Entretien avec John Ging, le Directeur des opérations du Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires

John Ging, Directeur des opérations. Photo OCHA

10 avril 2012 – Le Sahel s’étend sur 4.500 km à travers l’Afrique, de l’océan Atlantique à la mer Rouge, et compte plus de 560 millions de personnes. A l’exception des zones à proximité des rivières, des lacs et d’autres points d’eau saisonniers, les paysans de la région dépendent entièrement des précipitations pour leurs cultures et la saison des pluies ne dure guère plus que trois à quatre mois par an.

Une combinaison de facteurs, dont des précipitations insuffisantes, les prix élevés des denrées alimentaires et l’impact de la lutte armée dans certaines zones, ont maintenant fait qu’il y a un manque de nourriture et que près de 15 millions de personnes dans la région ont perdu leurs moyens de subsistance.

Le Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA) est activement engagé dans la région du Sahel. Son Directeur des opérations, John Ging, a visité trois des pays affectés, le Burkina Faso, le Niger et la Mauritanie, le mois dernier. A son retour, M. Ging a accordé un entretien au Centre d’actualités des Nations Unies.

Centre d’actualités de l’ONU : Quelle est votre évaluation générale de la situation au Sahel ?

John Ging : Premièrement, la situation humanitaire dans l’ensemble des pays du Sahel est désastreuse. L’année dernière, 600.000 enfants âgés de moins de cinq ans sont morts, dont plus de 200.000 de malnutrition. Cela ne devrait pas arriver dans le monde d’aujourd’hui.

Nous faisons face à une crise encore plus importante cette année, avec un million d’enfants vulnérables menacés de malnutrition sévère et aigüe. Plus de 15 millions de personnes dans la région souffrent des effets de la crise alimentaire. Le climat a changé. Il est devenu beaucDe nombreuses personnes meurent et vont continuer à mourir jusqu'à ce que nous recevions les fonds nécessaires.oup plus difficile de subvenir aux besoins de la population dans cette région.

Il y a aussi le problème de conflits et de l’instabilité politique. La situation générale au Sahel est donc catastrophique pour des millions de personnes.

Centre d’actualités de l’ONU : Que fait l’OCHA pour aider?

John Ging : La solution aux problèmes au Sahel n’est pas une intervention humanitaire. Celle-ci fait seulement partie de la solution. La solution se trouve dans le développement. Il faut créer de nouveaux moyens de subsistance. Nous devons évidemment sauver des vies en attendant, mais nous devons surtout travailler à la création de moyens de subsistance solides dans l’environnement dans lequel vivent les gens. C’est là que nous concentrons nos efforts actuellement, avec l’appui des projets des gouvernements de la région et avec l’aide internationale humanitaire et de développement. Nous réunissons tous ces efforts pour créer une solution durable qui permette d’avancer.

Les conditions climatiques dans la région, par exemple, ne changeront pas, c’est une réalité nouvelle. La croissance démographique est également une réalité qui continuera. Nous allons prendre en compte l’ensemble des défis existants pour trouver des solutions.

Centre d’actualités de l’ONU : Que font les autorités nationales dans le Sahel ?

Une jeune fille réfugiée malienne s’apprête à boire de l’eau sale qu’elle a extraite d’un puits à Ferrerio, au nord du Burkina Faso. Photo HCR/H. Caux

John Ging : Dans les trois pays que je viens de visiter, le Burkina Faso, le Niger et la Mauritanie, j’ai rencontré des fonctionnaires haut placés et j’ai été très impressionné. Ils ont adopté une approche ouverte et honnête pour surmonter les défis auxquels ils sont confrontés. Cela demande un courage politique et un vrai leadership car ces choses peuvent trop facilement être politisées. Mais dans tous ces pays, j’étais très impressionné par l’approche basée sur l’humanisme. Les personnes sont au centre d’une approche qui est pragmatique et pratique. Ils examinent comment leurs efforts nationaux peuvent renforcer cette résilience, pour renforcer les moyens de subsistance des gens afin de les rendre capables de faire face aux défis auxquels ils font face.

En termes pratiques, cela signifie une meilleure utilisation de l’eau. Cela implique une plus grande conservation pour pouvoir irriguer davantage, pour pouvoir cultiver plus de terre. Les engrais peuvent être mieux utilisés tout en prenant en compte l’impact écologique et de nombreuses autres initiatives peuvent être mises en œuvre, telles qu’une meilleure sélection de graines et une meilleure gestion du bétail. Un grand nombre d’initiatives peuvent être prises dès à présent et qui auront un impact positif sur le long terme.

Mais, il ne s’agit évidemment pas seulement des moyens de subsistances. Nous sommes bien au-delà de cela lorsque nous parlons des enfants. L’éducation est une priorité clé dans la région pour tous les gouvernements et pour toute notre aide ainsi que celle de nos partenaires puisque ces enfants, qui représentent l’avenir, ne seront pas capables de libérer leur potentiel demain, s’ils ne sont pas éduqués aujourd’hui.

Donc, alors que nous travaillons tous ensemble d’arrache pied afin d’offrir le soutien nutritionnel nécessaire à ces enfants, cela reste insuffisant. Nous devons faire le lien avec l’éducation et cela reste un défi dans la région, mais je répète que tous les gouvernements de la région veulent atteindre cet objectif.

Centre d’actualités de l’ONU : Quel est l’impact de l’instabilité politique au Mali sur la situation ?

John Ging : Malheureusement, la crise au Mali a des répercussions sur toute la région. Nous avons déjà 100.000 réfugiés dans les pays voisins. Cela crée plus d’insécurité et d’instabilité et cela provoque des inquiétudes dans une région qui faisait déjà face à de nombreux défis sans ce nouveau problème. Nous espérons vraiment que la situation va se stabiliser rapidement.

