Augustine Mahiga, Représentant spécial du Secrétaire général pour la Somalie

le Représentant spécial du Secrétaire général pour la Somalie, Augustine Mahiga. Photo ONU/S. Price

17 août 2012 – Après des décennies de guerre, la Somalie a entamé un processus de paix et de réconciliation nationale. Les Institutions fédérales de transition ont mit en œuvre une feuille de route pour la fin de la transition depuis septembre dernier.

La feuille de route précisait les mesures à mettre en œuvre en priorité avant la fin de la période de transition le 20 août, dont l’établissement d’un Parlement et la rédaction d’une Constitution provisoire.

Ces changements ont été mis en œuvre en même temps que la situation sécuritaire a été améliorée par l’armée somalienne soutenue par la Mission de l’Union africaine en Somalie (AMISOM) qui a combattue les milices Al-Shabaab, qui contrôlaient jadis de larges parties du pays.

Le Centre d’actualité de l’ONU a parlé avec le Représentant spécial du Secrétaire général pour la Somalie et le chef du bureau politique de l’ONU pour ce pays, Augustine Mahiga, sur la fin de la période de transition et l’avenir de la Somalie.

Centre d’actualités : Dans quelle direction ira la Somalie après le 20 août ?

Augustine Mahiga : Le 20 août marque la fin de la transition. Ce sera le jour qui sépare la transition de la transformation. Par transformation, j’entends la stabilisation du pays, l’instauration de nouveaux dirigeants, d’un nouveau plan, d’une nouvelle idéologie, de nouvelles institutions et une progression vers davantage de démocratie en Somalie. La politique de transition laissera place à une politique d’inclusion qui transcendera clans ou loyautés régionales pour aller vers une démocratie pluraliste parlementaire et des élections directes pour élire un gou[Le 20 août] sera le jour qui sépare la transition de la transformation. Par transformation, j’entends la stabilisation du pays, l’instauration de nouveaux dirigeants, d’un nouveau plan, d’une nouvelle idéologie, de nouvelles institutions et une progression vers davantage de démocratie en Somalie.vernement national et des gouvernements régionaux.

Centre d’actualités : Pourquoi avez-vous autant insisté pour que les parties prenantes respectent les délais fixés pour la fin de la transition ?

Augustine Mahiga : À cause de l’historique de reports de délais. Cette transition aurait du se faire en 2008, puisqu’elle a commencé en 2004. Elle a été prolongée de deux ans à deux reprises. Au cours des derniers 10 mois, nous nous sommes battus pour éviter qu’elle soit de nouveau repoussée et pour ne pas maintenir le statu quo. Pour y parvenir, il faut maintenir une date précise.

Centre d’actualités : Comment pensez-vous que la nouvelle Constitution changera la vie des somaliens ?

au cours des 12 derniers mois, les habitants de Mogadiscio ont bénéficié de la plus longue période de calme relative depuis 20 ans. Photo ONU/S. Price

Augustine Mahiga : La Constitution qui a été adoptée reste provisoire. Il faudra que le texte fasse l’objet de discussions au Parlement et dans divers forums de la société civile dans la période post-transition. Cela représente surtout une occasion d’élargir la participation démocratique. La Constitution prévoit également l’établissement de nouvelles institutions, dans le domaine politique, sécuritaire, social et pour la reconstruction. Cela donnerait une confiance nouvelle au peuple somalien qui pourra participer non seulement à la vie politique, mais également à la reconstruction et au développement. Cela aura aussi un impact sur la vie des Somaliens ordinaires puisque cela arrive à un moment où presque tout le territoire a été libéré de l’emprise des insurgés. Cela renforce l’ouverture et donne aux Somaliens une plus grande liberté de déplacement et de participation.

Centre d’actualités : La Somalie n’est-elle plus un État en situation d’échec ?

