Entretien avec le représentant spécial du Secrétaire général pour l’Iraq, Staffan de Mistura

Staffan de Mistura lors d’une conférence de presse à Bagdad

2 février 2009 – Staffan de Mistura est depuis septembre 2007 le représentant spécial du Secrétaire général de l’ONU pour l’Iraq et chef de la Mission d’assistance des Nations Unies en Iraq (MANUI). Au cours des six derniers mois, la MANUI a aidé les Iraquiens à préparer les élections provinciales qui ont eu lieu fin janvier. La Mission s’efforce également d’aplanir les difficultés pour obtenir une solution concernant la délimitation des frontières internes, de soutenir les stratégies nationales de développement et de faciliter le partenariat de l’Iraq avec la communauté internationale et ses voisins. M. de Mistura a été auparavant le représentant spécial adjoint pour l’Iraq de janvier 2005 à avril 2006 et travaille depuis trente ans pour l’ONU dans les zones de conflit à travers le monde.

Le Centre d’actualités de l’ONU : Pouvez-vous nous dire ce qui vous a conduit à travailler pour l’ONU ?

Staffan de Mistura : J’ai commencé quand j’avais 23 ans. Je suis à l’ONU depuis 36 ans. Mon terrain de prédilection a toujours été les zones de conflit : la Bosnie, l’Afghanistan, la Somalie, le Rwanda, l’Iraq – quatre fois. Et le nord de l’Iraq, le sud de l’Iraq, le Kosovo, le Liban, plus récemment. Egalement, le Vietnam, le Cambodge. Cela a été ma vie. L’ONU est ma vie.

Le Centre d’actualités de l’ONU : Quand vous étiez étudiant, souhaitiez-vous travailler dans des zones de conflit pour l’ONU ?

SLa bonne nouvelle est que les Iraquiens s’affrontent électoralement. Ils sont passés des balles aux bulletins.taffan de Mistura : Je suis né après que mes parents aient connu la Seconde guerre mondiale et ils étaient sous le choc des conséquences de cette guerre. Cela a eu une grande influence sur moi. Et le fait d’avoir deux nationalités, suédoise et italienne, m’a aidé à voir à la fois les résultats d’être neutre et d’être impliqué lors d’une guerre. Mais ce qui a fait vraiment la différence a été un voyage en tant que volontaire accompagnant un responsable du Programme alimentaire mondial à Chypre à la fin des années 1960. J’ai vu de mes propres yeux pour la première fois de ma vie quelqu’un mourir. C’était un enfant, tué par un franc-tireur. C’était le long de la Ligne verte, qui sépare les deux entités. Je ne pouvais pas comprendre pourquoi un jeune garçon, un civil, devait être la victime d’un conflit entre deux convictions politiques. Cela a produit en moi un très grand niveau de colère froide qui m’a alors convaincu que j’aimerais dédier ma vie à essayer d’éviter la guerre. C’était ma principale motivation pour rejoindre l’ONU. Et la seconde était mon admiration, comme beaucoup de gens de ma génération, pour Dag Hammarskjöld.

Le Centre d’actualités de l’ONU : Quel précédent poste vous a le mieux préparé aux défis que vous affrontez maintenant en Iraq ?

Staffan de Mistura : Tout poste a eu son influence. Ce qui a certainement eu un impact sur moi a été la période en Somalie au moment le plus difficile, en 1991, le siège de Sarajevo, le siège de Dubrovnik, la première période au Kosovo, les largages aériens d’aide alimentaire au Soudan, la famine en Ethiopie en 1984. Chacun a eu un impact sur ma vie professionnelle et émotionnelle et en même temps cela m’a enseigné comment nous pouvions nous améliorer pour tirer le meilleur de l’ONU où que nous soyons. Ce n’est évidemment pas toujours facile parce que les circonstances changent de conflit à conflit et de pays à pays.

Le Centre d’actualités de l’ONU : Pouvez-vous nous dire comment était l’Iraq quand vous y étiez en tant que coordonnateur humanitaire brièvement avant la guerre de 2003?

Staffan de Mistura : Il y avait une crise humanitaire alors que maintenant c’est moins évident. Les gens sont parfois pauvres mais ils ne sont pas dans une crise humanitaire. Deuxièmement, il y avait une dictature. Il y avait aussi la terreur, la peur et les difficultés humanitaires, liées aussi aux sanctions et aux nombreuses guerres dans lesquelles les Iraquiens ont été impliqués.

