Entretien avec Martin Kobler, Représentant spécial du Secrétaire général pour la République démocratique du Congo

Martin Kobler, Représentant spécial et chef de la Mission de stabilisation des Nations Unies en RDC (MONUSCO). Photo ONU/Myriam Asmani

23 janvier 2014 – En juin 2013, l’Allemand Martin Kobler a été nommé par le Secrétaire général des Nations Unies, Ban Ki-moon, au poste de Représentant spécial pour la République démocratique du Congo (RDC) et chef de la Mission de stabilisation des Nations Unies (MONUSCO), qui a pour mandat de se concentrer sur la protection des civils dans les provinces de l’Est du pays en proie à la violence.

Avant d’occuper ce poste, M. Kobler a été le chef de la Mission d’assistance de l’ONU en Iraq (MANUI) et Représentant spécial adjoint de la Mission d’assistance des Nations Unies en Afghanistan (MANUA). Avant de rejoindre l’ONU, M. Kobler a servi pendant plus de 25 ans au sein de la diplomatie de son pays.

Le Centre d’actualités de l’ONU a rencontré M. Kobler après une réunion du Conseil de sécurité, au cours de laquelle il a souligné les progrès réalisés l’année dernière, y compris le démantèlement du mouvement rebelle M23, et les défis à venir.

Centre d’actualités de l’ONU : M. Kobler, merci de rencontrer le Centre d’actualités de l’ONU. Vous êtes en République démocratique du Congo depuis cinq ou six mois, n’est-ce pas ?

Martin Kobler : Oui, je suis arrivé mi-août.

Centre d’actualités de l’ONU : Quelles ont été vos premières impressions sur la situation en RDC apNous sommes dans une bonne position maintenant pour attaquer les problèmes de la RDC, tels que la restauration de l’autorité de l’Etat, le renforcement des institutions démocratiques et la bonne gouvernance.rès avoir servi dans d’autres missions de l’ONU ?

Martin Kobler : Je suis à la tête de la plus grande mission de l’ONU, qui compte 25.000 personnes, dont 20.000 casques bleus et 5.000 civils. J’étais très pressé quand je suis arrivé de voir ce qu’on pouvait faire, parce que j’ai un très fort sentiment d’impatience, de frustration. Dans mes séances d’information ici à New York, les gens disaient que la MONUSCO était là depuis 14 ans et avait maintenu la paix, mais qu’il était difficile de noter une amélioration globale de la situation. On m’a dit d’essayer de voir ce que je pouvais faire pour améliorer la situation. Je suis arrivé à la mi-août très enthousiaste de ce qui pourrait être fait en RDC.

Centre d’actualités de l’ONU : Est-ce que la situation dans l’Est du pays et le problème des milices se sont révélés plus complexes que prévus?

Martin Kobler : Non, pas vraiment. Il y a beaucoup de problèmes, mais j’ai lu beaucoup de choses sur ces problèmes. Il y a ceux qui disent qu’il n’y aura jamais de solution. Je ne crois pas à cette théorie. Je pense que chaque problème dans le monde a une solution. Cela s’est révélé difficile, oui, mais nous avons obtenu des résultats ces derniers mois.

Centre d’actualités de l’ONU : Comment décririez-vous la situation actuelle dans l’Est ?

Le Représentant spécial Martin Kobler arrive au siège de la MONUSCO à Kinshasa, en RDC, pour prendre ses fonctions le 13 août 2013. Photo: MONUSCO/Myriam Asmani

Martin Kobler : La partie orientale du pays est un territoire qui est aussi grand que l’Afghanistan. Une grande partie est contrôlée par des milices, et la difficulté est de savoir comment rétablir l’autorité de l’État sur ces zones. Nous avons réalisé beaucoup de choses ces derniers mois, mais il y a beaucoup de travail à faire. Notre mandat, qui nous a été donné par le Conseil de sécurité, appelle à la neutralisation de tous les groupes armés. Nous avons commencé en août, quand Goma était attaquée, par répondre aux attaques de la milice M23. Ce problème est maintenant résolu militairement, espérons-le, mais il ne l’est pas politiquement. Notre priorité est maintenant la lutte contre les Forces démocratiques pour la libération du Rwanda (FDLR) et l’Alliance ougandaise des Forces Démocratiques (ADF), mais aussi les très nombreux groupes Maï Maï qui terrorisent la population.