Augustine Mahiga : Avec l’adoption de la Constitution provisoire et la prévalence de la paix en dehors de la ville de Mogadiscio, il existe une possibilité pour le prochain gouvernement d’assurer un contrôle du territoire qui était inefficace jusqu’à présent. Il existe aussi un plan autour de la Constitution qui permet l’établissement d’un État. Le gouvernement somalien est désormais capable de faire régner la loi sur l’ensemble de son territoire, y compris dans les zones qui étaient jadis contrôlés par les milices Al-Shabaab dans le centre et le sud du pays.

extraits de l’entretien avec M. Mahiga à Mogadiscio. Vidéo : Webcast ONU

Centre d’actualités : Pouvez-vous nous donner une idée de ce que la date du 20 août représente pour les Somaliens ? Et pour la communauté internationale ?

Augustine Mahiga : Le 20 août est une date historique qui met fin à la transition qui dure depuis 11 mois. La durée de cette transition a été prolongée à plusieurs reprises mais elle touche maintenant à sa fin. Pour les Somaliens c’est une réalisation majeure et la promesse de nouvelles opportunités. Pour la communauté internationale, c’est un soulagement et également un accomplissement puisqu’elle a soutenue la Somalie dans cette phase et dans la consolidation de la paix et dans le renforcement des institutions de l’État. C’est une date qui marque le début d’une nouvelle ère pour le pays.

Centre d’actualités : La fin de la transition semble donc être un pas décisif vers la progression de la Somalie, mais les autorités luttent toujours contre les milices Al-Shabaab. Comment est-ce compatible avec la situation que vous décrivez ?

le Secrétaire général des Nations Unies Ban Ki-moon rencontre le Président du gouvernement fédéral de transition de la Somalie, Sheikh Sharif Ahmed au siège de l’ONU à New York. Photo ONU/E. Schneider

Augustine Mahiga : Les milices Al-Shabaab ont été repoussées des régions et villes stratégiques du pays. La seule ville majeure qui reste sous leur contrôle est Kismaayo, dans le sud de la Somalie. La Mission de l’Union africaine en Somalie (AMISOM) s’apprête à reprendre la ville. Si la situation sécuritaire est réglée, le nouveau gouvernement aura la possibilité d’engager ces régions dans un processus de réconciliation politique. Cela aura également des effets positifs au niveau régional puisque la paix en Somalie facilitera également la paix avec les pays voisins.

Centre d’actualités : Qu’a-t-il été fait pour empêcher les éléments perturbateurs du processus de réconciliation ?

Augustine Mahiga : Il y a plusieurs catégories d’éléments perturbateurs que nous avons été obligés de contrer au cours des 10 derniers mois. Il y a eu les individus qui ont tenté de faire obstacle au changement pour assurer le maintien du statu quo. Il y a également eu ceux qui ont tout fait pour placer des personnes au sein du gouvernement en vue de défendre des intérêts claniques ou particuliers. Nous avons d’abord contenu les chefs de guerre, et une fois que ceux-ci étaient maîtrisés, nous nous somme tournés vers certains membres du Parlement qui tentaient de prolonger leur mandat en bloquant le processus démocratique. Actuellement, nous observons des manœuvres dilatoires pour compromettre l’intégrité du processus de finalisation de la transition par la corruption et les abus de pouvoir. La communauté internationale et en particulier les acteurs régionaux tels que l’Union africaine et l’Autorité intergouvernementale pour le développement ont voté plusieurs résolutions au sujet des perturbateurs qui proposent des sanctions à leur encontre en accord avec les décisions du Conseil de sécurité.

depuis le retrait d’Al-Shabaab de la capitale en Août 2011, le front a été déplacé vers les faubourgs de la ville. Cependant les attentats continuent d’avoir lieu. Photo ONU/S. Price

Centre d’actualités : Par le passé, les autorités fédérales de transition ont parfois été accusées de n’être qu’un gouvernement « de nom », miné par les querelles. La Somalie a-t-elle dépassé ces problèmes aujourd’hui ?

