Entretien avec Vuk Jeremić, Président de la 67ème session de l’Assemblée générale

Vuk Jeremić, Président de la 67ème session de l’Assemblée générale. Photo ONU/Mark Garten

21 septembre 2012 – Vuk Jeremic a été élu Président de la 67ème session de l’Assemblée générale des Nations Unies en juin dernier, alors qu’il était Ministre des affaires étrangères de la Serbie depuis cinq ans. Dans le cadre de ses fonctions ministérielles, M. Jeremic s’est activement engagé dans les travaux des Nations Unies, représentant son pays lors de sessions clés de l’Assemblée et du Conseil de sécurité. Il a entamé sa carrière dans le service public en 2000, en tant que Conseiller auprès du Ministre des télécommunications de la Yougoslavie. M. Jeremic a occupé auparavant un certain nombre de postes au sein d’institutions financières à Londres.

Le Centre des Nations Unies s’est entretenu avec le diplomate, âgé de 37 ans et fan de tennis, à la veille de la nouvelle session de l’Assemblée, dont les travaux ont débuté le 18 septembre.

Centre d’actualités de l’ONU : Pourquoi la Serbie a-t-elle été candidate au poste de la Présidence de l’Assemblée générale ?

Vuk Jeremić : La Yougoslavie, le prédécesseur politique de la Serbie, était l’un des membres fondateurs des Nations Unies et un pays très actif au niveau international pendant plusieurs décennies. À la charnière des années 80 et 90, la Serbie est devenue l’une des dernières victimes de la Guerre froide. Nous avons éclaté sous l’effet de querelles et sommes devenus six pays différents. Ce processus a été extrêmement douloureux. Nous sommes passés par une guerre et avons laissé derrière nous des scènes très dures : fraNous sommes témoins de l’embrasement de plusieurs foyers de conflit et pensons que les Nations Unies sont la seule institution dotée de la légitimité nécessaire pour désamorcer ces tensions.tricides, conflits internationaux etc.

Il y a environ 20 ans, la Serbie – la Yougoslavie, à l’époque – a été laissée à la porte de l’Assemblée générale à la suite de la guerre. Au cours des 12 derniers mois, nous avons consolidé la démocratie dans notre pays. Nous sommes désormais un acteur mondial responsable. Nous avons œuvré au processus de réconciliation dans les Balkans, établi des contacts avec les pays voisins, y compris ceux avec lesquels nous avons eu des désaccords amers au cours des deux dernières décennies. D’une certaine manière, une époque douloureuse est en train de s’achever.

Nous avons présenté notre candidature à la Présidence de l’Assemblée générale pour marquer la fin d’une époque et je suis très reconnaissant à cet égard du soutien d’un très grand nombre de pays. Ma Présidence marquera le rétablissement sur la scène internationale d’un pays fondateur des Nations Unies, qui est aussi fier de sa victoire sur le fascisme. Avec cette élection, je crois que la Serbie est capable de jouer un rôle directeur dans la famille des nations.

Centre d’actualités de l’ONU : Compte-tenu de ce passé tumultueux, que signifie pour vous le fait de vous retrouver au premier plan ?

Lors d’un entretien avec le Centre d’actualités de l’ONU, M. Jeremić a abordé les principaux objectifs de cette session de l’Assemblée générale. Vidéo : Webcast ONU

Vuk Jeremić :Je suis convaincu que c’est, avant toute chose, un vote de confiance en la Serbie. Quand notre pays a présenté sa candidature, j’étais Ministre des affaires étrangères. J’ai énormément voyagé – je me suis rendu dans une centaine de pays au cours de mes deux mandats. Et, en un sens, c’était un choix logique de présenter comme candidat le Ministre en exercice. Je me vois, d’abord et avant toute chose, comme le garant de la capacité de la Serbie à agir en citoyen du monde responsable, capable de diriger les travaux de l’une des institutions les plus importantes, pertinentes et représentatives qui soient, l’Assemblée générale des Nations Unies.

Centre d’actualités de l’ONU : Quelles sont vos priorités au cours des 12 prochains mois?

Vuk Jeremić :Le thème officiel du débat général, qui définit en un sens nos priorités, est le règlement des différends par des moyens pacifiques, la médiation et la prévention des conflits. Cela coïncide avec le thème de la précédente session de l’Assemblée et nous voulions veiller à une continuité à cet égard. Nous sommes fermement convaincus que la prévention et la résolution des conflits figurent au cœur de ce dont la communauté internationale doit s’occuper en ce moment.

