Entretien avec Zainab Hawa Bangura, Représentante spéciale du Secrétaire général sur la violence sexuelle dans les conflits armés

La Représentante spéciale du Secrétaire général chargée de la question des violences sexuelles commises en période de conflit, Zainab Hawa Bangura. Photo ONU/Cristina Silveiro

25 février 2013 – Les violences sexuelles sont couramment utilisées comme tactique de guerre dans de nombreux conflits armés à travers le monde, de la Bosnie à la République démocratique du Congo (RDC), en passant par la Sierra Leone, touchant tout aussi bien femmes, filles, hommes et garçons. En juin 2012, le Secrétaire général Ban Ki-moon a nommé Zainab Hawa Bangura comme sa Représentante spéciale chargée de la question des violences sexuelles commises en période de conflit. Au moment de prendre ses fonctions, l'ancienne Ministre de la santé et de l'assainissement de la Sierra Leone assurait qu’il était possible d’éliminer ce fléau et présentait les six objectifs qu'elle entendait atteindre : la lutte contre l'impunité et la justice pour les victimes ; la protection et la réinsertion des femmes victimes de violences sexuelles ; le renforcement de la volonté politique dans la mise en œuvre des résolutions pertinentes du Conseil de sécurité ; la coordination des efforts de la communauté internationale ; une sensibilisation à l’égard du viol en tant que tactique de guerre ; et la mobilisation contre ce fléau et la recherche d’une solution à l’échelle locale et nationale.

Mme Bangura s'est récemment entretenue avec le Centre d’actualités de l’ONU, en particulier de ses priorités en tant que Représentante spéciale, du travail qu’il reste à accomplir pour éliminer la violence sexuelle dans les conflits armés et de sa première mission sur le terrain, en République centrafricaine.

Centre d’actualités de l’ONU: comment voyez-vous vos responsabilités de Représentante spéciale ?

Zainab Hawa Bangura: Je pense que ma tâche est extrêmement difficile; difficile dans la mesure où le problème est d’ampleur mondiale. Comme il n'est pas spécifique à un continent, je me dois d’être informée de Je dois faire entendre leurs voix. Je dois m’assurer que leurs témoignages seront entendus et qu’elles ont les moyens de reconstruire leurs vies…ce qui se passe à tout moment. Dans plusieurs régions, nous faisons face à une culture de l’omerta et de la dénégation, la plupart des gens ayant encore beaucoup de mal à admettre la réalité de ce qui se passe. Nous avons aussi le problème de la stigmatisation. Les victimes elles-mêmes ne veulent pas parler. Dans certaines sociétés, celles qui parlent se retrouvent ostracisées. On les traite en somme de prostituées. C’est au nom de ces victimes que je m’adresse au public. Je dois faire en sorte que leurs histoires soient racontées et qu’elles aient la possibilité de reconstruire leur vie.

Donc, il y a tout un tas de défis, mais en ce qui me concerne, le plus important, c’est que mes fonctions me permettent d'aider à reconstruire des vies saccagées. Je parle au nom de celles et ceux qui ne peuvent se protéger, car beaucoup de ces victimes sont des femmes, des femmes pauvres issues de régions isolées où elles n'ont pas voix au chapitre. Il s’agit aussi de la question de l’autonomisation économique des femmes. Ces femmes victimes d’abus sexuels sont frustrées de ne pas recevoir le soutien de leurs communautés. Donc je me considère comme leur porte-parole, pour que le public soit informé de ce qui se passe et que les mesures nécessaires soient prises.

Mme Bangura prête serment à l’ONU devant le Secrétaire général. Photo ONU/Davide Bellucca

Mon travail est très intéressant parce qu’il m’offre la possibilité de rencontrer beaucoup de gens. Je viens de conclure ma première visite sur le terrain, en République centrafricaine. C'était très décourageant ... certaines des femmes qui me racontaient ce qui leur est arrivé se sont effondré. À les écouter, vous vous approchez au plus près de la réalité de nombreux pays. Cela vous pousse de l’avant et vous donne la volonté et la détermination de faire quelque chose pour elles. Je dois parler en leur nom, faire en sorte que leurs histoires soient bien comprises. Je dois pouvoir veiller à ce qu'elles puissent reconstruire leurs vies, car dans certaines régions, elles semblent avoir perdu tout espoir. Mon rôle est de leur redonner espoir.

Avez-vous reçu des conseils et suggestions au moment de prendre vos fonctions, y compris de la part de votre prédécesseur, Margot Wallström?

