Entretien avec John Ging, Directeur des opérations du Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA)

Le Directeur des opérations du Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA), John Ging. Photo ONU/Jean-Marc Ferré

22 janvier 2013 – Depuis sa dernière interview avec le Centre d’actualités en avril 2012, John Ging, le Directeur des opérations du Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA), n’a eu de cesse de se mobiliser sur tous les fronts, que ce soit au Sahel, dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC) ou en Syrie. Alors que 2013 inaugure de toute évidence une nouvelle série de défis, M. Ging, un vieux routier de l’humanitaire qui a servi en RDC, au Kosovo et à Gaza – où il était à la tête de l’Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) –, nous a accordé un peu de son temps pour nous entretenir des crises auxquelles OCHA doit se préparer à répondre cette année et de la manière dont le système des Nations Unies dans son ensemble entend le faire.

Il a tout particulièrement mis l'accent sur la nécessité pour OCHA d’élargir ses sources de financement à l’appui des efforts de secours, en dépit d’une crise financière persistante qui accable les pays donateurs. Le Directeur a souligné en outre l'importance des efforts de prévention dans les pays vulnérables, tout en rappelant que la plupart des crises humanitaires auxquelles l’OCHA réagit régulièrement pourraient être évitées à condition de mettre en place des initiatives de développement mieux adaptées aux réalités locales.

Pouvez-vous faire un état des lieux de la situation humanitaire dans le monde ?

La situation actuelle, c’est toNous avons besoin de nouveaux donateurs dans le cadre de cet effort. Il nous sera impossible d’obtenir des fonds supplémentaires de la part des bailleurs de fonds que nous avons actuellement, qui ont déjà fait tout ce qu’ils peuvent dans la plupart des cas.ut d’abord le fait que nombres de crises sont le fait des changements climatiques, notamment au Sahel et dans la Corne de l'Afrique. Nous avons aussi de graves inondations aux Philippines et sur le continent américain. En outre, des conflits persistent dans beaucoup d'autres pays: au Soudan et au Soudan du Sud, en RDC, en Afghanistan ou encore au Yémen. Au Moyen-Orient, bien sûr, la Syrie est la plus visible des crises actuelles, mais il ne faut pas négliger la République centrafricaine (RCA) et le Tchad et ainsi de suite. Nous avons de nombreux pays à travers le monde où des conflits font rage et où le nombre de morts et de victimes ne cesse d’augmenter.

Avec tant de crises, comment l’OCHA parvient-il à fournir l’aide nécessaire à toutes les populations qui en ont besoin ?

Notre travail à l’OCHA consiste à coordonner la réponse humanitaire et le premier élément de toute coordination est la nécessité de faire connaître les conditions dans lesquelles vivent les gens à travers le monde. Nous venons de lancer notre appel de financement global pour 2013, avec pour objectif de venir en aide à 51 millions de personnes. Nous avons besoin de 8,5 milliards de dollars pour aider les populations de 16 pays, un effort qui mobilisera 520 agences d'aide. Notre travail à OCHA est aussi de communiquer sur l'étendue des besoins dans l'espoir de susciter une réponse généreuse. La conséquence de l'échec à pouvoir fournir cette aide, et nous tenons à le souligner, c’est que des dizaines de milliers de personnes perdront la vie et des millions d’autres feront face à un désespoir grandissant.

Quel regard portez-vous sur l’action d’OCHA en 2012?

John Ging prend la parole sur la situation au Soudan et au Soudan du Sud devant les journalistes, au Siège de l’ONU à New York. (janvier 2013). Photo ONU/Mark Garten

En 2012, nous avons lancé un appel global consolidé d’un montant de 5,3 milliards de dollars, dont 60% a été financé. Nous avons travaillé en étroite collaboration avec les bailleurs de fonds, qui ont continué de faire preuve de générosité malgré les effets de la crise financière mondiale. Or, les bailleurs de fonds traditionnellement les plus généreux sont eux-mêmes confrontés à la crise financière. Donc, le défi auquel ils sont confrontés, c’est d’arriver à maintenir le niveau d'assistance habituel, qui est énorme et reflète leur engagement en faveur de l’humanitaire. Mais je dois être franc avec vous sur ce point, nous n'avons pas réussi à élargir la base des donateurs de façon satisfaisante. Il y a encore un manque à gagner important. Nous n’avons réussi à mobiliser que 60% du financement dont nous avons besoin pour cette année 2013.

Qu’attendez-vous, cette année, de la part des bailleurs de fonds?

Nous avons besoin de plus d'argent, tout simplement. Et sommes également très clairs sur le fait qu’il nous faut de nouveaux donateurs dans le cadre de cet effort. Il nous sera impossible d’obtenir des fonds supplémentaires de la part des bailleurs de fonds que nous avons actuellement, qui ont déjà fait tout ce qu’ils peuvent dans la plupart des cas. Nous avons néanmoins obtenu une hausse des niveaux de contribution d’un certain nombre d'entre eux et leur en sont sommes extrêmement reconnaissants. Ceci étant, la différence avec ce dont nous avons besoin est encore trop grande. Ce petit groupe de donateurs habituels ne pourra suffire à lui seul. Il nous faut donc l’élargir à un plus grand nombre de pays et c'est là une de nos grandes préoccupations pour l’année qui débute.

Est-ce possible étant donné que ces pays se remettent à peine de la crise financière mondiale?