Les temps dans lesquels nous vivons sont très troublés. Nous sommes témoins de l’embrasement de plusieurs foyers de conflit et pensons que les Nations Unies sont la seule institution dotée de la légitimité nécessaire pour désamorcer ces tensions et œuvrer vigoureusement, à des niveaux et sur des fronts multiples, à prévenir l’émergence de futurs conflits. La prévention des conflits, la résolution des conflits, la médiation et la résolution des problèmes du monde par des moyens pacifiques seront au premier plan de nos préoccupations au cours des 12 prochains mois.

Centre d’actualités de l’ONU : Est-ce que l’histoire spécifique de la Serbie place ce pays dans une position privilégiée pour agir en ce domaine ?

Le Secrétaire général Ban Ki-moon (à droite) en réunion bilatérale avec M. Jeremić lorsque celui-ci était Ministre des affaires étrangères de la Serbie (mars 2008). Photo ONU/Mark Garten

Vuk Jeremić :La réconciliation et la résolution des différends par des moyens pacifiques font partie de l’héritage du gouvernement serbe que j’ai eu l’honneur de servir au cours de mes deux mandats de Ministre des affaires étrangères. D’une certaine façon, mon élection perpétue ce que nous pensons être un idéal, pas seulement dans notre région, mais partout dans le monde. Nous allons essayer de disséminer cette philosophie. Nous allons tenter de nous appuyer sur notre expérience pour contribuer à résoudre des conflits internationaux très complexes. Nous ne sommes pas exagérément ambitieux, ni irréalistes dans ce que nous pouvons et ne pouvons pas accomplir en tant que Serbie ou en tant qu’Assemblée générale.

Nous, dans les Balkans, sommes passés par des difficultés extrêmes. Nous avons appris notre leçon à la dure. Mais maintenant, les Balkans sont une région pacifiée et, bien que certains problèmes demeurent irrésolus et certaines positions très divergentes persistent sur des questions politiques, le risque qu’une guerre puisse éclater à nouveau est écarté. Donc, je pense que nous avons une certaine expérience et que nous sommes prêts à partager cette expérience et cette bienveillance avec d’autres.

Centre d’actualités de l’ONU : En tant que Président de l’Assemblée générale, que considérez-vous comme certains des défis les plus importants qui se posent aujourd’hui ?

Vuk Jeremić :Nous vivons dans un monde très, très volatil. Le monde évolue très vite et de manière imprévisible. Il semble que nous soyons assaillis par une série de ruptures qui gagnent en intensité, et dont les effets paraissent difficiles à contenir. Il est très difficile de prévoir ce qui pourra se passer au cours des douze prochains mois, en particulier dans certaines des zones les plus troublées du monde. Nous avons donc planifié 70 à 80% de l’usage que nous ferons de nos capacités, temps et ressources et réservé 30 à 35% environ à des questions qui pourraient émerger en cours d’année.

Le Secrétaire général Ban Ki-moon est accueilli par M. Jeremić à son arrivée à Belgrade en juillet 2012. Photo ONU/Eskinder Debebe

Centre d’actualités de l’ONU : Quels efforts peuvent être déployés pour revitaliser l’Assemblée générale et la rendre plus pertinente ?

Vuk Jeremić :Je vais appeler les États Membres à participer au débat général avec à l’esprit de faire des propositions nouvelles sur les moyens de revitaliser l’Assemblée. Nous avons déjà des idées et des stratégies, mais je préfère entendre ce que les dirigeants de ce monde auront à dire à ce sujet. Et après la fin du débat général, nous essaierons de conclure toutes ces suggestions et de lancer, avant la fin de l’année, un processus destiné à enrichir l’héritage de mes prédécesseurs. L’Assemblée générale est le principal organe délibérateur du système des Nations Unies. Nous devons nous efforcer de la rendre aussi visible que possible. Je vais faire de mon mieux depuis mon siège de Président pour faciliter un tel processus.

Je ne veux pas être ambitieux d’une manière irréaliste. C’est une période difficile. Nous avons un système difficile au sein des Nations Unies. En dépit de tous ces défauts, c’est le meilleur système international jamais conçu par l’humanité. J’essaierai de faire de mon mieux pour veiller à ce que cet organe – le plus démocratique, le plus représentatif des Nations Unies – assume un rôle plus visible ou, si vous voulez, plus retentissant dans ses efforts pour travailler avec la famille des nations, avec pour objectif principal de résoudre les différends internationaux par des moyens pacifiques.

Centre d’actualités de l’ONU : Quel est votre sentiment s’agissant du manque constant de financement auquel est confronté le Bureau de la Présidence de l’Assemblée générale ?

