Entretien avec la Représentante spéciale du Secrétaire général pour la réduction des risques de catastrophe, Margareta Wahlström

La Représentante spéciale du Secrétaire général pour la réduction des risques de catastrophe, Margareta Wahlström

27 novembre 2012 – L’importance de réduire les risques d’exposition aux catastrophes naturelles revêt une dimension personnelle pour la Représentante spéciale du Secrétaire général pour la réduction des risques de catastrophe, Margareta Wahlström. Au début du mois de novembre, celle-ci devait présenter à l’Assemblée générale le rapport du Secrétaire général sur la mise en œuvre de la Stratégie internationale de prévention des catastrophes, mais le passage de l’ouragan Sandy sur New York en a décidé autrement.

Dans un entretien au Centre d’actualités, Mme Wahlström souligne l’importance du rôle des communautés locales dans la réponse à apporter aux catastrophes ; l’évolution, au cours des cinq dernière années, des approches nationales quant aux changements climatiques, et pourquoi femmes et filles devraient assumer davantage de responsabilités en ce domaine.

Dans les jours ayant suivi le passage de l’ouragan Sandy, vous deviez présenter aux Etats Membres le rapport du Secrétaire général sur la mise en œuvre de la Stratégie internationale de prévention des catastrophes. Quelles sont les principales conclusions de ce document?

Il s’agit en fait d’un rapport annuel à l’Assemblée générale qui s’appuie sur les progrès dont font état les pays, mais aussi sur les observations du système des Nations Unies. Le rapport a pour ambition d’identifier les tendances actuelles dans le domaine des catastrophes naturelles, les coûts et dégâts qu’elles font subir aux pays et aux populations. Des progrès ont été constatés ici Il n’y a aucune preuve tangible que pour être bien préparé, beaucoup d’argent soit nécessaire. Certains parmi les pays les plus pauvres du monde qui ont l’habitude de subir des catastrophes ont vraiment fait d’énormes progrès.et là. Un des principaux changements depuis 2005, c’est que nombreux pays se sont dotés de systèmes d’alerte rapide qui fonctionnent et sauvent donc des vies. La préparation est également bien meilleure. New York en est un bon exemple, mais aussi l’Asie de l’Est, où à chaque fois qu’un typhon approche, des évacuations massives sont ordonnées. Des progrès ont également été accomplis au cours des cinq dernières années, en particulier dans la compréhension générale des facteurs à l’origine de catastrophes. Il est nécessaire de reconnaître que certains évènements ne sont pas spontanés – il y a des choses auxquelles il faut impérativement se préparer parce que s’il n’est pas possible de déterminer quand elles se produiront, nous savons avec certitude qu’elles arriveront à un moment donné.

Donc, je pense que la question clé, c’est de savoir comment s’organiser en vue d’atténuer l’impact des catastrophes naturelles et cette question, il est clair que de nombreux pays du monde et l’opinion publique se la posent désormais.

Maintenant, les outils dont nous disposons pour nous préparer aux catastrophes et la volonté d’en faire une priorité dans la planification sociale et économique ne sont pas les mêmes partout et c’est peut-être le principal aspect que nous aimerions souligner dans ce rapport: qu’une attention supplémentaire soit accordée à la planification de long terme de la prévention et de l’atténuation de tous les types de catastrophes. La vérité, c’est que 80 à 90% de ces catastrophes sont d’origine météorologique. Ce que vous avez vécu ici à New York en est l’illustration la plus flagrante.

Mme Wahlström dans une province cambodgienne souvent inondée, où elle s’est rendue pour évaluer en personne les conditions de vie des populations pauvres en zone rurale. Photo : Jerry Velasquez/UNISDR

La fragilité des systèmes d’alerte rapide est également à examiner de près parce qu’ils sont vétustes et que beaucoup de villes et pays n’ont jamais pensé que de telles phénomènes climatiques allaient se produire.

Vous avez mentionné un renforcement de la prise de conscience. Alors que les catastrophes naturelles touchent des pays qui n’étaient précédemment pas vulnérables, avez-vous observé un changement d’attitude de la part des Etats Membres en matière de réduction des risques?