Mme Bangura rencontre le Président de la République Centrafricaine, François Bozizé, lors d’une mission d’établissement des faits dans ce pays. Photo ONU/Cristina Silveiro

Oui, elle a fait preuve d’une grande générosité en acceptant de se rendre à New York spécialement pour me rencontrer. C'était très touchant de sa part de partager avec moi son expérience sur le dossier, ses expériences sur le terrain et de me confier ce qu’elle estime qu’elle aurait pu mieux faire ou qu'elle n’a pas été en mesure de faire. En outre, avant que je ne prenne mes fonctions, le personnel du bureau a préparé un exposé très complet sur le travail qui m’attendait. On s'est assuré que j'étais suffisamment informée avant même mon arrivée au Siège de l’ONU. Après ma prise de fonctions, nous avons aussi tenu une série de réunions, ce qui a permis une transition en douceur. J'avais par le passé travaillé sur la question des violences sexuelles en tant que militante de la société civile en Sierra Leone ... donc j'avais une idée de base des problèmes parce que je les connais de première main.

Dans quelle mesure l’expérience de la guerre dans votre propre pays, la Sierra Leone, a-t-elle influencé votre travail sur la violence sexuelle dans les conflits armés?

Mme Bangura salue les femmes de Bria, en République Centrafricaine, après avoir entendu leurs témoignages. Photo ONU/Cristina Silveiro

J'avais en effet une bonne connaissance du problème. J'avais rencontré des victimes de violence sexuelle et documenté des atrocités commises en Sierra Leone. J'ai également rédigé les rapports de la Cour spéciale [chargée de juger des crimes de guerre commis dans le cadre de ce conflit] sur la question du mariage forcé et servi d’expert auprès de la Cour. J’avais donc des connaissances de base. Bien évidemment, chaque conflit est différent. Mais les grandes questions sont les mêmes. Ceci étant, il est impératif se pencher sur la spécificité des situations. Donc, cela m'a aidé dans une certaine mesure ... Nous avons réussi à nous remettre du conflit en Sierra Leone, à reconstruire le pays et maintenant il est devenu l'une des économies les plus dynamiques d'Afrique. Et nous avons aussi débattu de la question au sein de la Commission vérité et réconciliation, mais aussi par l’entremise du Tribunal spécial chargé de juger les responsables des atrocités perpétrées pendant le conflit en Sierra Leone. Nous avons également ouvert un fonds de réparation à l’intention des victimes. Tout cela m'a m’a familiarisé avec la manière dont ces questions doivent être traitées.

Un groupe de femmes à Paoua, en République Centrafricaine, se joint à Mme Bangura dans le cadre d’une campagne demannde la fin des viols pendant les conflits. Photo ONU/Cristina Silveiro

Notre histoire redonne aussi espoir à d’autres femmes, sur le mode : «Écoutez, si nous y sommes arrivés, vous le pouvez aussi ». Je sais bien que dans certains pays - la Sierra Leone, le Libéria, le Rwanda – des femmes victimes par le passé d'abus sexuels occupent aujourd'hui des postes à responsabilités. Elles ont été capables de rebâtir leur société, exercent des fonctions politiques au niveau local et s’autonomisent sur le plan financier. Voilà le message que j’adresse aux victimes que je rencontre aujourd'hui, je leur dis : « Votre cas n’est pas isolé. Il y a des gens comme vous qui ont survécu à ce problème. Mais voici comment ils se portent aujourd'hui. » Notre travail consiste à vous accompagner sur cette voie pour que vous vous portiez aussi bien.

La question est de savoir comment réinsérer les femmes victimes et s'assurer que des services soient mis à leur disposition – services psychosociaux, sanitaires et post-traumatiques – afin qu'elles puissent reprendre confiance et reconstruire leur vie et aller de l’avant... Nous voulons aider les survivantes avec la même énergie que celle avec laquelle nous poursuivons les auteurs de ces violences. Nous voulons nous assurer que ces femmes se remettent et aillent de l’avant.

Vous avez récemment effectué votre première mission sur le terrain. Pouvez-vous nous parler de votre déplacement en République centrafricaine?

