s’agit d’un grand défi. Une opération de maintien de la paix, même si elle est autorisée aujourd’hui, ne va pas être en mesure de répondre immédiatement aux défis de la protection des civils, de la restauration des services de l’Etat et de la protection des droits de l’homme. Donc, nous travaillons également à soutenir les troupes africaines qui sont sur le terrain avec des contingents français et européens afin d’essayer de protéger des poches de populations vulnérables, alors même que nous commençons le processus de réconciliation politique. Il y a un nouveau chef d’Etat de la transition, Catherine Samba-Panza, qui prend une approche plus technocratique. Elle a été en mesure de payer les salaires des employés du gouvernement pour la première fois depuis septembre. Il y a des signes de l’état commençant à ré-émerger, mais cela va être un processus très long et dans lequel la région et la communauté internationale vont devoir travailler ensemble pour apporter leur soutien. 

Centre d’actualités de l’ONU : Est-ce que le Bureau des Nations Unies en République centrafricaine (BINUCA) travaille avec les soldats français et africains ?

Le Secrétaire général adjoint fait un exposé devant le Conseil de sécurité sur la paix et la sécurité en Afrique (17 septembre 2012). Photo ONU/JC McIlwaine

Jeffrey Feltman: La principale coordination sur une base quotidienne est faite par le BINUCA, dirigé par Babacar Gaye, qui a été le conseiller militaire du Secrétaire général. Il est particulièrement qualifié. Nous menons aussi une énorme opération humanitaire, même s’il manque un soutien adéquat des donateurs. C’est l’une des raisons pour lesquelles le Secrétaire général est allé il y a quelques semaines au Conseil de sécurité et a présenté un plan en six points sur ce qu’il faut faire.

Centre d’actualités de l’ONU : Il semble y avoir de nombreuses crises qui ont d’abord été politiques et se sont ensuite transformées en violence entre communautés. Est-ce que le Département des affaires politiques a été redéfini afin de mieux y répondre ou bien est-ce qu’il s’agit de travailler avec les organismes de développement et les autres acteurs ?

Jeffrey Feltman: Nous sommes en train de réorganiser le Département des affaires politiques et nous devons réorganiser l’ONU. Quand je parle de la refonte de l’ONU, je parle de l’initiative du Secrétaire général « Droits devant », qui considère les droits de l’homme comme un élément clé de tout ce que nous faisons. Cela a rapproché les agences de développement et le Département des affaires politiques. Nous devons nous assurer que nous obtenons une bonne analyse politique, mais aussi une bonne alerte précoce, une bonne prévention et un engagement précoce, même là où l’ONU n’a pas de présence politique. Le Département n’est pas présent sur le terrain dans de nombreux endroits dans le monde, mais vous avez le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), l’Organisation mondiale de la Santé, l’UNICEF et d’autres.

Le Secrétaire général et M. Feltman au Sommet des Nations Unies et de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) à Brunéi Darussalam. Photo ONU/Paulo Filgueiras

En outre, au Département des affaires politiques, nous avons approfondi nos relations avec les organisations régionales pour pouvoir disposer du type de connaissances dont nous avons besoin pour être efficaces sur le terrain, et nous avons ouvert des bureaux régionaux pour essayer de bénéficier d’une longueur d’avance dans la prévention des conflits. Nous avons un Centre pour la diplomatie préventive en Asie centrale, nous avons un bureau qui couvre l’Afrique de l’Ouest à Dakar, un bureau qui couvre l’Afrique centrale à Libreville et un bureau qui travaille avec l’Union africaine à Addis Abeba. En outre, nous avons environ 15 missions politiques spéciales sur le terrain sur trois continents.

Nous préparons les éléments de langage du Secrétaire général - c’est une partie très importante de notre travail - mais nous agissons aussi de plus en plus sur le terrain, accomplissant son mandat en matière de prévention. Le premier jour où je suis venu travailler à l’ONU, le 2 juillet 2012, le Secrétaire général m’a appelé dans son bureau pour me souhaiter la bienvenue, et il m’a dit de me concentrer sur la prévention des conflits. Nous considérons cela comme notre objectif opérationnel au Département des affaires politiques. 

