Entretien avec le Vice Secrétaire général des Nations Unies Jan Eliasson

Le Vice-Secrétaire général des Nations Unies, Jan Eliasson. Photo ONU : D. Berkowitz

27 août 2012 – Jan Eliasson a pris ses fonctions de Vice Secrétaire général de l’ONU le 1 juillet.

Le haut fonctionnaire du système des Nations Unies le plus haut placé après le Secrétaire général connait parfaitement les rouages des relations internationales et les règles de la diplomatie. Jan Eliasson a été le tout premier Secrétaire général adjoint aux affaires humanitaires et Coordonateur des secours d’urgence, avant de devenir l’Envoyé spécial du Secrétaire général au Darfour.

En 2005, il fut le Président de la 60ème session de l’Assemblée générale, avant d’accepter le poste de Représentant personnel du Secrétaire général pour l’Iran et Iraq. M. Eliasson a également occupé plusieurs postes au sein du gouvernement suédois, notamment ceux de Ministre des affaires étrangères de son pays et d’Ambassadeur auprès de l’ONU et des États-Unis d’Amérique.

Centre d’actualités de l’ONU: Quelles sont les questions à l’ordre du jour international auxquelles vous accorderez une attention particulière dans le cadre de vos nouvelles fonctions ?

Vice-Secrétaire général : En tant que Vice-Secrétaire général, je donnerai évidemment la priorité aux tâches que me confiera le Secrétaire général. Deux domaines risquent plus probablement de retenir mon attention : le développement, où nous faisons face à des défis considérables, et les affaires politiques. J’ai beaucoup travaillé dans la gestion des conflits et, dans certains cas, dans la résolution de conflits. Le Secrétaire général m’a donc demandé de suivreNous sommes souvent critiqués mais je pense que nous sommes un reflet du monde tel qu’il est et non pas tel que nous voudrions qu’il soit. Mais nous devons surmonter ce fossé et veiller à ce que le monde ressemble davantage ce que nous voudrions qu’il soit. de près ces deux domaines.

En matière de développement, de nombreuses questions se posent, mais la plus urgente est celle de la crise alimentaire. Nous nous attendons à une hausse des prix des denrées alimentaires partout dans le monde dans les quatre à cinq prochains mois, ce qui pourrait entraîner des troubles sociaux et une inflation avec le risque de famines que cela suppose dans plusieurs pays.

Nous avons également devant nous l’une des tâches parmi les plus inspirantes : nous devons réfléchir à la suite à donner aux Objectifs du millénaire pour le développement (OMD), pour lesquels il reste un travail important à accomplir. Nous devons trouver une stratégie pour l’après 2015 et introduire des éléments de durabilité tout en poursuivant les efforts déployés pour lutter contre la pauvreté et favoriser le développement économique. Ce processus a été lancé avec le panel créé par le Secrétaire général sur les priorités de développement post-2015, et aussi grâce aux initiatives des États Membres destinées à préparer les discussions autour des objectifs de développement durable. Ces deux voies vont se rejoindre, je l’espère, et permettre une discussion entre les États membres, qui ont évidemment le dernier mot à dire sur ce sujet.

En ce qui concerne les affaires politiques, la plus dramatique des crises actuelles, qui est aussi celle qui retient le plus l’attention internationale, est la crise qui se déroule en Syrie, où nous tentons de trouver des alternatives pacifiques aux violences et souffrances horribles. Je me félicite à cet égard que Lakhdar Brahimi, un médiateur respecté, ait accepté de reprendre la mission visant à faciliter l’identification d’alternatives politiques et permettre aux parties prenantes au conflit de trouver un accord avec l’aide des États Membres.

Le Secrétaire général Ban Ki-moon (deuxième à gauche) rencontre le nouveau Représentant spécial conjoint pour la Syrie, Lakhdar Brahimi (troisième à droite), en présence du Vice Secrétaire général Jan Eliasson (deuxième à droite). Photo ONU/E. Schneider.

Centre d’actualités de l’ONU: Y a-t-il un risque que d’autres crises internationales ne reçoivent pas l’attention qu’elles méritent de la part de la communauté internationale, puisque la Syrie domine autant l’actualité ?