Mme Bangura parle avec un groupe de femmes de Bria, notamment des victimes de violences sexuelles. Photo ONU/Cristina Silveiro

Cette visite a été extraordinaire. Ce qui est important, c’est que je sois en mesure de sensibiliser la communauté internationale et l’opinion publique à la gravité du problème qui se pose en République centrafricaine, de même qu’à la réalité de terrain et aux moyens d’y remédier. Le succès de cette visite a été, d'abord et avant tout, le fait que nous ayons pu passer suffisamment de temps sur place. Nous avons pu rencontrer tous les acteurs principaux et pour moi, c’est une vraie satisfaction. Nous nous sommes entretenus avec tous les dirigeants, du Président au Premier Ministre, en passant par des membres des forces armées régulières et de l'opposition politique, des  femmes parlementaires, des bailleurs de fonds, des ONG locales et internationales et le personnel de l’équipe de pays des Nations Unies. Nous nous sommes rendus en dehors de la capitale. Nous avons rencontré des femmes qui avaient été capturées par des groupes armés et victimes d'abus sexuels. Elles nous ont fait part du sort d’autres femmes encore détenues. Nous sommes rentrés à New York avec des informations de première main et une meilleure compréhension des défis à relever. Et maintenant, nous travaillons ensemble pour parvenir à la mise en œuvre d’un plan d’action.

En engageant le gouvernement et les groupes armés dans un dialogue, nous sommes parvenus à des accords concrets avec eux. Par exemple, avec les groupes armés, nous sommes convenus à ce qu'ils s’engagent à libérer toutes les femmes et enfants présents dans leurs rangs. Nous avons aussi obtenu un engagement de leur part pour qu’ils veillent à ce que leurs membres ne commettent plus de violences sexuelles.

« Soigner les blessures de guerre en Bosnie », un programme de 2011 de la Télévision des Nations Unies qui suit une femme qui retrace son passé pendant la guerre il y a 15 ans. UNTV

Nous avons également obtenu que les programmes de désarmement, démobilisation et réintégration mis en œuvre en République centrafricaine tiennent pleinement compte de la question des violences sexuelles. Il ne s’agit pas seulement de désarmer physiquement les combattants, il faut aussi les désarmer mentalement. Parce que l'expérience montre qu’après la guerre, il y a généralement une augmentation du nombre de viols au niveau communautaire. Cela tient au fait qu’au cours de la phase de réintégration, les ex-combattants désarmés continuent d’être imprégnés de la culture de violence à l’encontre des femmes. Après le conflit en Sierra Leone, les combattants ont été intégrés aux forces militaires. Et c'était un pays contributeur de troupes en Somalie. Alors, imaginez, d’anciens rebelles qui sont aujourd'hui déployés en Somalie ! C'est dans ces moments-là que se pose le problème de l'exploitation sexuelle.

Donc, si vous ne relevez pas ce défi dès le départ, vous finirez par avoir dans les rangs de l’armée nationale des soldats qui ont commis des atrocités et peuvent en commettre de nouveau. Le gouvernement devrait s’assurer qu’une sélection rigoureuse a été mise en place en amont. Les auteurs d’atrocités ne peuvent pas être intégrés dans l'armée ni occuper des postes de direction. Nous avons demandé au Ministre chargé de la promotion de l’égalité entre les sexes de devenir le point focal des relations avec notre bureau. Mon équipe d'experts reviendra d’ailleurs en République centrafricaine mi-janvier pour lancer un plan de mise en œuvre de la stratégie que nous avons défini conjointement avec le gouvernement et le comité de DDR. Je pense que c'est une grande réussite.

Mme Bangura remet une récompense à un dirigeant politique et militaire de la campagne « Stop Rape In War », destinée à mettre fin aux viols pendant les conflits, pour son engagement à lutter contre ce fléau. Photo ONU/Cristina Silveiro

Même si le gouvernement a mis en place des structures de lutte contre la violence sexuelle, nous avons découvert qu'il y avait cette culture du silence. Le pays dans son ensemble est très réticent à accepter l’existence des violences sexuelles. Nous avons initié un dialogue, avec les gens et les médias, avec le gouvernement et le Président...Les chefs militaires eux-mêmes niaient cette réalité, mais une fois confrontés aux faits, ils reconnaissent que c’est un problème. Je pense qu'il n'y aura pas de retour en arrière. Maintenant que les faits sont reconnus, les ONG et la communauté internationale doivent fournir des services aux victimes, avec pour objectif de les autonomiser. Pour être en mesure de le faire, il y a d'abord et avant tout un processus d’acceptation de la réalité du problème. Nous devons briser le mur du silence.

Avez-vous affaire à des plaintes d’hommes victimes de violences sexuelles? Leurs cas sont-ils différents des femmes ayant subi le même sort ?

Il devient évident que nous devons faire face à ce problème, qui se pose en Syrie, en Libye, au Mali et en République démocratique du Congo (RDC). J'ai demandé à mes collaborateurs de produire un document de réflexion sur ce sujet. Nous travaillons avec des hommes qui ont été victimes de viol, même hors période de conflit armé. Nous voulons travailler avec eux pour mettre au point un mécanisme approprié à leurs besoins, la structure dont nous disposons étant focalisée avant tout sur les femmes.