Nous sommes là pour protéger les civils, pas seulement pour réagir, mais pour les protéger de manière préventive. Il est difficile avec une force de 20.000 casques bleus dans une zone aussi grande que l’Afghanistan d’être partout en même temps. Très souvent, nous arrivons trop tard quand des massacres sont commis par des groupes Maï Maï et d’autres forces, et nous ne trouvons que des  cadavres et des corps victimes de tortures. Ceci n’est pas satisfaisant. Mais nous essayons également des mesures préventives. Prenons l’exemple de la surveillance de la frontière avec l’Ouganda. Je pense que c’est quelque chose que nous faisons très bien, nous pouvons vraiment empêcher les groupes armés de franchir cette frontière.

Centre d’actualités de l’ONU : Quels sont les nouveaux éléments introduits l’an dernier pour relever les défis ?

M. Kobler et Mary Robinson, l’Envoyée spéciale du Secrétaire général pour la région des Grands Lacs, parlent à des journalistes à New York en décembre 2013 après avoir rencontré le Conseil de sécurité. Télévision des Nations Unies

Martin Kobler : Le premier était l’accord d’Addis-Abeba [l’accord-cadre pour la paix, la sécurité et la coopération pour la RDC et la région], avec une cohésion internationale entre les envoyés de l’Union européenne, de l’Union africaine, des Etats-Unis, l’Envoyée spéciale du Secrétaire général Mary Robinson et moi-même. Nous travaillons ensemble de manière étroite et exemplaire. Nous échangeons des courriels chaque jour et nous sommes en contact pour coordonner nos actions et nos messages adressés aux gouvernements des pays et à d’autres forces. Ceci est très important.

La Brigade d’intervention a également été introduite en 2013. Elle dispose d’un mandat du Conseil de sécurité pour neutraliser les groupes armés de manière offensive avec l’armée congolaise (FARDC). Il est très important de le faire conjointement. Nous aidons les FARDC là où nous le pouvons, y compris avec des forces militaires. Cela a très bien fonctionné et nous espérons qu’en 2014 nous pourrons continuer avec succès.

Centre d’actualités de l’ONU : C’est la première fois qu’un tel mécanisme a été utilisé, si je ne m’abuse. Pensez-vous qu’il va être utilisé ailleurs?

Martin Kobler : Oui, il est novateur, mais il doit être utilisé avec responsabilité. Donc, à ce stade, je n’oserais pas dire que c’est un modèle pour d’autres pays. Chaque situation est différente. Pour la RDC, je pense que c’est la bonne chose à faire. La Brigade d’intervention est née de l’impatience et de la frustration. Après 14 ans de présence de la MONUSCO, la ville de Goma, qui compte 1 million d’habitants, a été prise par le M23. La communauté internationale a dit: « Nous devons faire quelque chose », et l’idée de la Brigade d’intervention, avec un mandat robuste, est née. Il y a un effet dissuasif. Nous ne voulons pas nous battre, mais l’objectif est très clair : la fin des groupes armés dans l’est de la RDC. Cela peut être fait volontairement par des redditions. Actuellement, il y a 8.000 personnes qui se sont rendues. C’est l’option préférée. Toutefois, si les groupes armés ne se rendent pas, alors nous n’hésitons pas à user de la force.

Centre d’actualités de l’ONU : Le concept de la Brigade, avec un mandat robuste et la façon dont elle a fonctionné en RDC, est-il accepté par la communauté humanitaire internationale ?

M. Kobler remercie un casque bleu de la Brigade d’intervention de la MONUSCO en novembre 2013, après l’intervention en soutien à l’offensive des forces armées congolaises qui ont conduit à la libération des zones occupées par les rebelles du M23 au Nord-Kivu. Photo: MONUSCO/S. K. Singa Gali

Martin Kobler : Bon, il a gagné d’abord l’acceptation de la population. Lors de ma première mission à Goma quelques jours après mon arrivée dans le pays, des gens ont lancé des pierres sur ma voiture. Après l’action contre le M23, la société civile et la population de Goma ont changé de cap et ont reconnu pour la première fois que l’ONU est en train de faire quelque chose. Donc l’attitude à Goma et dans l’est du pays a beaucoup changé. Je comprends les organisations humanitaires internationales qui disent que l’usage de la force n’est pas la solution. Je viens moi-même d’un milieu pacifiste. Ce n’est pas agréable de se battre. Ce n’est pas agréable de donner l’ordre aux hélicoptères d’attaquer et éventuellement de causer la mort de personnes. Mais dans ces cas il faut le faire.