Ce que j’ai toujours noté à cette époque et même maintenant, c’est que les Iraquiens ont une forme de résilience unique. Ils croient en leur pays. Ils sont très créatifs intellectuellement. Leurs ingénieurs et leurs médecins étaient les meilleurs du Moyen-Orient. Ils sont capables de reconstruire des ponts.

La difficulté cette fois-ci n’était pas de construire des ponts mais de construire des ponts entre eux. Cela a été la plus grosse difficulté, le dialogue politique, comment surmonter le manque de confiance entre les différentes communautés. Mais je pense finalement maintenant que nous entrons enfin dans un processus où ils ont appris à discuter de leurs différences. Et même si certains d’entre eux ne se font pas confiance, ils avancent, ce qui est la base d’un futur unifié.

Le Centre d’actualités de l’ONU : Pouvez-vous vous rappeler de vos sentiments quand pour êtes revenu pour la première fois après la guerre de 2003 ?

Staffan de Mistura : C’était le sentiment de gens qui ne méritaient pas d’aller de guerre en guerre et de gens qui avaient un grand niveau de dignité et de fierté avec leurs 4000 ans de tradition et d’histoire. Et en même temps ils ne contrôlaient pas leur avenir. Saddam décidait de ce qu’ils voulaient. Et après ils ont dû reconstruire leur avenir, mais les divisions entre eux étaient très fortes. C’était ce sentiment. Un sentiment mélangé mais toujours un sentiment d’espoir qu’ils seraient en mesure de surmonter les difficultés.

Ils ont de la chance malgré toutes les tragédies. Ils sont riches en pétrole, riches en eau et riches de leur population. Ils ont tous les ingrédients d’un grand avenir, à condition qu’ils choisissent la bonne voie.

Le Centre d’actualités de l’ONU : Comment voyez-vous le rôle de l’ONU évoluer depuis lors et dans l’avenir ?

Staffan de Mistura : Le rôle de l’ONU a beaucoup changé depuis mon arrivée, non à cause de moi, mais en raison de trois facteurs. Le premier facteur a été que la résolution 1770 du Conseil de sécurité a fourni à l’ONU une opportunité de couvrir de nombreux domaines. Le deuxième facteur est que le Secrétaire général Ban Ki-moon a soutenu et incité à une approche pro-active. Et le troisième facteur a été que nous étions capables d’identifier trois ou quatre domaines et de nous concentrer dessus : la question des réfugiés, celle de Kirkouk et les élections.

Le Centre d’actualités de l’ONU : Quelles ont été les activités du personnel de la MANUI et de vous-même dans le cadre des élections ?

Staffan de Mistura : Nous avons été très impliqués. Nous avions plus de 20 collègues, des experts de l’ONU, qui assistaient la Commission électorale indépendante sur tous les aspects, logistique, stratégique, en termes d’organisation, de coordination, et de préparation des élections.

Ces élections étaient cruciales en Iraq pour trois raisons. La première est que ces élections ont eu lieu en janvier 2009, ce qui signifie un mois après que les Iraquiens ont retrouvé leur propre souveraineté. Deuxièmement, ce sont des élections où ils ont été en mesure pour la première fois de voter sur une base ouverte, d’identifier les gens qui devaient, selon eux, être élus aux conseils provinciaux. Et les Sunnites cette fois-ci ont voté, alors que dans le passé ils n’ont pas voté en grand nombre. Enfin, il s’agit de véritable pouvoir, dans le sens où ils vont nommer les gens qui sont sur le terrain, dans les différents conseils de districts et qui décideront sur l’électricité, l’eau, le budget, l’emploi. C’était donc un test important. Et nous avons travaillé avec les Iraquiens pour le préparer au cours des six derniers mois.

Staffan de Mistura avec des forces de sécurité iraquiennes gardant un bureau de vote.

Le Centre d’actualités de l’ONU : Comment le rôle de l’ONU dans les élections a évolué depuis la dernière fois, et comment a-t-il évolué au cours des derniers mois ?

Staffan de Mistura : Cela a changé. Les membres de la commission électorale ont été sélectionnés par les Iraquiens eux-mêmes et nous les avons aidés. Jusqu’à il y a six mois, nous ne savions pas si les élections auraient lieu. Et la loi électorale avait besoin d’avancer sans complications supplémentaires, comme celle à Kirkouk. Nous avons dû séparer les élections à Kirkouk des élections nationales. Il y a eu le moment où la question des minorités est devenue un gros problème et une solution a dû être trouvée.

Cela n’a pas été facile mais les Iraquiens ont toujours trouvé à la fin une bonne solution. Nous les avons aidés mais ils sont les responsables du succès.