John Ging s’adresse à la cinquième réunion du Forum humanitaire pour la Syrie, qui s’est tenue à Genève, en novembre 2012. Photo : UNTV Genève

Nombreux sont les pays qui ont la capacité de contribuer, mais hésitent encore à se joindre à cet effort collectif international. Ils prêtent assistance par d'autres moyens, bien sûr, mais nous essayons de les encourager à soutenir nos appels et à aider à consolider ce que nous avons déjà accompli. Le monde actuel est un monde où se posent beaucoup de défis financiers, il n’y a aucun doute à ce sujet. Mais nous sommes tout aussi convaincus que si nous pouvons élargir notre base de donateurs, que si tous les États Membres font tout leur possible, alors nous arriveront à mobiliser ce dont nous avons réellement besoin. Nous en sommes sûrs.

Parlons maintenant de la Syrie, où la situation semble se détériorer. Quelle différence l’OCHA peut-elle y faire ?

Lors d’un déplacement en République démocratique du Congo (RDC), John Ging converse avec des enfants déplacés à Kitsumbiro, dans la province du Nord-Kivu (octobre 2012). Photo: OCHA/Imane Cherif

La communauté humanitaire en Syrie est en difficulté. Les besoins sont de plus en plus criants, passant de 2,5 millions de nécessiteux à plus de quatre millions au cours des deux derniers mois. Les nombres de réfugiés a doublé. Nous avons maintenant franchi le cap du demi-million de réfugiés dans les pays voisins. Et, malheureusement, la situation continue de se détériorer. Le nombre de personnes déplacées à l'intérieur de la Syrie est passé de 1.2 à deux millions. Il s’agit juste d’un aperçu de l'ampleur du problème auxquels font face les populations syriennes, qui doivent se déplacer à l’intérieur de zones de conflit en pleine expansion. Et, à chaque fois qu’elles se déplacent, elles doivent renoncer à leurs moyens de subsistance, ce qui pose un problème considérable pour les communautés locales qui soutiennent des agences humanitaires mobilisées sur tous les fronts. Alors le conflit fait rage, il devient de plus en plus difficile d’aider les civils à survivre qui, malheureusement, sont en train de perdre espoir. Tout ce qu’ils voient à l'horizon, c’est la violence et une détérioration de la situation.

Des mères attendent que leurs enfants soient pesés et examinés dans le centre de nutrition de Bargadjan, situé dans la région de Maradai au Niger. Photo: PAM/Phil Behan

Est-il difficile pour l'OCHA de convaincre les pays voisins qui accueillent déjà des réfugiés syriens d’en accueillir davantage?

Tout d’abord, nous n’avons pas à convaincre ces pays. Ils ont généreusement ouvert leurs frontières en dépit de tous les défis auxquels ils sont confrontés. Ces pays sont un modèle d’engagement humanitaire, car ils paient un prix élevé pour permettre à ces populations syriennes de se réfugier sur leurs sols. Ce sur quoi nous nous concentrons, c’est la mobilisation d’un soutien financier en faveur de ces réfugiés parce que, si nous ne le faisons pas, ils deviendront alors un fardeau encore plus lourd pour ces pays d’accueil. N Nous estimons donc que nous n'avons pas à passer notre temps à convaincre les pays à ouvrir leurs frontières parce que ces pays ont assumé cette responsabilité d’eux-mêmes et nous devons les en féliciter. Mais, au niveau international, la répartition du fardeau n'est pas la même. Ces pays ne reçoivent pas le soutien qu'ils méritent de la part du reste de la communauté internationale, à laquelle il est seulement demandé de fournir un soutien adéquat, et non d’accueillir des réfugiés dans les proportions où le font les pays limitrophes.

Au Sahel, la paix devait être imminente et de moins en moins de déplacés étaient recensés avant que n’éclate la crise au Mali, aggravée par le spectre de la sécheresse. Comment comptez-vous faire face à ces catastrophes?

En Afghanistan, John Ging s’entretient avec un gouverneur de district et des aînés d’un village touché par l’érosion du littoral d’une rivière (avril 2012). Photo: OCHA

Le plus grand défi qui se pose aujourd’hui au Sahel est l'insécurité alimentaire résultant de la sécheresse, qui a des répercussions sur l’ensemble des pays de la sous-région. Un effort colossal est en cours, non seulement pour répondre à la situation humanitaire, mais aussi pour renforcer la résilience de ces communautés afin de leur permettre d'être mieux en mesure de faire face à la sécheresse – en améliorant la gestion de l'eau, l’irrigation, la sélection des cultures et l'élevage des animaux. La coopération entre gouvernements et organisations internationales est excellente, nous sommes d'accord sur les priorités, comme sur l'approche. Et nous faisons des progrès. Tous les regards restent braqués sur le Mali, bien sûr. Le conflit dans le nord du pays et l'effusion de réfugiés dans les pays voisins sont venus s’ajouter aux problèmes qui se posaient déjà au niveau régional. En outre, les 200.000 déplacés à l'intérieur du Mali représentent un défi supplémentaire pour un pays déjà confronté à l’insécurité alimentaire. Et nous ne devons pas oublier que le Sahel est également touché par la criminalité transnationale organisée et le trafic d'armes, de stupéfiants et d'êtres humains. Il y a tout un ensemble de problèmes liés entre eux qui minent le développement et la stabilité de la région du Sahel et nous devons également en tenir compte dans le cadre de notre réponse.

Voyez-vous une lueur d'espoir pour 2013?

Nous espérons qu'il y aura un accent plus marqué en faveur de la prévention. Dans de trop nombreuses situations qui auraient pu être évitées, nous sommes engagés dans une réponse humanitaire. L'accent doit donc être mis sur le développement et les mesures d’'adaptation, de survie et de reconstruction, et sur leurs moyens de subsistance plutôt que de laisser les populations locales en situation de dépendance vis-à-vis de l’aide.