A la fin de l’année dernière, des atrocités innommables ont été commises par les groupes armés dans le nord du Nord-Kivu, avec des mutilations de bébés, des filles violées, des femmes enceintes elles-aussi mutilées et décapitées. Ce sont des choses intolérables. La communauté internationale a l’obligation de mettre un terme aux atrocités, aux violations des droits de l’homme, aux viols comme arme de guerre et aux recrutements d’enfants soldats. Pour cela, l’ONU a maintenant la possibilité d’avoir recours à la force de façon moralement légitime, au nom de la communauté internationale. Je sais que tout le monde ne partage pas ce point de vue, et nous sommes en dialogue constant avec les agences humanitaires. Bien sûr, les agences humanitaires disent aussi que les atrocités doivent cesser. Donc, elles ont une sorte d’ambivalence concernant l’action de la Brigade d’intervention.

Centre d’actualités de l’ONU : Les drones non armés constituent un autre nouvel outil que vous avez introduit dans le maintien de la paix. Comment est-ce arrivé et quel a été le résultat à ce jour?

M. Kobler visite un camp de transit pour des membres des groupes armés qui ont décidé de déposer les armes. Photo: MONUSCO/S. Liechti

Martin Kobler : Oui, ces drones non armés ont été introduits au début de décembre. Il y a actuellement deux drones en service et nous allons en recevoir trois autres en mars ou avril. Ils sont très utiles pour des missions de reconnaissance qui nous permettent de déterminer s’il est nécessaire de conduire des opérations militaires. Cela peut être fait aussi par des hélicoptères, mais il peut être préférable de faire appel à des moyens plus sophistiqués. Les drones non armés disposent de moyens technologiques très adaptés au recueil des informations. Sur la base de ces informations, nous pouvons planifier des actions militaires.

Centre d’actualités de l’ONU : Et quels sont les résultats obtenus jusqu’à présent ?

Martin Kobler : Eh bien, par exemple, si nous parlons de la surveillance des frontières, les mouvements des groupes armés peuvent être détectés grâce aux drones. Nous constatons qu’ils fonctionnent également comme un moyen de dissuasion. Les gens savent que les drones sont là et qu’ils ne peuvent pas se cacher aussi facilement qu’auparavant.

Centre d’actualités de l’ONU : Une autre chose qui a été introduite cette année est le concept des « zones de stabilité ». Pourriez-vous nous expliquer de quoi il s’agit?

Martin Kobler : Si vous voulez apporter la stabilité dans l’Est de la RDC, il est évident que l’action militaire ne suffit pas à elle seule. Les actions militaires doivent être accompagnées par un volet civil. Lorsqu’un territoire est libéré et débarrassé de la présence des groupes armés Maï Maï, M23 ou autres, nous le déclarons « zone de stabilité », avec le concours du gouvernement. Les groupes armés doivent être empêchés de retourner dans les « zones de de stabilité » par la police et l’armée congolaises, puisque la MONUSCO n’a pas vocation à rester sur ??le long terme.

M. Kobler, avec le Secrétaire général adjoint aux opérations de maintien de la paix, Hervé Ladsous, inspecte un drone lors de la cérémonie de lancement à Goma, en décembre 2013. Photo ONU/S. Liechti

Il faut également garantir tous les ingrédients de l’État, dont un système judiciaire performant, la prestation des services de base, et suffisamment d’écoles pour pouvoir accueillir tous les enfants. 70% de la population de la RDC a moins de 18 ans, ils doivent bénéficier d’une éducation. Les hôpitaux doivent être reconstruits. L’autorité de l’Etat doit être consolidée et celui-ci doit assurer la sécurité, la stabilité, et la prospérité économique. Les gens doivent pouvoir aller au travail en sécurité dans leurs champs, pour produire des denrées alimentaires et ensuite les transporter aux marchés.

