Entretien avec Brian Urquhart, ancien Secrétaire général adjoint aux affaires politiques, au sujet de Dag Hammarskjöld

Brian Urquhart, ancien Secrétaire général adjoint aux affaires politiques

11 octobre 2011 – Sir Brian Urquhart, qui a travaillé pendant des décennies pour les Nations Unies, a été l’un des premiers responsables de l’Organisation. Il a travaillé avec plusieurs Secrétaires généraux au cours de 40 ans de carrière, y compris avec Dag Hammarskjöld, qui a été à la tête de l’ONU de 1953 jusqu’à sa mort dans un accident d’avion le 18 septembre 1961 alors qu’il s’efforçait de négocier un cessez-le-feu lors de la tentative de sécession du Katanga de la République démocratique du Congo (à cette époque appelée République du Congo).

Lors de la mort de Dag Hammarskjöld, Sir Brian aida à classer ses documents personnels et joua un rôle de premier plan dans leur publication posthume, sous le titre de « Markings ». Il écrivit plus tard une biographie intitulée « Hammarskjöld ».

A l’occasion du cinquantenaire du décès de Dag Hammarskjöld, le Centre d’actualités de l’ONU s’est entretenu avec Sir Brian Urquhart au sujet du deuxième Secrétaire général de l’Organisation.

Le Centre d’actualités de l’ONU : Pouvez-vous nous raconter l’arrivée de Dag Hammarskjöld en tant que Secrétaire général ?

Brian Urquhart : En 1953, l’ONU était dans une situation assez précaire parce que l’atmosphère extraordinaire de la conférence de San Francisco, le soulagement qui a accompagné la fin de la guerre, et les proclamations par tous qu’ils voulaient un monde en paix, tout cela s’était évanoui.

Trygve Lie (le premier Secrétaire général de l’ONU) avait, à juste titre, appuyé l’intervention du Conseil de sécurité en Corée, ce qui avait entrainé son « excommunication" par l’Union soviétique. Il n’était plus en mesureJe peux dire que Dag Hammarskjöld était un homme peu commun dans presque tous les sens du terme. de parler avec qui que ce soit au sein du bloc soviétique, ce qui rendait sa marge de manoeuvre très limitée. Il a donc démissionné en novembre 1952 et on s’est mis à rechercher frénétiquement quelqu’un – non pas la personne la plus qualifiée pour la fonction, mais quelqu’un qui puisse échapper à un véto au Conseil de sécurité.

En fin de compte, les Britanniques et les Français ont suggéré qu’il était absolument urgent de résoudre le problème. Nous étions déjà au mois de mars et ils ont suggéré que quatre noms soient proposés par les pays occidentaux afin de voir si l’Union soviétique accepterait l’un d’entre eux. Les Britanniques et les Français ont proposé Dag Hammarskjöld de la Suède qui en ce temps-là n’était pas du tout connu internationalement. Il était très jeune et avait bien réussi dans son propre pays, mais il n’était pas du tout connu ailleurs dans le monde. A la stupéfaction de tous, l’Union soviétique a accepté.

Brian Urquhart du Bureau des Secrétaires généraux adjoints de l’ONU sans portefeuille. (1er janvier 1956)

Quand Dag Hammarskjöld est arrivé il avait l’air incroyablement jeune – un homme de 45 ans qui en paraissait beaucoup moins – et il ne prenait pas de grands airs. Il a commencé très tranquillement et tout le monde se demandait comment il allait parvenir à maîtriser une organisation qui était complètement divisée par la scission politique et idéologique entre l’Est et l’Ouest.

Et on supposait – la plupart des membres du Conseil ne connaissaient pas Hammarskjöld – qu’on avait élu un fonctionnaire suédois compétent et sympa, qui n’allait pas tout chambouler et ne serait pas trop indépendant et qui ne créerait pas de problèmes.

Le Secrétaire général Dag Hammarskjöld à l’extérieur du siège de l’ONU. (1er juin 1953)

Eh bien alors, il faut que je le dise, quelle surprise pendant les huit années à venir, car tout cela s’est révélé faux.

Le Centre d’actualités de l’ONU : Quels étaient vos rapports avec Dag Hammarskjöld?