M. Jeremić lors d’une réunion au Conseil de sécurité en mai 2012. Photo ONU/P. Filgueiras

Vuk Jeremić :Je suis sincèrement convaincu que la communauté internationale devrait essayer de consacrer davantage de ressources au Bureau de la Présidence. Nous disposons d’un fonds d’affectation pour le Président de l’Assemblée générale et il est pratiquement vide, si je comprends bien. La plupart des nations du monde peuvent aspirer à diriger cet organe. Il y a des nations riches et il y a des nations pauvres. Certaines d’entre elles viennent du Nord et d’autres viennent du Sud. Et elles ont différentes formes de gouvernement. Présider l’Assemblée est la position la plus éminente qui puisse être occupée par n’importe quel pays et je crois qu’ils devraient tous se fixer un objectif précis s’ils étaient élus, de manière à disposer des ressources correspondantes, de sorte que leurs idées – peu importe que ces pays soient petits ou grands, riches ou pauvres – puissent être mises en pratique. Le Prochain Président de l’Assemblée générale sera issu des Caraïbes, qui n’est pas la région la plus riche du monde. Quelques-uns avant moi étaient issus de pays très riches, d’Asie ou d’Europe. Selon moi, c’est cela, les Nations Unies, entre autres choses : veiller à ce que chacun puisse faire entendre sa voix. C’est l’égalité souveraine qui est consacrée par la Charte des Nations Unies et qui affirme que chacun est égal, quelles que soient sa taille et ses ressources.

Centre d’actualités de l’ONU : Quand nous nous retrouverons ici dans un an et que je vous demanderai de me dire ce que vous considérez comme les réalisations du Président de l’Assemblée générale, qu’espérez-vous pouvoir dire ?

Vuk Jeremić :J’espère vraiment que cette session entrera dans l’histoire comme une Assemblée de paix. C’est une ambition de taille compte-tenu des événements actuels dans le monde. Et si cela arrive vraiment, cela restera la seule réalisation, nonobstant la contribution de la Serbie, qui me remplirait de joie. Mais ce que nous essaierons de faire, c’est de rendre l’Assemblée générale plus visible, plus pertinente, indépendamment des développements internationaux. Il y a une crise économique importante en ce moment. Les institutions les plus importantes, comme la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, le G8 et le G20, assument leur part en essayant d’atténuer les effets de la crise économique et de réparer l’économie mondialisée.

M. Jeremić reçoit les félicitations suite à son élection de Président de la 67ème session de l’Assemblée générale (juin 2012). Photo ONU/JC McIlwaine

Je suis convaincu qu’il devrait y avoir un mécanisme de consultation entre l’Assemblée générale et ces institutions, qui n’empiéterait pas sur leur mandat. Mais un mécanisme permettant de faire entendre la voix de chacun et de déterminer de la manière plus inclusive la destinée matérielle de toutes les nations. C’est l’un de mes souhaits. L’une des questions auxquelles je dois répondre est celle de la mise en œuvre de l’agenda de Rio+20. Nous avons travaillé très dur avec tous les collègues et pays pertinents, ainsi que le Secrétariat, pour nous doter d’une stratégie sur la manière de le faire, et cela sera certainement une partie importante de nos efforts cette année. Par le passé, l’Assemblée générale a réussi à inclure les représentants de la société civile dans ses délibérations. À de notables exceptions près en revanche, nous n’avons pas réussi à nous appuyer sur la sagesse et l’expérience de groupes de réflexion et d’instituts pour progresser et aider à atteindre les objectifs souhaités et agréés. J’ai l’intention d’entrer en contact avec ces interlocuteurs au cours de ma présidence et de trouver un moyen de les impliquer dans la recherche de solutions à certains des problèmes auxquels l’humanité fait face.

Centre d’actualités de l’ONU : Dans quelle mesure votre âge affecte-t-il vos relations avec vos collègues et votre stature sur la scène mondiale ?

Vuk Jeremić :Ce n’est pas la première fois que j’occupe un poste dans lequel mon âge est un sujet d’étonnement. Je n’avais que 32 ans lorsque je suis devenu Ministre des affaires étrangères de la Serbie. Je me suis donc déjà retrouvé dans ce type de situation et c’est parfois très utile, car beaucoup de gens sont surpris lorsqu’ils font ma connaissance et de ce fait, ils m’accordent davantage d’attention. Je me suis déjà rendu à plusieurs reprises au Siège des Nations Unies, j’ai donc eu la chance de rencontrer et de nouer des liens d’amitié avec de nombreux interlocuteurs impliqués dans le travail de l’ONU et la diplomatie internationale. Par conséquent, on sait que je suis jeune, mais on me connaît ou on a entendu parler de moi à cause de mes précédentes fonctions, et je ne crois pas que mon âge continuera à faire sensation dans les 12 prochains mois.