Augustine Mahiga : Absolument. Il s’agit d’un cliché. Il y a en effet eu des moments où Mogadiscio a été décrite comme une ville avec un gouvernement qui ne contrôlait pas plus qu’un quartier. Mais cette situation a certainement changé et l’autorité du nouveau gouvernement s’étend bien au-delà de Mogadiscio, dans presque tout le pays. Le gouvernement s’appuie désormais sur une Constitution, élaborée suite à des débats inclusifs et approuvée par l’Assemblée constituante. Il s’agit là de l’expression de la volonté et des aspirations du peuple. Le gouvernement jouit également du soutien de la communauté internationale. Il devra certainement élaborer un plan pour assurer qu’il soit inclusif, ouvert et responsable, mais aussi présenter les grandes lignes des objectifs à réaliser au-delà de la création des institutions politiques, notamment la reconstruction sociale et économique et le développement du pays après 21 ans de guerre civile.

les délégués de l’Assemblée constituante de la Somalie. Photo ONU/Robin Gary

Centre d’actualités : Peut-il y parvenir ? Il reste sept jours et la sélection de tous les parlementaires n’est pas encore finalisée? L’échéance du 20 août peut-elle être respectée?

Augustine Mahiga : Je suis confiant que le Parlement sera formé avant la fin de la semaine. Le quorum a été dépassé et les noms d’autres parlementaires sont examinés. Les Sages semblent avoir des noms de suppléants, le Comité de sélection les examine pour être sûr que les candidats correspondent aux critères fixés par le processus de Garoowe. Mais les Sages ont démontré une incroyable capacité à remplacer les noms par d’autres au fur et à mesure que d’autres sont écartés et à ce rythme, je suis confiant que le Parlement sera prêt à temps. Au cours du weekend, ils mèneront les consultations nécessaires et se tiendront prêts à élire le Président de l’Assemblée et le Président [de la Somalie] en fin de semaine prochaine.

quatre membres suspectés d’Al-Shabaab capturés par les forces de l’AMISOM et des forces de sécurité somaliennes. Photo ONU/S. Price

Centre d’actualités : Le quota prévu de 30% de femmes au Parlement pourra-t-il être respecté ?

Augustine Mahiga : C’est l’un des domaines où la nomination des parlementaires a été lente. Les noms de candidats qui ont été renvoyés aux Sages l’ont été parce qu’il n’y avait pas suffisamment de noms de femmes candidates. Même si ces candidats respectent plusieurs autres critères d’éligibilité, nous continuons d’insister sur le fait qu’il y a beaucoup de femmes candidates. Ce n’est donc pas le manque de femmes qui est en cause, simplement la volonté politique des Sages et les manipulations qui peuvent conduire à vouloir remplacer les femmes par les hommes. Je suis confiant qu’au travers de ce processus de supervision, nous devrions être en mesure d’avoir plus de femmes parlementaires que jamais. L’objectif de 30% avait été presque atteint par l’Assemblée constituante, nous étions à 24%. J’espère que nous nous rapprocherons de cet objectif au Parlement.

Centre d’actualités : Où voyez-vous la Somalie le 20 août 2013 ?

des policiers ougandais de l’AMISOM. Photo ONU/S. Price

Augustine Mahiga : Un an, c’est long en politique. Si je compare la Somalie d’août 2011 à celle d’aujourd’hui, elle a fait un bond en avant considérable, que ce soit en politique ou s’agissant de la paix. Je suis confiant que, d’ici un an, la constitution sera non seulement la base de nouvelles institutions, mais qu’elle fournira aussi une direction aux politiques et programmes du pays. Il y aura certainement de davantage de zones sûres, à cause du recul et de la neutralisation des milices Al-Shabaab, mais aussi de la réintégration de certain de leurs éléments. D’ici un an, nous espérons que la Somalie sera au début d’un nouveau système politique pluraliste qui pose les fondations d’élections directes, à la fois locales et nationales. D’ici un an, je suis confiant que non seulement la reconstruction sera menée par les Somaliens eux-mêmes, principalement par la diaspora, mais que l’investissement privé fera son apparition. Je crois également qu’une fois que le gouvernement sera en place, les questions de sécurité qui continuent de se poser, comme la piraterie, seront traitées de manière plus décisive à travers l’application des lois et qu’il sera possible de faire respecter l’état de droit. Ce sera un changement global, une Somalie nouvelle, plus sûre, dotée d’un nouveau leadership et largement en avance sur ce qu’elle est aujourd’hui et ce qu’elle a été au cours des 12 derniers mois.