Entretien avec le Secrétaire général adjoint des Nations Unies aux opérations de maintien de la paix, Alain Le Roy

Le Secrétaire général adjoint aux opérations de maintien de la paix Alain Le Roy. Photo ONU

10 août 2011 – Après plus de trois années très chargées à la tête des opérations de maintien de la paix des Nations Unies, le Secrétaire général adjoint Alain Le Roy quitte les Nations Unies pour pouvoir passer plus de temps avec sa famille.

Nommé en juin 2008, le mandat de M. Le Roy a coïncidé avec plusieurs crises majeures ayant impliqué des casques bleus dans le monde entier.

Avant de prendre sa fonction, cet ancien ingénieur dans le pétrole a travaillé au sein de l’administration française et au ministère français des affaires étrangères. Il a notamment été Ambassadeur de France à Madagascar. Il a également travaillé pour l’ONU dans les Balkans, en tant qu’adjoint du Coordonnateur spécial des Nations Unies pour Sarajevo et comme Administrateur régional des Nations Unies au Kosovo.

A la veille de son départ, M Le Roy a accordé un entretien au Centre d’actualités de l’ONU pour évoquer ces trois ans à la tête des opérations de maintien de la paix.

Centre d’actualités de l’ONU: Avant votre nomination comme chef du Département des opérations de maintien de la paix (DOMP), vous avez eu une longue carrière au sein du secteur privé, au ministère français des affaires étrangères, et dans les Balkans pour les Nations Unies. Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez été nommé chef des casques bleus?

Alain Le Roy: J’avais deux expériences de terrain au sein de missions de maintien de la paix. D’abord en 1995 avec la FORPRONU [Force de protection des Nations Unies] à Sarajevo, et ensuite en 1999 au Kosovo pour plus d’un an, au début de la MINUK [Mission d'administration intérimaire des NatMa crainte principale était une répétition de la tragédie des années 1990, qui ont vu les génocides au Rwanda, en Bosnie et en Somalieions Unies au Kosovo]. Les expériences furent toutes deux très difficiles, mais elles m’ont beaucoup plu, j’ai aimé l’esprit de l’ONU et j’ai assisté aux progrès manifestes qui ont été réalisés entre 1995 et 1999.

Quand j’ai été nommé chef du maintien de la paix des Nations Unies je pensais pouvoir utiliser mon expérience de terrain pour poursuivre ces progrès afin de permettre plus d’efficacité et être davantage en mesure de répondre aux attentes des populations que l’ONU est appelée à protéger. Lors des premiers jours qui ont suivi ma nomination, j’étais content de recevoir de nombreux courriels de mes anciens collègues au Kosovo et en Bosnie qui m’ont fait part de leur plaisir de voir un ancien casque bleu promu à la tête des opérations de maintien de la paix. Je savais bien sûr qu’il y aurait des défis énormes à diriger, à l’époque, 15 opérations de maintien de la paix, avec 120.000 casques bleus déployés pour protéger des centaines de milliers, voire des millions de civils tous les jours.

Des casques bleus indiens de la MONUC au Nord-Kivu, dans l’Est de la République démocratique du Congo (RDC), (septembre 2008).

Centre d’actualités de l’ONU: Comment vous êtes-vous adapté à la vie au siège de l’ONU après avoir travaillé sur le terrain?

Alain Le Roy: Je connaissais bien le siège, pour y avoir été régulièrement pendant que je travaillais sur le terrain. Même dans ma capacité de diplomate français j’avais beaucoup interagi avec l’ONU, donc le siège ne m’était pas inconnu. De manière générale, en tant que chef du Département des opérations de maintien de la paix, j’étais dans la situation privilégiée d’avoir de très bons candidats qui souhaitent y travailler, et nous avons des gens extrêmement doués qui y travaillent jour et nuit. Bien entendu, il y a aussi la bureaucratie et tout le monde le sait. Mais j’ai été très impressionné par la compétence et le dévouement des personnes travaillant pour le Département des opérations de maintien de la paix au siège de l’ONU.

Le Secrétaire général adjoint Alain Le Roy visite un camp pour déplacés internes à Goma, dans l’Est de la République démocratique du Congo (novembre 2008).

Centre d’actualités de l’ONU: La crise dans la République démocratique du Congo (RDC) a été l’une des premières crises majeures que vous avez eu à gérer. Qu’est ce qui vous vient à l’esprit lorsque vous y pensez ?     

Alain Le Roy: Ce fut ma première crise. En octobre 2008, il y avait une grande crise en RDC. La ville de Goma, au Nord-Kivu, était sur le point de tomber aux mains des rebelles, le CNDP [Congrès national pour la défense du peuple], et j’y suis allé de façon précipitée. Je me souviens qu’à la même période, le commandant des forces [de maintien de la paix en RDC], qui venait d’être nommé, avait posé sa démission devant le défi énorme de sa tâche. J’ai alors ordonné aux casques bleus de faire feu sur quiconque s’approcherait de la ville mettant en danger les vies de centaines de milliers de civils. C’était un message fort et nous avons finalement surmonté la crise.