Centre d’actualités de l’ONU : Concernant la Syrie, pouvez-vous nous donner une idée de ce qui se passe en ce moment pour tenter d’amener les parties à se parler ?

Lors des négociations de janvier 2014 sur la Syrie à Montreux, en Suisse, M. Feltman et le Secrétaire général se concertent avec le Représentant spécial conjoint adjoint de l’ONU et de la Ligue des états arabes, Nasser Al Kidwa (à droite). Photo ONU/Eskinder Debebe

Jeffrey Feltman: Les titres de la presse concernent actuellement l’Ukraine, c’est un problème énorme, ce qui se passe évoque toutes sortes de souvenirs du temps de la Guerre froide, mais le vrai problème en matière de paix et de sécurité internationales en ce moment c’est la Syrie. C’est là que des milliers de personnes meurent chaque mois. C’est là que vous avez tout un pays qui est en train de se détruire sous nos yeux, et vous avez une région qui est de plus en plus sous tension en raison de l’impact de ce conflit. Comme nous entrons dans la quatrième année de ce conflit, il est de plus en plus clair qu’il n’y a pas de solution militaire.

Je pense que les gens sur le terrain pensent qu’il y a une solution militaire. Nous pensons le contraire. L’opposition ne va pas renverser Bachar al-Assad par la force, Bachar al-Assad ne va pas vaincre cette insurrection par la force. Ce qu’ils sont en train de faire, c’est détruire le pays.

Maintenant, les deux côtés d’une certaine manière se sont rencontrés pour parler - deux sessions à Genève, sous l’égide du Représentant spécial conjoint Lakhdar Brahimi. J’ai eu l’honneur d’y participer. Bien sûr, la base de ces entretiens était un communiqué du 30 juin 2012 qui évoque une transition menée par les Syriens, par consentement mutuel, avec pour objectif d’établir un organe de transition avec les pleins pouvoirs exécutifs. Cela nous semble être encore l’objectif que nous devrions nous efforcer d’atteindre. Il a certainement eu le soutien de la communauté internationale, représentée par les états et les organisations qui ont répondu à l’appel du Secrétaire général pour une conférence à Montreux en janvier. Mais les discussions elles-mêmes ont été extrêmement difficiles, compte tenu de ce qui se passe sur le terrain et compte tenu des divisions entre les deux parties.

Centre d’actualités de l’ONU : Et comme vous l’avez dit, les deux parties croient encore à une solution militaire.

Jeffrey Feltman: Je ne sais pas si tout le monde des deux côtés pense cela, mais il y a beaucoup trop de gens à des postes de dirigeant qui pensent qu’ils peuvent gagner militairement et cela conduit à la destruction de la Syrie sous nos yeux.

Centre d’actualités de l’ONU : Selon vous, quel devrait être le changement d’état d’esprit ?

M. Feltman rencontre Lakhdar Brahimi, Représentant spécial conjoint de l’ONU et de la Ligue des états arabes pour la Syrie en novembre 2013. Photo ONU/Jean- Marc Ferré

Jeffrey Feltman: Il y a des divisions à l’intérieur de la Syrie. Il y a des divisions dans la région - l’Iran soutient un côté, l’Arabie saoudite, la Turquie, et d’autres soutiennent l’autre côté. Et il y a des divisions au sein du Conseil de sécurité. Nous avons besoin de trouver des points de convergence et nous appuyer sur ceux-ci. C’est la philosophie du processus de Genève. La Russie et les Etats-Unis se sont mis d’accord pour lancer un processus politique ; un certain nombre d’états ont soutenu le communiqué de Genève sur une transition vers une nouvelle Syrie - ce sont nos points de convergence. Nous n’avons pas encore réussi à nous en servir avec succès. En fait, il s’agit d’une véritable tragédie. Au cours de ces pourparlers syro-syriens à Genève, le taux de mortalité sur le terrain a augmenté. Nous devons trouver un moyen par lequel l’ensemble de la communauté internationale, la région et au-delà poussent les deux parties syriennes à une solution politique plutôt que de les encourager à continuer à croire qu’elles peuvent gagner militairement.