Pour tout cela, vous avez besoin d’abord de l’engagement du gouvernement. L’ONU ne doit pas remplacer le gouvernement. Mais nous l’assistons en déployant notre personnel dans ces zones de stabilité pour conseiller et aider les représentants du gouvernement à remplir leurs fonctions. C’est un processus qui prend du temps, mais zone par zone les groupes armés seront moins présents pour terroriser la population, et à la fin, l’ensemble du territoire sera stabilisé. Voilà l’idée.

Centre d’actualités de l’ONU : Est-ce que le gouvernement a été en mesure de jouer son rôle jusqu’à présent?

Martin Kobler : C’est très difficile. Le gouvernement a actuellement un budget de 8 milliards de dollars par an dans un pays de près de 18 millions d’habitants. Cela est loin d’être suffisant. C’est pourquoi il est difficile de renforcer la police, le système judiciaire, et d’assurer la fourniture de services de base. Il est très important que les entreprises privées participent à cet effort, parce qu’elles ont les moyens de construire l’économie.

La vision est de faire de Goma et de l’Est de la RDC un pôle économique. C’est une région riche, avec de l’or, des diamants, du cuivre, de l’étain, du tungstène, du coltan et d’autres minéraux essentiels. Chaque téléphone mobile contient du coltan qui provient de la RDC. Il est très important d’exploiter de façon durable la richesse du pays et d’adopter une législation qui réglemente l’exploitation minière et qui permet de réduire la corruption et d’autres problèmes. Puis, peu à peu, je l’espère, les ressources seront utilisées pour améliorer la situation de la population de la RDC, et en particulier dans l’Est du pays.

Centre d’actualités de l’ONU : Quels sont les risques que vous prévoyez au cours de l’année à venir, et que ferez-vous pour réduire ces risques?

M. Kobler visite une école dans l’est de la RDC en décembre 2013. Photo: MONUSCO/S. Liechti

Martin Kobler : Je pense que nous sommes sur la bonne voie, mais il faut être très prudent. Après le dialogue national et le discours du Président Kabila à la fin de novembre, l’année 2013 s’est terminée sur une note positive. Il semblait y avoir une occasion pour la réconciliation nationale. Après la défaite du M23, le Président Kabila a été reçu très chaleureusement dans l’Est du pays. Cependant, à la fin de l’année, il y avait également des incidents de sécurité, où un groupe d’hommes armés a pris d’assaut l’aéroport de Kinshasa, le ministère de la Défense, la radio et la télévision nationale, ainsi qu’à Lubumbashi et à Kindu au même moment. Trois Casques bleus ont été blessés.

Cela signifie également que les institutions de l’État sont encore fragiles. L’ensemble du processus est fragile. Nous devons dire très clairement que nous ne pouvons pas accepter de revers militaires dans l’Est et que les progrès que nous avons réalisés jusqu’à présent doivent être préservés. Par exemple, nous avons aidé à libérer une zone de Masisi appelé Walikale. Ensuite, un groupe dirigé par un seigneur de guerre appelé Tchéka, a tenté d’attaquer cette ville de nouveau. Après quelques heures de combat, l’armée congolaise a réussi à repousser les attaques. Nous avons réalisé des succès, 15.000 réfugiés ont pu rentrer dans cette zone après sa libération, mais la situation reste très fragile et les succès ne sont pas irréversibles. Nous devons travailler à rendre ce processus durable. Nous avons besoin de consolider les institutions de l’État. Nous devons traiter les causes profondes, dont la gestion des ressources naturelles, la corruption et la gouvernance. Tels sont les défis pour 2014.

Centre d’actualités de l’ONU : Quelles sont les autres priorités pour 2014?

Martin Kobler : Je pense que nous sommes dans une bonne position maintenant pour attaquer les problèmes de la RDC, tels que la restauration de l’autorité de l’Etat, le renforcement des institutions démocratiques et la bonne gouvernance. L’intégration régionale sera très importante pour cela. Il faut davantage d’intégration économique dans la région des Grands lacs et les populations des différents pays doivent en bénéficier. Tout le monde doit être convaincu du bien-fondé de la stabilité, de l’intégration économique, de l’intégration politique régionale, du renforcement de la confiance entre les États.