Lors d’un entretien avec le Centre d’actualités de l’ONU, M. Jeremić parle des questions d’environnement. Vidéo : Webcast ONU

Centre d’actualités de l’ONU : Comment l’accession d’une personne de votre génération à la Présidence de l’Assemblée générale doit-elle être perçue à travers le monde et notamment parmi la jeunesse ?

Vuk Jeremić :Je suis profondément convaincu qu’il faut s’engager le plus tôt possible dans les activités que l’on aime et pour lesquelles on est vraiment motivé. Quand j’étais Ministre, j’ai fait en sorte que beaucoup de jeunes, dont certains étaient tout juste sortis de l’université, puissent intégrer le Ministère – il y en avait même au sein de mon équipe – pour qu’ils puissent acquérir très tôt une expérience, s’engager dans des débats de politique, etc. J’encourage donc les jeunes à se plonger dans ce qu’ils aiment. Ce serait une grande erreur de considérer la diplomatie comme un domaine réservé à ceux qui ont les cheveux blancs. Bien sûr, l’expérience est importante en diplomatie, comme dans n’importe quel domaine dans lequel vous aspirez à obtenir de très bons résultats. Mais plus vous commencerez jeune, mieux ce sera pour l’avenir de votre carrière. Ainsi, si vous vous intéressez aux relations internationales, je vous encourage à vous y engager très tôt. Au moins d’après ma propre expérience, il n’y a pas de meilleur endroit pour apprendre que les Nations Unies et de lieu plus ouvert que l’Assemblée générale. J’invite donc toutes les personnes intéressées à venir écouter les débats et observer le déroulement des travaux de l’Assemblée générale.

Centre d’actualités de l’ONU : Comment pensez-vous que vos nouvelles fonctions, qui sont très exigeantes, vont affecter l’équilibre entre votre travail et votre vie personnelle dans les prochains mois ?

Vuk Jeremić :Je serai probablement mieux à même de répondre à cette question dans quelques mois. Je n’ai pas encore commencé, à proprement parler. J’imagine que ce sera un travail très exigeant mais je suis habitué à ce genre de situation. Nous avons connu des périodes de grande instabilité dans notre région du monde lorsque j’avais la charge des affaires étrangères. Je ne crains donc pas le volume de travail. Bien que je sois venu à New York des quantités de fois, je n’y ai jamais vécu – et c’est une ville très intéressante.

Centre d’actualités de l’ONU : Compte-tenu de votre calendrier chargé, il semble que vous n’aurez guère de temps pour le tennis ?

Vuk Jeremić :J’ai réussi à aller à l’US Open cette année. J’y étais également allé l’an dernier. Mais lors du prochain tournoi, je serai le président en exercice de l’Assemblée générale et je devrai y siéger. Le tennis a pris une place particulière dans ma vie. Je suis le président de la Fédération de tennis de Serbie et en Serbie, le tennis est quelque chose de très important. Il y a des pays où le football est le plus important des sports et d’autres où c’est le basket-ball qui prime. Ces dernières années, le tennis est devenu très, très important pour la Serbie. J’ai abandonné mes fonctions de Ministre des affaires étrangères afin de consacrer toute mon attention à mon rôle de Président de l’Assemblée générale, mais je n’ai pas renoncé à la présidence de la Fédération de tennis de Serbie. Je conserve cette charge et ai l’intention de continuer à l’avenir et d’assister, si Dieu le veut, à de nombreux Opens des États-Unis.

Centre d’actualités de l’ONU : Peut-on s’attendre à un prochain match de tennis entre le Secrétaire général et le Président de l’Assemblée générale ?

Vuk Jeremić :Il se trouve que j’ai parlé de tennis aujourd’hui même avec le Secrétaire général. C’est un très bon ami. Nous avons eu l’occasion de nous entretenir à maintes reprises dans le passé. Il a été mon dernier visiteur en Serbie lorsque j’étais Ministre des affaires étrangères, en juillet. Nous avons parlé de tennis. Je lui dis souvent que je l’emmènerai d’abord voir la finale de l’US Open ; donc la première étape, c’est de l’emmener voir ce match et la deuxième de le convaincre de jouer avec moi. Mais je crois comprendre qu’il est fan de football !