Oui. C’est très clair. Lors de la discussion de l’Assemblée générale, cette situation a été appréhendée comme un défi de développement majeur par les États Membres, dans le sens où il remet en cause leur possibilité même de continuer d’assurer leur développement économique et le bien-être de leur peuple. La prise de conscience se situe à ce niveau-là. Passer à l’action exige un peu plus de temps. Dans l’opinion publique, je dirai qu’au cours des quatre ou cinq dernières années, la prise de conscience s’est accrue, parce que les catastrophes se succèdent: feux de forêts, inondations, partout dans le monde. Cette succession ininterrompue a favorisé une prise de conscience autour de la nécessité d’agir. Je viens de lire une étude d’opinion très intéressante tout juste publiée aux États-Unis, qui révèle qu’une majorité d’Américains sont convaincus que les changements climatiques sont réels et leur pays devrait faire quelque chose, un changement très intéressant.

L’adjoint au maire de San Francisco, situé à Cebu, aux Philippines, discute de la préparation aux catastrophes naturelles avec des membres de la communauté locale. Photo : UNISDR

Il y a une perception selon laquelle pour se préparer, des ressources financières importantes sont nécessaires. Comment les pays en développement peuvent-ils accéder aux outils nécessaires pour se préparer aux catastrophes?

Il n’y a aucune preuve tangible que pour être bien préparé, beaucoup d’argent soit nécessaire. Certains parmi les pays les pauvres du monde qui ont l’habitude de subir des catastrophes ont vraiment fait d’énormes progrès. Prenez Cuba, par exemple, pays voisin d’Haïti. Avec une très forte organisation sociale, ils ont pendant des décennies réussi à évacuer les populations et minimiser les pertes de vies. C’est donc le fait de mettre en place des systèmes en lesquels les gens ont confiance et qu’ils respectent qui fait une différence. Le défi le plus important avec l’alerte rapide, c’est que les gens ont l’attitude suivante: «La dernière fois, il ne s’est rien produit, donc cette fois aussi, je ne vais rien faire». Mais à Cuba, ils ont réussi à dépasser ça.

Pour cela, vous avez besoin de trois choses: une organisation très forte au niveau communautaire; une information claire, accessible et constamment mise à jour au moment de l’évacuation; et les moyens d’accueillir les populations dans des lieux sûrs où ils peuvent dormir et prendre des repas chauds, tout en ayant la certitude que leurs propriétés ne seront pas pillées en leur absence.

Au Nicaragua, la municipalité de Telica coopère avec les localités voisines afin d’améliorer leur résilience et leurs capacités techniques et d’élaborer un plan de développement stratégique pour protéger la région. Photo : Jaime Valdes

Un autre exemple probant, c’est celui du Bangladesh. Il y a trente ans, plusieurs centaines de milliers de personnes y mourraient de cyclones. Mais les autorités et le peuple de ce pays ont décidé que cela n’était ni acceptable ni viable pour leur développement économique, aussi ont-ils commencé de mettre en place des systèmes d’alerte rapide s’appuyant sur une organisation communautaire très forte et répondant aux préoccupations premières des gens: propriétés, terres, logements, etc. Aujourd’hui, les cyclones qui s’abattent sur le Bangladesh toujours aussi puissants, mais la réponse a considérablement évolué et il y a nettement moins de victimes. Le Bangladesh est un pays qui a vraiment prouvé que, si la prévention devient une priorité gouvernementale, et que vous travaillez main dans la main avec les communautés, les résultats sont au rendez-vous.

La même chose est arrivée en Indonésie, après le passage du tsunami dans l’Océan indien, qui s’est produit il y a seulement sept ans. Depuis, tous les pays de la région ont mis en place des systèmes d’alerte rapide bien meilleurs. Bien sûr, des investissements ont du être consentis, mais ils n’ont de toute évidence pas été hors de portée financière des pays concernés.

Les actions de type communautaire semblent avoir un rôle important dans la préparation aux réponses. Quel rôle jouent les gouvernements centraux et quelle relation ont-ils avec les initiatives prises aux niveaux local et international.

La région du Punjab, au Pakistan, inondée en 2010, a provoqué un exode de populations considérable en direction des villes. Afin d’améliorer la prévention des risques en zones urbaine, l’Autorité provinciale de gestion des catastrophes encourage les efforts déployés pour renforcer la résilience au niveau local. Photo : Nations Unies

Comme nous l’avons constaté dans le cas des inondations en Thaïlande et en Australie et dans le cas du tsunami au Japon, les catastrophes qui se produisent aujourd’hui ont une résonance internationale. Presque chaque catastrophe, même lorsqu’elle se produit dans un petit pays, fait la une des médias internationaux. Les liens économiques et les communications entre les gens comptent énormément à cet égard. Si quelqu’un en Haïti twitte et parle à des membres de sa famille à New York, la catastrophe peut prendre une ampleur internationale. À partir de là, une action locale peut avoir des répercussions mondiales – qu’elles soient économiques, politiques, sociales ou autres.