Le Ministre britannique des affaires étrangères, William Hague, la Directrice exécutive d’ONU Femmes, Michelle Bachelet, et Mme Bangura en conférence de presse à New York, en septembre 2012. UNTV

Beaucoup d’hommes violés ont honte de parler de leurs expériences parce que souvent, les personnels qui mènent les entretiens et fournissent les services médicaux sont des femmes. Fondamentalement, la violence sexuelle a pour but de punir la victime, de la dégrader, de l’humilier et cela a un impact aussi bien sur les hommes que les femmes.

Dans les pays où l'homosexualité est considérée comme un crime, les hommes victimes d'abus sexuels sont automatiquement perçus comme homosexuels. Ainsi, l'une des raisons pour lesquelles ils sont réticents à parler, c'est qu'ils ne veulent pas être stigmatisés comme homosexuels. Nous avons pris contact avec un groupe d’hommes victimes de viol et espérons pouvoir les réunir avec d'autres personnes et avoir une discussion de groupe.

Dans quelle région la violence sexuelle dans les conflits est-elle la plus répandue aujourd'hui?

Des célébrités prennent part à la campagne destinée à mettre fin aux viols pendant les conflits

Parce qu’il y a davantage de conflits en Afrique, on a tendance à penser que ces violences ne se produisent que sur ce continent. Mais c'est un problème mondial, que l’on observe en Colombie ou en Bosnie ... Ce n'est pas seulement dans une région spécifique. Mais parce qu’il y a plus de pays en conflit en Afrique, le problème y est plus présent.

Quelle est selon vous la cause profonde et que faut-il faire pour l'éliminer?

Je pense le problème fondamental, c’est le fait que des gens se battent entre eux au sein d'un pays donné...Il s'agit de la façon dont vous accablez vos adversaires, en les rabaissant à un niveau où vous pouvez prendre le contrôle de leur existence. Voilà en gros de quoi il s'agit. Je crois que pour éliminer ce phénomène, nous devons veiller à impliquer les États membres. Par conséquent, nous devons permettre aux pays eux-mêmes d'assumer la responsabilité de s’attaquer au fléau.

Ce dont nous avons besoin maintenant, c'est que chaque pays assume ses responsabilités. Dans certains des pays où nous travaillons, les policiers ne savent même pas comment enquêter sur les violences sexuelles. Il est indispensable de les former. Le pouvoir judiciaire ne sait pas comment suivre ces cas. Parce que la majorité des auteurs de violences sexuelles sont des soldats de second rang, ils ne peuvent pas être renvoyés devant la CPI. Les gouvernements doivent donc se doter d’une législation appropriée et d’un appareil judiciaire fonctionnel. Nous insistons sur l’appropriation nationale de cette responsabilité, sur le leadership et la volonté politique au plus haut niveau de chaque pays concerné. Ensuite, au sein de chaque armée, une tolérance zéro de la violence sexuelle doit être instaurée.

Mme Bangura rencontre l’ancien Président des États-Unis, Bill Clinton, dans le cadre de la campagne destinée à mettre fin aux viols en période de conflit

Dans certains pays, les femmes doivent payer 100 dollars pour obtenir le rapport médicolégal nécessaire au dépôt de plainte contre les auteurs de violences. Comment voulez-vous qu’une femme pauvre d’un village trouve une telle somme ? Parfois, elle doit faire plusieurs kilomètres, au risque de perdre la preuve en cours de route. Le droit international pertinent doit donc être inscrit dans la législation nationale et un dialogue ouvert avec le gouvernement pour savoir ce dont il a besoin.

Quelles sont vos priorités futures?

Mettre fin à l'impunité. Ensuite, garantir l’autonomisation des femmes, en particulier les victimes. Puis promouvoir une volonté politique à travers tout le pays. Enfin, nous devons veiller à la cohésion et à l’harmonisation de la réponse de l’ONU. Enfin, se pose la question de la responsabilité et du leadership au niveau national. Une solution ne peut pas être imposée d'en haut. C'est pourquoi nous sommes maintenant de plus en plus engagés auprès des gouvernements nationaux pour voir comment nous pouvons les aider. Mais ils doivent eux aussi aller de l'avant parce que le problème est en premier lieu le leur. Nous croyons que les gouvernements nationaux ont la responsabilité morale et juridique première de garantir la sécurité de leurs citoyens... Voilà nos principales priorités, mais en fin de compte, les auteurs d’actes de violences sexuelles doivent savoir qu’ils seront tenus pour responsables.