Pour nous, au sein de la communauté humanitaire, nous sommes concentré sur les problèmes des gens, pas la politique du moment, et ceux d’entres nous qui sont concentrés sur les problèmes des gens, nous sommes très préoccupés par le sort de ceux qui fuient le Mali et qui sont les victimes réelles de cette situation.

C’est une course contre la montre pour aider les personnes vulnérables et en particulier les enfants, les femmes et les personnes âgées de la région et c’est pour cela que nous tirons la sonnette d’alarme. Nous disposons des plans, et du personnel sur le terrain qui sait ce qu’il fait et ce qui reste à faire, mais nous faisons face à un manque de fonds. Nous disposons de moins de 40% des fonds qui nous ont été promis.

Des femmes réfugiées maliennes attendent la distribution de vivres du HCR à Gaoudel dans le district d’Ayorou au nord du Niger. Photo HCR/H. Caux

Centre d’actualités de l’ONU : Quel est votre message aux bailleurs de fonds ?

John Ging : Le message que nous faisons passer à tout le monde est qu’il y a d’ores et déjà une crise dans le Sahel, mais qu’il existe un très bon programme pour la surmonter.
Enormément d’efforts pour permettre le développement et pour sauver des vies sont menés en ce moment. Vous pouvez constater l’impact du travail même avec des ressources très modestes.

Je ne veux pas que les gens pensent que ceci est un trou noir, qu’il s’agit d’une situation désespérée. Ce n’est pas le cas. Avec un investissement modeste, on peut non seulement sauver des vies, mais des moyens de subsistance peuvent être rétablis.

Maintenant, avec tous les efforts de programmation et de planification qui ont été effectués, seul le financement manque. Il est vrai que nous recevons des dizaines de millions, et nous nous en réjouissons. Cela sauve des vies et vous pouvez immédiatement mesurer l’impact, mais cela reste insuffisant.

Comme je l’ai expliqué, 40% [financés] veut dire que 60% ne sont pas financés et cela signifie que de nombreuses personnes meurent et vont continuer à mourir jusqu’à ce que nous recevions les fonds nécessaires.

Mon autre message aux bailleurs de fonds est qu’ils savent très bien que la prévention est moins coûteuse que les interventions d’urgence. Donc, si nous pouvons recevoir les fonds maintenant, ce serait moins onéreux que de devoir faire face à une famine à l’avenir. Nous avons pu voir cela dans la Corne de l’Afrique. Nous voulons tous tirer les leçons de la Corne d’Afrique, et je sais que la communauté des bailleurs de fonds le souhaite aussi, pour éviter une répétition dans le Sahel. C’est pourquoi c’est le moment d’apporter les fonds.

Centre d’actualités de l’ONU : La crise reçoit-elle suffisamment d’attention de la communauté internationale ou est-ce que les évènements qui se déroulent ailleurs prennent trop de place ?

John Ging : C’est vrai que l’attention médiatique est braquée ailleurs, et les crises politiques ailleurs requièrent beaucoup d’attention politique ce qui est compréhensible.

Je pense que notre travail d’humanitaires est de faire en sorte que la souffrance humaine, celle de 15 millions de personnes dans le Sahel qui sont menacées à cause de cette crise, soit montrée de façon efficace aux décideurs.

De mon point de vue, je ne pense pas que nous devrions dépendre exclusivement des caméras de télévision dans le Sahel. Je pense que les décideurs comprennent parfaitement la situation. Nous avons toutes les données et il existe des plans détaillés pour réagir et pour éviter une catastrophe dans la région.

Nous envoyons le message à travers l’ensemble des canaux de communication à ceux qui ont le pouvoir de prendre la décision de débloquer les fonds nécessaires, et, s’ils ont des doutes, de se rendre dans la région pour constater l’impact positif des fonds versés.

John Ging avec le Premier ministre du Niger Brigi Rafini à Niamey. Photo OCHA

Centre d’actualités de l’ONU : Comment le fait de voir autant de souffrance vous affecte ?

John Ging : En tant qu’être humain, je suis frappé par la dignité des personnes qui se trouvent dans une situation aussi difficile. Elles sont dignes et très résilientes et c’est une grande source d’inspiration.

Ceci dit, il est impossible de ne pas ressentir des émotions pour ces gens et les difficultés qu’ils traversent surtout en sachant que des fonds modestes pourraient les aider de façon efficace.

Les changements climatiques qui les affectent durement n’ont pas été créés par ces communautés. Ce n’est pas de leur faute si elles se retrouvent dans cette situation. Pourtant, en parlant avec eux, on découvre que leurs demandes sont très modestes et cela est une source d’inspiration. Donc, nous qui travaillons dans le domaine de l’aide humanitaire, nous sommes très motivés et nous essayons d’évacuer nos émotions à travers le travail.

Centre d’actualités de l’ONU : Avez-vous quelque chose à ajouter ?

John Ging : Le message clé au Sahel est que nous sommes engagés dans une course contre la montre. Nous avons lancé un effort humanitaire et de développement considérable en concertation avec les gouvernements de la région. C’est une action très efficace sur le terrain, mais le problème c’est qu’elle n’est pas assez importante.

Donc, il nous faut maintenant davantage de fonds, sinon, nous allons faire face à une situation similaire à celle que nous avions dans la Corne de l’Afrique l’année dernière et ce serait tragique que tant de personnes meurent en attendant, et en particulier des enfants. D’ailleurs l’intervention deviendra de plus en plus chère alors que la situation se dégrade.

C’est mon message : il faut agir maintenant pour éviter une catastrophe au Sahel.