Brian Urquhart : Je peux dire que Dag Hammarskjöld était un homme peu commun dans presque tous les sens du terme. Ce n’était pas une personne avec qui ses collaborateurs pouvaient établir des liens étroits; il n’aimait pas ça. Je crois qu’il avait raison; c’était une personne relativement solitaire, et il ne croyait pas que le favoritisme contribuait au bon travail. Je crois que personne ne le connaissait vraiment bien. Bunche (Ralph Bunche, Secrétaire général adjoint aux affaires politiques spéciales, dont j’étais l’adjoint) le connaissait mieux que tous.

Le Secrétaire général Trygve Lie salue son successeur, Dag Hammarskjöld (à droite), à son arrivée à New York depuis Stockholm. (9 avril 1953)

Mais inévitablement je travaillais sur certains dossiers dont il s’occupait et quand il n’y avait personne d’autre, je travaillais avec lui et, il faut le dire, j’ai ressenti une admiration énorme pour lui.

Ralph Bunche, qui lui-même était habile, a dit en substance : "Dag Hammarskjöld était l’homme le plus remarquable que j’aie jamais rencontré. J’ai appris davantage à son côté que de n’importe quelle autre personne." Et cela venant de la part d’un lauréat du Prix Nobel de la paix et d’une personnalité brillante dans les milieux intellectuels universitaires, c’était un compliment. Et je crois que cela démontre très bien la qualité du leadership de l’Organisation à cette époque-là.

Le Secrétaire général Dag Hammarskjöld à une conférence de presse au siège de l’ONU. (2 août 1954)

Le Centre d’actualités de l’ONU : Que devrait-on garder comme souvenir de lui et qu’aurait-il aimé qu’on garde comme souvenir de lui ?

Brian Urquhart : Je pense qu’il aurait voulu qu’on se souvienne de lui comme un dirigeant absolument unique, un dirigeant véritablement international. Je pense que l’on devrait aussi se souvenir de lui comme une personne qui, à un certain degré, a montré que l’ONU en tant qu’organisation pouvait effectivement agir dans des situations de crise, une organisation qui ne se contentait pas seulement d’approuver des résolutions, mais qui allait aussi sur terrain et atteignait des objectifs. Et aussi comme la personne qui a fait du poste de Secrétaire général une position-clé dans les affaires internationales dans le domaine politique ainsi que dans tous les autres domaines.

Le Secrétaire général Dag Hammarskjöld (à gauche) lors d’une session spéciale de l’Assemblée générale sur le Moyen-Orient (5 novembre 1956)

Je pense qu’il faut qu’on se souvienne qu’il s’agissait alors de l’époque de la guerre froide, qu’une guerre nucléaire pouvait survenir à n’importe quel moment, tout à coup. Et Dag Hammarskjöld a été pendant sept de ses huit années à la tête de l’ONU considéré comme quelqu’un qui transcendait la guerre froide, qui pouvait s’attaquer aux situations difficiles, ce que ne pouvait pas faire le Conseil de sécurité à cause des vetos contradictoires de l’Est et de l’Ouest.

Je pense que très rarement on rencontre dans la vie quelqu’un qui est vraiment une sorte de génie, c’est à dire qui possède une qualité inexplicable qui paraît le mettre à une hauteur absolument différente des autres et qui parvient à agir non seulement grâce à son génie intellectuel, mais aussi grâce à la force d’un esprit extrêmement imposant.

Dag Hammarskjöld avec le Premier ministre Chou En-Laï de la République populaire de Chine, à Pékin, où il est allé obtenir, à la demande de l’Assemblée générale, la libération d’employés de l’ONU détenus. (10 janvier 1955)

Je peux vous en donner un exemple : Dag Hammarskjöld était un homme assez timide. Il n’était pas un bon orateur, en effet il n’aimait pas l’art oratoire, il pensait que cela sentait plutôt la démagogie, que ce n’était pas une bonne idée. Il était très, très réservé. Il ne se faisait pas facilement d’amis intimes. Il se faisait des amis politiques, mais cela c’est différent. Cependant, quand il était plus ou moins à la cinquième année à son poste, vous pouviez prendre un taxi à Rio de Janeiro, parler avec un garde-frontière dans le désert syrien ou converser avec un porteur de bagages dans l’aéroport de New Delhi, et ils avaient tous entendu parler de Dag Hammarskjöld. Et pas seulement cela; ils avaient tous une idée parfaitement claire, même si elle était un peu simple, que ce qu’il faisait était quelque chose de très important et d’une valeur morale très élevée.