Centre d’actualités de l’ONU : En ce qui concerne la région, vous avez beaucoup travaillé sur la situation israélo-palestinienne quand vous étiez diplomate pour votre pays. Comment la dynamique a changé depuis votre première implication dans ce dossier ?

Jeffrey Feltman: J’ai commencé à travailler comme jeune diplomate et j’ai grimpé les échelons. Je dois dire que je suis impressionné par le sérieux des efforts en ce moment. Il y a une opportunité de sortir enfin la dynamique israélo-palestinienne de l’impasse. J’espère que cette possibilité pourra se réaliser. Nous sommes très favorables à une solution à deux Etats sur la base de principes tels que la terre contre la paix et les résolutions du Conseil de sécurité.

M. Feltman lors d’une de ses fréquentes séances d’information sur le Moyen-Orient au Conseil de sécurité. Photo ONU/Paulo Filgueiras

En ce moment, les deux parties elles-mêmes, grâce à la facilitation des états-Unis, discutent. Nous espérons que cela conduira à une véritable percée. Je peux vous assurer que le Secrétaire général veut que nous fassions tout notre possible en tant que Nations Unies pour soutenir la fin de ce conflit. Les Palestiniens méritent un Etat qu’ils peuvent appeler le leur - un véritable Etat, qui a le type de pouvoirs d’un Etat, dont ils peuvent être fiers. Les Israéliens ont besoin de sentir qu’ils peuvent vivre dans la paix et la sécurité dans la région et ne risquent pas leur survie à long terme.

Centre d’actualités de l’ONU : Pouvez-vous nous en dire un peu plus comment vous êtes passé du statut de diplomate américain à celui de fonctionnaire de l’ONU ? Cela doit être très différent à bien des égards.

Jeffrey Feltman: Vous avez raison. Le passage d’un gouvernement national, en particulier le gouvernement des États-Unis, à une organisation multinationale, s’est avéré plus difficile que je l’avais prévu, pour être franc. Mais c’est excitant, un honneur et un travail important. La principale différence est dans les outils utilisés. Dans la boîte à outils américaine, vous avez des choses que vous pouvez appeler la puissance dure, que ce soit le Pentagone ou la monnaie ou même le droit de veto au Conseil de sécurité et le poids au sein du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale. C’est le pouvoir dur, des outils concrets.

Le Secrétaire général, M. Feltman et Robert Serry (centre), Coordonnateur spécial des Nations Unies pour le processus de paix au Moyen-Orient, en route de Tel-Aviv, en Israël, vers Le Caire, en Egypte. Photo ONU/Evan Schneider

Dans la boîte à outils du Secrétaire général, il y a des choses différentes. Il y a des principes, des idéaux énoncés dans la Charte et dans les conventions. C’est important. Vous pouvez dire que l’universalité de l’ONU est une faiblesse, qu’il faut beaucoup de temps pour parvenir à un consensus. Mais je dirais que c’est une force, car une fois que vous avez ce consensus, il n’y a aucune organisation, aucun état, qui a la légitimité de cette organisation.

Une des choses les plus importantes que nous pouvons faire dans cette Organisation est d’unir la communauté internationale afin que les pays parlent d’une seule voix sur certaines de ces crises que vous avez mentionnées. Parce que nous avons un réel pouvoir. Les opérations de maintien de la paix, les émissaires dont nous avons parlés, les missions politiques spéciales - ce sont des outils concrets qui ont du poids et de la force en raison de l’universalité, de la légitimité que l’Organisation des Nations Unies peut offrir. Vous pouvez avoir un émissaire des Etats-Unis qui a toutes sortes de pouvoirs, mais c’est différent d’un envoyé qui représente la communauté internationale. J’ai trouvé que c’était un défi d’essayer de construire ce consensus, mais j’ai également trouvé qu’une fois que vous avez ce consensus, vous avez un poids tout à fait différent en termes de légitimité que n’importe quel état membre.



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