Le Centre d’actualités de l’ONU : Comment vos inquiétudes concernant les élections ont-elles évolué au cours des derniers mois ? Y-a-t-il eu moins ou plus de violence ?

Staffan de Mistura : La violence a certainement diminué. Sur 14.467 candidats, quelques uns ont été tués dans des attaques. C’est triste et affreux à dire mais cela n’a pas été aussi dévastateur que par le passé. En d’autres termes, les Iraquiens ont montré qu’ils pouvaient gérer et contrôler la situation, même dans un environnement tendu comme celui des élections. 14 millions de gens étaient appelés à voter. L’organisation, la logistique, les bureaux de vote – 42.000 d’entre eux – ont été établis sans problèmes majeurs. La situation s’est vraiment améliorée.

Le Centre d’actualités de l’ONU : Quels efforts ont été faits pour faire en sorte que les personnes déplacées internes et les réfugiés soient impliqués dans les élections ?

Staffan de Mistura : Pour ces élections, les réfugiés ne votaient pas. Ils ne votent pas aux élections provinciales, conformément à la règlementation du pays. En ce qui concerne les déplacés, il y a eu divers arrangements pour leur permettre de voter où qu’ils se trouvent et leur vote sera comptabilisé et validé dans les endroits où ils vivaient autrefois. Un bon nombre d’entre eux ont été en mesure de s’inscrire afin de profiter de cette opportunité.

Le Centre d’actualités de l’ONU : En quoi, selon vous, ce processus électoral peut-il faciliter le processus de réconciliation en Iraq ?

Staffan de Mistura : La bonne nouvelle est que les Iraquiens saffrontent électoralement. Ils s’affrontent politiquement. Ils s’affrontent avec des affiches, avec des slogans, avec du porte-à-porte. Ils sont passés des balles aux bulletins. Et en un sens, cela aide le dialogue, car quelque soit le résultat, il devra y avoir des compromis, des alliances. Et c’est la politique.

Le Centre d’actualités de l’ONU : En quoi la réduction du nombre de troupes américaines va affecter le rôle de l’ONU ?

Staffan de Mistura : Cela dépend des Iraquiens. Ils vont maintenant nous dire ce dont ils ont besoin et où ils ont besoin de notre assistance. Il s’agit d’un Etat souverain et nous nous adapterons, en ayant à l’esprit qu’il s’agit d’un pays riche avec beaucoup de ressources. Aussi, probablement le type d’assistance qu’ils demanderont sera plus qualitatif que quantitatif.

Le Centre d’actualités de l’ONU : Quel est selon vous le scénario le plus réaliste concernant l’Iraq dans les cinq prochaines années ?

Staffan de Mistura : Je ne spéculerais pas. Je peux seulement exprimer mon espoir que l’Iraq sera ce qu’il a toujours mérité d’être : un pays très respecté dans la région, un pays en paix et qui profitera finalement de sa richesse et la partagera.

Le Centre d’actualités de l’ONU : Quels ont été les progrès réalisés depuis la Conférence de Madrid en matière de reconstruction ?

Staffan de Mistura : Beaucoup de projets ont été mis en place et beaucoup n’ont pas pu l’être en raison de l’insécurité. Aussi parfois nous avons fait un pas en avant et deux pas en arrière. Actuellement, la difficulté pour le gouvernement en termes de reconstruction concerne les services de base : eau, assainissement, emploi. Les élections étaient très importantes pour les Iraquiens car ils étaient conscients que cette fois-ci ils pourront tenir pour responsables les gens qu’ils élisent.

Après le scrutin de samedi, M. de Mistura a publié la déclaration suivante :

Alors que nous attendons l’annonce officielle des résultats provisoires par la Commission électorale indépendante, l’ONU est satisfaite que les élections se soient déroulées sans problèmes à la fois en ce qui concerne la procédure qu’en termes de sécurité. Cela marque une nouvelle étape importante dans la reconstruction de l’Iraq. 84.000 observateurs iraquiens, 420.000 membres de partis et 400 observateurs internationaux ont été déployés dans 6.471 centres de vote pour garantir la transparence du processus électoral. Les Nations Unies étaient présentes dans l’ensemble des 14 gouvernorats et j’ai moi-même visité des centres de vote à Anbar, Najaf et Bagdad. J’ai été content de voir les Iraquiens de toutes les communautés exercer leur droit de vote, en particulier les femmes iraquiennes qui se sont déplacées en grand nombre.