Maintenant, comment est-ce qu’un Suédois timide est arrivé à un tel niveau? Je ne crois pas qu’il y ait d’explication, à moins qu’il ne s’agisse de l’existence d’un certain génie en Hammarskjöld. Et avec la meilleure volonté au monde, la plupart des gens ne sont pas des génies. Très peu le sont. Cela peut sembler un peu banal de dire cela, mais je crois que cette qualité était très importante si l’on veut comprendre pourquoi sa mémoire a duré si longtemps et survivra toujours.

Dag Hammarskjöld au Katanga pour des discussions avec les autorités et des représentants belges concernant le retrait des troupes belges et le déploiement d’une force de l’ONU. (14 août 1960)

Le Centre d’actualités de l’ONU : Vous avez dit que Dag Hammarskjöld était un homme complexe et insaisissable. Y avait-il une autre dimension, disons une dimension derrière le mythe ?

Brian Urquhart : Je crois qu’il faut considérer Dag Hammarskjöld en tant que Secrétaire général comme quelqu’un qui s’est consacré à ce qui était pour lui la cause la plus importante au monde, c’est-à-dire l’ONU et la paix dans un monde divisé entre l’Ouest et l’Est. Il ne sentait vraiment pas qu’il restait beaucoup de temps pour autre chose, tout en sachant que la littérature, la musique et la peinture en particulier étaient une partie importante de sa vie.

Il était membre du comité qui décerne le prix Nobel de littérature. Pendant de longs voyages en avion il adorait traduire en suédois des textes français ou anglais extrêmement difficiles – Martin Buber, Saint John Perse, Djuna Barnes. Il adorait ça. Il était passionné d’art et de peinture moderne; il pensait que cela faisait partie d’une vie pleine.

Un avion spécial transportant les corps de Dag Hammarskjöld et d’autres employés qui sont morts avec lui, lors d’une escale à Genève. (27 septembre 1961)

Il était aussi, même s’il n’en parlait pas ni n’en montrait aucun signe, profondément pieux - d’une façon libre, si l’on peut le dire. Il a développé sa propre version de mysticisme au fur et à mesure qu’il progressait. Somme toute, c’était un homme très complet.

Le Centre d’actualités de l’ONU : A votre avis, que ferait-il à la tête de l’ONU dans son incarnation actuelle et au 21ème siècle?

Brian Urquhart : A l’heure actuelle, je crois qu’il se préoccuperait du réchauffement climatique et de l’environnement, de la probable pénurie de ressources vitales telles que la nourriture et l’eau, ou du lien meurtrier entre les armes de destruction massive et le terrorisme. Je pense qu’il aurait apporté l’impulsion et les qualités de leader intellectuel dont on a vraiment besoin pour obliger les gouvernements et les gens à réfléchir en effet à ces choses-là et, ce qui a bien plus d’importance, à travailler ensemble, les uns avec les autres, pour les résoudre. Ainsi vous n’auriez pas eu de gâchis comme à Copenhague (la conférence sur le réchauffement climatique en 2009), qui a été une occasion perdue, il me semble, simplement parce que personne n’avait bien préparé le terrain comme il le fallait, dans tous les sens du terme, afin de convaincre les gens de se mettre d’accord sur quelque chose de faisable.

Vue de la salle de l’Assemblée générale lors d’une cérémonie en mémoire à Dag Hammarskjöld et à ceux qui sont morts avec lui. (28 septembre 1961)

Le Centre d’actualités de l’ONU : Que ressentez-vous à l’idée d’être considéré comme l’avocat de Dag Hammarskjöld ?

Brian Urquhart : Il n’y a pas besoin de le défendre, à mon avis. Je crois qu’il y a besoin de le commémorer. Vous savez, on peut faire toutes sortes de critiques à l’égard d’Hammarskjöld, qu’il était trop compliqué et obscur pour qu’on le comprenne, et d’autres critiques plus ou moins semblables. Mais quand on regarde le bilan lui-même, qui s’est achevé malheureusement de manière tragique au Congo, il est assez impressionnant si on considère ce qui s’est passé après ou ce qui aurait pu alors se passer.

Il défendait la paix à une époque où un conflit régional qui n’avait rien à voir avec la guerre froide aurait pu se répandre comme un incendie de brousse et générer un problème entre l’Est et l’Ouest qui aurait pu mener à une confrontation nucléaire au Moyen Orient, en Afrique, en Asie, et ailleurs.



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