Vice-Secrétaire général : C’est une question tout à fait légitime. Parfois nous sommes concentrés sur un seul conflit et les autres sont plongés dans une obscurité tragique. En République démocratique du Congo par exemple, une situation difficile aux conséquences tragique dure depuis des années et des tensions considérables persistent dans l’est du pays.

La situation est également dramatique au Sahel, où une crise humanitaire affecte 18 millions de personnes, dont un million d’enfants. En même temps, la menace d’un conflit grave persiste dans le nord du Mali, où la prise du pouvoir a divisé le pays en deux. Le Secrétaire général a donc pris l’initiative d’organiser en septembre des discussions en marge de la 67e session de l’Assemblée générale pour couvrir l’ensemble des aspects qui affligent ces pays.

Le Secrétaire général Ban Ki-moon (à droite) avec M. Eliasson, après sa nomination en tant que Vice Secrétaire général. Photo ONU/E. Debebe

Ce sont deux exemples de conflits cachés, mais je pense qu’il faudrait étendre cela au développement, puisque la mort silencieuse frappe quotidiennement. Vous savez sans doute que 780 millions de personnes n’ont pas accès à l’eau potable et 2,5 milliards d’autres à l’assainissement. Cela représente un tiers de l’humanité. Près de 3.000 enfants âgés de moins de cinq ans meurent chaque jour de diarrhées, de dysenterie, du choléra et de déshydratation. Je l’ai vu de mes propres yeux en Somalie dans les années 90, lorsque j’étais Coordonnateur d’aide humanitaire dans ce pays, et plus récemment au Darfour de 2006 à 2008.

Centre d’actualités de l’ONU: En parlant de crises, où en sont les tensions relatives à la dispute frontalière entre le Soudan et le Soudan du Sud?

Vice-Secrétaire général : Dans un monde de mauvaises nouvelles, il y a des nouvelles encourageantes en provenance du Soudan et du Soudan du Sud. Lors de ma récente participation au Sommet de l’Union africaine à Addis-Abeba, j’ai constaté une nouvelle atmosphère dans les discussions entre le Président Salva Kiir du sud et le Président Omar Al-Bachir du nord, qui se sont rencontrés directement pour aborder leurs problèmes.

Lors de l’entretien avec le Centre d’actualités de l’ONU, Jan Eliasson parle de l’importance pour lui de la Charte de l’ONU. Webcast ONU

Lorsque j’étais médiateur pour la crise au Darfour, les deux hommes étaient dans le même gouvernement, donc je les ai rencontrés à Khartoum. Maintenant, Salva Kiir est le chef d’un nouvel État indépendant. Mais ils se connaissent très bien et en tant que médiateur, j’ai toujours dit que les parties prenantes devaient se rencontrer et discuter. Des progrès ont été accomplis, dernièrement sur le contentieux du pétrole, qui dure depuis longtemps. J’espère que nous verrons bientôt des progrès similaires sur la question de la frontière et l’établissement d’une zone tampon pour éviter un vis-à-vis entre forces militaires, ainsi que sur l’ouverture d’un accès humanitaire aux états soudanais du Kordofan méridional et du Nil bleu.

Centre d’actualités de l’ONU: Lorsque vous étiez Président de l’Assemblée générale en 2005, vous étiez très impliqué dans la réunion qui a mené à l’établissement du principe de la « Responsabilité de protéger ». Comment voyez-vous la progression de ce principe depuis ?

Vice-Secrétaire général : Par ce principe important, la responsabilité de protéger les populations revient en premier lieu aux États et gouvernements dans les cas de nettoyages ethniques, de génocides et de massacres. Cela constitue la partie la plus facile de la formule de 2005. La partie plus difficile, c’est ce qui arrive si les gouvernements n’assument pas cette responsabilité. À ce moment là, celle-ci incombe à la communauté internationale.

Jan Eliasson (à droite) au Darfour, en tant qu’Envoyé spécial de l’ONU dans cette région du Soudan. Photo ONU/S. Price

Lorsque nous avons négocié ce principe, il était très important de souligner l’aspect préventif et collectif d’agir rapidement. Il n’est pas possible de faire référence à la responsabilité de protéger dans le cas d’une action individuelle menée par un gouvernement, il faut le faire sur une base collective. Malheureusement, il semblerait que l’élément préventif ait été perdu de vue dans le débat après la crise libyenne. Je pense que nous devons rétablir l’équilibre, ramener l’élément préventif au premier plan puisque nous ne pouvons pas nous permettre de rejeter en bloc le principe au prétexte qu’il ne fonctionnerait pas. Je pense que nous avons établi un principe important, selon lequel chaque État, chaque gouvernement est responsable.