Les gouvernements nationaux ont la responsabilité de se doter de politiques prioritaires, de légiférer, d’offrir des directives et de mettre à disposition des ressources. Cela dépend du pays, parce qu’il existe différents types de structures politiques, mais on peut seulement construire un système durable sur le moyen terme si le gouvernement central prend l’initiative, tout en veillant à impliquer pleinement les autorités locales et les communautés.

Une des vraies leçons apprises, c’est que personne ne peut rien accomplir seul. Ce n’est pas viable. Le secteur privé doit également être impliqué, ainsi que les médias, qui doivent poser les bonnes questions. La science est indispensable, les gens aussi. Donc, il s’agit d’avoir tout le monde autour de la table, avec des représentants de toutes les parties. Si je prends l’exemple des systèmes d’alerte rapide, une grande attention est accordée à ce concept en tant que technologies de surveillance s’appuyant sur un réseau de signaux, de satellites, etc. Mais le dernier élément de cette chaine, c’est d’avoir une organisation sociale.

Mme Wahlström discute de certains des obstacles qui se posent à l’amélioration des préparatifs en vue de réduire les risques de catastrophes. UN Webcast

Une fois que vous avez l’information, elle doit parvenir aux gens. Ce peut être un maire, un conseiller municipal, ou une organisation communautaire en lesquels les gens ont confiance. A New York, on voit un bon exemple de cela, mais on toujours des gens qui posent des questions et qui seront probablement toujours là. Mais, graduellement, la volonté de s’engager et de rester en sécurité augmenteront quand ils verront lorsque l’impact réellement désastreux que cela a eu sur New York, le New Jersey et l’environnement.

Sur le long terme, la planification urbaine devrait-elle limiter les permis de construire en zones inondables?

Un développement économique très rapide est facteur de risque. C’est un phénomène à l’œuvre partout dans le monde. Les constructions se multiplient et, après coup, on réalise que peut-être cette zone n’aurait pas du être déclarée constructible. […] Le manque flagrant de planification urbaine dans certains pays où l’expansion urbaine est en progression dans des zones à risque exige de se préparer en cas de catastrophes. Mais qui va pouvoir assumer les coûts financiers? Par le passé, les compagnies d’assurance étaient disposées à couvrir les risque, mais plus maintenant, alors qu’elles accumulent les pertes. La raison d’être de ces compagnies est de gagner de l’argent. […] Dans de nombreuses villes, la réalité, c’est qu’il n’y a plus beaucoup d’options, parce qu’elles sont saturées. La question cruciale est la suivante: peut-on reconstruire dans des zones qui ont été détruites et, si l’on reconstruit, de quelle manière? Allons-nous permettre la construction de logements ou d’autres types de bâtiments?

Lorsque j’ai demandé à mes interlocuteurs japonais si des gens retournaient vivre dans leurs maisons après le tsunami, un des maires que j’ai rencontrés sur place a déclaré qu’il avait fait faire une étude d’opinion à ce sujet et que 70% des habitants avaient répondu que non, qu’ils voulaient vivre désormais en altitude, mais qu’il savait aussi qu’à mesure que le temps passe, ce pourcentage commencerait de s’éroder.

Le riche héritage culturel de la ville italienne de Venise est menacé par les inondations à cause de la montée du niveau des eaux. Copyright : CORILA