Combien de fois avons-nous ressenti une frustration face aux massacres perpétrés au Cambodge, au Rwanda ou à Srebrenica ?… À l’avenir, nous devons trouver des moyens d’identifier les signes précurseurs. J’espère que nous développerons un attachement durable à ce principe et que nous serons particulièrement attentifs aux éléments préventifs.

Centre d’actualités de l’ONU: Après tant d’années dans le service public, et particulièrement au niveau international, certains diront que vous méritez de vous reposer…

Mars 1988. Nommé Représentant permanent de la Suède auprès des Nations Unies, Jan Eliasson (à gauche) présente ses lettres d’accréditation au Secrétaire général des Nations Unies, Javier Perez de Cuellar. Photo ONU/Yukata Nagata

Vice-Secrétaire général : Mon épouse dit souvent qu’il est probablement préférable pour moi de faire ce genre de travail. Elle me taquine parfois lorsque je rentre le vendredi après-midi, ou plutôt le vendredi soir. Si je ne suis pas de bonne humeur, elle me dit « Jan, n’as-tu pas eu ta dose de crises cette semaine ? ». J’ai besoin de ma dose de défis, et désormais je me sens mieux quand je dois résoudre des problèmes et surmonter des défis. Je souhaite mettre mon expérience au service de la résolution de certaines crises horribles. Ce travail n’est pas un sacrifice pour moi.

Centre d’actualités de l’ONU: Vous avez été décrit comme « discret, à l’écoute et bon pour résoudre les problèmes ». Il a également été dit que vous apporterez des qualités considérables au poste de Vice-Secrétaire général, parfois vu comme un maillon faible de l’administration onusienne. Qu’en pensez-vous ?

Vice-Secrétaire général : Ce sont des mots flatteurs à mon égard, mais je pense que le Secrétaire général donne le leadership dont nous avons besoin et le fait qu’il m’ait demandé de travailler à ses côtés est un signe de confiance. Je pense que personne ne peut tout faire et que chacun peut faire quelque chose. Nous devons mobiliser toutes les ressources à notre disposition au sein de l’Organisation. J’ai beaucoup été sur le terrain et au Siège, où j’ai rencontré de nombreux collègues très motivés qui souhaitent travailler dans l’esprit de la Charte de l’ONU.

Centre d’actualités de l’ONU: Vous êtes de retour à l’ONU depuis presque deux mois, comment cela s’est passé pour vous ?

Le Président de la 60ème Assemblée générale, Jan Eliasson (à gauche), s’adresse à la Conférence annuelle des étudiants sur les droits de l’homme en décembre 2005. Photo ONU/Mark Garten

Vice-Secrétaire général : Cela a été beaucoup de travail ! J’admire l’éthique de travail au bureau. D’habitude, j’arrive vers 8H10 le matin et je m’en vais à la même heure le soir. Après le travail, j’essaye de me reposer un peu et de me préparer pour le lendemain, c’est donc une charge considérable.

Ce que j’aime particulièrement, c’est de me rendre sur le terrain. Lorsque j’étais à Addis-Abeba, j’ai décidé de faire une règle de ne pas me contenter de participer à des conférences, mais également d’aller voir les réalités du terrain. Je me suis rendu sur le site d’un projet de l’UNICEF pour les jeunes dans la périphérie de la ville pour constater comment la Charte de l’ONU peut être mise en œuvre concrètement. Je garde toujours un exemplaire de la Charte dans ma poche. Mon chapitre préféré est le chapitre six, celui intitulé « Les règlements pacifiques des disputes », qui stipule que les parties prenantes à un différend doivent toujours s’efforcer en premier lieu de trouver une solution par la négociation, la médiation, la conciliation, l’arbitrage et par tout autre moyen pacifique de leur choix.

Centre d’actualités de l’ONU: qu’est ce qui vous motive ?

Le Président sortant de la 60ème session de l’Assemblée générale, Jan Eliasson (au centre). Photo ONU : D. Berkowitz

Vice-Secrétaire général : Souvent les gens disent qu’ils sont motivés par leurs succès. Les succès que j’ai remporté sont importants et me motivent à travailler davantage. J’ai aussi appris à travailler dans des conditions difficiles, à retenir les leçons de mes erreurs et des situations tragiques que j’ai vécues. La pire chose que j’ai vécue, c’est lorsque j’étais en Somalie au plus fort de la guerre civile, en 1992, pire que ce que j’ai vu au Darfour. Beaucoup de collègues ont été démoralisés et ont du partir. J’ai ressenti de la colère, même si j’ai du la dissimuler. Je me suis dit que les meurtriers de jeunes gens, de femmes et d’hommes ne devaient pas pouvoir venir à bout de moi. J’ai du apprendre à redoubler d’efforts même dans les pires circonstances. Je pense que les défis auxquels nous faisons face lorsque nous travaillons au service de la paix, de la vie et de la dignité humaine doivent être sources d’inspiration.

Nous ne vivons qu’une fois, et pour une période courte, et nous devons tenter de faire de notre mieux pour améliorer le monde, même un petit peu. Je pense qu’on ne peut pas être trop ambitieux puisque cela risque de mener à la déception. Il faut adopter une approche progressive. Nous améliorons le monde petit à petit. C’est ce que nous, fonctionnaires de l’ONU, devons garder à l’esprit.

Centre d’actualités de l’ONU: quand on vous posera la question dans cinq ans de savoir quelle aura été votre plus grande fierté en tant que Vice Secrétaire général, que répondrez-vous ?

Le Président de la 60ème session de l’Assemblée générale, Jan Eliasson, ouvre le débat général en septembre 2005) Photo ONU/Paulo Filgueiras

Vice-Secrétaire général : Je suis ici pour servir le Secrétaire général. Ses priorités sont les miennes. Elles sont, entre autres, le développement durable, les femmes et les jeunes, la prévention des conflits et les politiques à adopter pour les pays en transition, notamment ceux d’Afrique du Nord et du monde arabe. J’espère que nous pourrons faire des progrès dans ces domaines.

Je ne pense pas qu’on puisse dire « mission accomplie » dans le monde dans lequel nous vivons. Nous pouvons bien sûr nous fixer des objectifs, par exemple la paix en Syrie, mais en ce qui concerne le développement, le respect des droits humains ou le respect de l’état de droit, il faut fournir un effort constant. Il y a tellement de choses à améliorer dans notre monde et nous continuerons de travailler d’objectif à objectif.

Mon compatriote Dag Hammarskjöld, le second Secrétaire général, avait l’habitude de dire : lorsque vous faites face à l’avenir, n’oubliez pas que vous devez regarder à la fois l’horizon et vos pieds qui vous maintiennent au sol. C’est une phrase qui m’a beaucoup inspiré.

Mai 2006. Le Président de la 60ème session de l’Assemblée générale, Jan Eliasson, rencontre des enfants dans le bidonville de Kibera à Nairobi au Kenya en. Photo ONU/B. Wahihia

Centre d’actualités de l’ONU: Vous êtes né en 1940. Lakhdar Brahimi a 80 ans…

Vice-Secrétaire général : Non, il en a 78, il est né en 1934 !

Centre d’actualités de l’ONU: … et le nouveau Président de l’Assemblée générale a 37 ans. C’est un écart d’âge considérable. Quelle est la relation entre l’âge, la jeunesse et l’expérience dans les relations internationales ?

Vice-Secrétaire général : Selon moi, l’âge est un état d’esprit et j’ajouterai, si cela ne vous gêne pas, que cela n’a aucune importance. Je pense qu’il faut garder une attitude jeune et engager et faire participer tout le monde. C’est un plaisir immense pour moi de rencontrer de jeunes gens, aussi bien dans le milieu universitaire, où j’ai moi-même enseigné l’an dernier, mais également des jeunes gens au sein de l’ONU.

Je ne suis pas très hiérarchique, vous savez. Je souhaite entendre la voix de tout le monde. Je pense que les aspirations et les rêves des jeunes gens doivent être pris en considération à l’ONU aussi. Je pense que nous devrions être plus flexibles en tant que chefs et reconnaitre notre responsabilité. Mais je pense que nous devons également être à l’écoute de tous. Je me sens enrichi si j’arrive à oublier les différences générationnelles. Pour moi c’est un atout de rencontrer des jeunes, car ils m’aident à rester jeune en retour. Je l’espère en tout cas.