C’est un énorme dilemme. Cela n’a aucune importance que nous soyons dans un pays riche ou pauvre. Le fait que les gens veuillent rentrer chez eux est un sentiment trop fort et il n’existe pas de modèle à succès pour atténuer un tel instinct. Mais il y a des exemples réussis de la manière dont il faut engager les gens à prendre des décisions au sujet de leur propre avenir. Les habitants des zones sinistrées se sentent complètement privés d’autonomie lorsque la planification d’urgence est menée verticalement. Quand les gouvernements disent: «Nous avons organisé ceci pour vous, nous avons construit ces maisons, maintenant allez-y», les gens répondent: «Non, merci». Ce dilemme peut être résolu en étudiant les différentes options envisageables et en faisant des suggestions. Ce n’est pas nécessairement un processus facile à mettre en place, mais il en vaut la peine. Les autorités sont généralement critiquées pour avoir été trop lentes et ensuite pour avoir été trop rapides, mais elles n’impliquent pas suffisamment les gens. Cette tendance est observée partout. Il faut un équilibre entre les deux parce que de nombreuses questions économiques sont en jeu, en particulier celle de la perte des emplois et des moyens de subsistance. Les gens perdent leurs revenus, leur ancrage dans la vie. Il ya de nombreuses questions sociales à prendre en considération – les tensions familiales ou les difficultés qui surgissent après le sinistre. Nous parlons beaucoup d’infrastructures mais, au milieu de tout ça, il y a des êtres humains et la manière dont ils gèrent une catastrophe qui aura aussi un impact sur la suivante. Chaque catastrophe est une occasion d’améliorer la préparation en vue de la suivante.

Comment les Nations Unies guident-elles les pays en matière de réduction des risques de catastrophe?

Les différentes branches des Nations Unies fournissent différents types d’expertise, comme par exemple ONU Habitat, qui a des décennies d’expertise en matière de planification et de développement urbain. Au niveau local, le Bureau des Nations Unies pour la prévention des catastrophes (UNISDR) a lancé en 2010 une campagne de sensibilisation quinquennale sur le thème «Ma ville se tient prête», avec pour objectif de mettre en lumière le travail fourni par les autorités locales, mais aussi les défis auxquels elles se heurtent. Cette campagne permet aux grandes et petites villes d’établir des partenariats et des réseaux au niveau horizontal, comme c’est actuellement le cas à San Francisco, en Californie, ou dans une municipalité en Indonésie. La dynamique que nous voyons à l’œuvre est formidable. Les gens ne sont pas seulement inspirés et apprennent les uns des autres, ils peuvent aussi apporter leur propre expérience. Il est également très utile pour les autorités locales de partager leurs connaissances avec d’autres partenaires: entreprises, organisations non gouvernementales et société civile, ainsi que d’autres acteurs qui peuvent aider à consolider ce que nous essayons de faire.

Mme Wahlström discute du rôle déterminant des femmes dans la prévention des risques de catastrophes. UN Webcast

Cette année, le thème de la Journée internationale de la prévention des catastrophes porte sur le rôle des femmes et des filles en ce domaine. Pourquoi ce thème et en quoi les contributions des femmes sont-elles importantes?

Le lien le plus évident entre les femmes et les filles et la prévention des catastrophes, c’est qu’elles forment un peu plus de la moitié de la population mondiale et à ce titre, leurs connaissances et aptitudes à la résilience et à l’action peuvent être précieuses. Comme avec la campagne que nous avons menée avec les villes, l’objectif est d’attirer l’attention sur une situation donnée. Si vous vous penchez sur vos propres communautés urbaines, vous constaterez que les travailleurs communautaires sont le plus souvent des femmes. Elles sont animatrices, chefs d’entreprises, assistantes sociales, gardiennes d’enfants, mais lorsque vous évoquez des catastrophes naturelles, ceux qui prennent la parole sont des hommes. La campagne vise vraiment à donner un panorama plus complet de l’importance du rôle des femmes, mais aussi à comprendre les raisons pour lesquelles il n’y a pas davantage de femmes qui assument des responsabilités.

L’an dernier au Japon, après le tsunami, le gouvernement a lancé une initiative pour déterminer les secteurs où les femmes étaient les plus représentées. Il est ressorti de cette étude qu’elles exerçaient les professions évoquées précédemment, mais rarement au niveau de la prise de décisions. La situation est exactement la même dans la plupart des pays. Nous devons regarder la manière dont nous pouvons éviter une des erreurs les plus fréquemment commises au lendemain d’une catastrophe: lorsque les femmes et les filles, mais aussi les enfants et les personnes handicapées, sont accueillis dans des lieux inadaptés. La nourriture n’y est pas appropriée, il n’y a aucune d’intimité – il y a parfois des violences dans certains de ces refuges et il semble que personne n’ait réfléchi à ce genre de choses. Vous ne pouvez pas simplement compter sur une partie de la communauté pour prendre les décisions, en l’occurrence les hommes, parce que c’est inefficace et que cela ne tient pas compte des ressources disponibles. C’est la raison pour laquelle les femmes doivent être encouragées à saisir leur chance, plutôt que d’être reléguées au second plan.