La situation en RDC est bien meilleure aujourd’hui qu’il y a trois ans grâce aux autorités congolaises et aux efforts de la MONUC (Mission des Nations Unies en République démocratique du Congo) aujourd’hui dénommée MONUSCO (Mission de l’Organisation des Nations Unies pour la stabilisation en République démocratique du Congo). C’était une grande crise.

Les forces loyales à l’ancien Président ivoirien, Laurent Gbagbo, mettent le feu à des échoppes à Abidjan, en Côte d’Ivoire (février 2011).

Je voudrais ajouter ceci au sujet du [RD] Congo. J’entends de nombreuses critiques au sujet du maintien de la paix, mais je demande à ceux qui critiquent de venir voir les conditions dans lesquels nous y travaillons. Nous disposons de 96 bases dans l’est du [RD] Congo. Dans des zones reculées, sans communications, sans infrastructures, où les gens peuvent uniquement se déplacer en hélicoptère, en barque ou à pied. Ils font un travail impressionnant. Tous les jours ils protègent des centaines de milliers, sinon des millions de personnes. Ils ne sont pas capables de protéger 100% de la population. Certains sont encore tués, des femmes sont encore violées, ce qui est complètement inacceptable. Mais, nous arrivons à protéger des centaines de milliers, sinon des millions de personnes.

Centre d’actualités de l’ONU: Le Soudan fût un autre défi majeur que vous avez dû affronter. Qu’est ce qui vous vient à l’esprit lorsque vous pensez au travail des casques bleus au Soudan?

Des employés de l’ONUCI trouvent refuge dans le sous-sol du quartier général de la mission à Abidjan après que le bâtiment a été bombardé par les forces loyales à l’ancien Président ivoirien, Laurent Gbagbo, (avril 2011).

Alain Le Roy: Le Soudan, comme vous le savez, a été parmi les grands dossiers de l’ONU et du Secrétaire général depuis sa prise de fonctions et reste parmi ses priorités. Je pense qu’il y a de nombreuses réalisations et de nombreux défis au Soudan. Le défi majeur était le référendum sur l’auto-détermination du Soudan du Sud. Grâce à notre mission sur place, la MINUS, ce référendum a eu lieu en temps prévu, dans la paix et le résultat a été respecté à la fois par Khartoum et Juba. Nous avons eu un rôle important pour garantir que la communauté internationale était unie sur la question de ce référendum. Ce rôle a été rempli pleinement et je pense que notre Représentant spécial, Haile Menkerios [le chef de la mission de l’ONU au Soudan] a eu un rôle important en garantissant le déroulement pacifique de ce référendum.

Aujourd’hui, des difficultés demeurent et même des conflits, comme dans la région du Kordofan méridional où les combats continuent et où la situation humanitaire est grave. La situation d’Abyei au carrefour entre le Nord et le Sud demeure indécise. Nous avons trouvé une solution provisoire avec le déploiement de troupes éthiopiennes et nous pensons que c’est une excellente chose qu’elles occupent le terrain. Mais nous n’avons pas encore de solution politique finale pour Abyei. Il reste encore beaucoup à faire au Soudan.

Le Secrétaire général adjoint Alain Le Roy fait un exposé devant la presse pour la dernière fois au siège de l’ONU, (août 2011).

Centre d’actualités de l’ONU: Qu’est-ce qui vous vient à l’esprit quand vous regardez avec le recul l’opération de maintien de la paix des Nations Unies en Haïti?

Alain Le Roy: La première chose qui me vient à l’esprit estle tremblement de terre dévastateur en janvier 2010. Nous tentions tous de joindre nos collègues mais aucun ne répondait. Le chef de la mission (MINUSTAH), Hedi Annabi, était sous les décombres. Plus d’une centaine de nos collègues ont péri lors du tremblement de terre, aux côtés de 200.000 Haïtiens – une tragédie qui a frappé tout le monde, Haïti en premier lieu, mais également les Nations Unies.

Ce fut peut-être le bilan le plus meurtrier dans l’histoire des Nations Unies s’agissant d’un seul événement. Cependant, j’ai vu l’ONU dans ce qu’elle fait de mieux après le tremblement de terre. Vous ne pouvez pas imaginer le nombre d’employés de l’ONU qui se sont portés volontaires pour se rendre immédiatement en Haïti, malgré des conditions des plus difficiles afin d’assister et d’aider la population et les Nations Unies à revenir à la normale. Ce fut extraordinaire. Il y avait un tel niveau de dévouement, une telle volonté de venir en aide. Les Nations Unies ont vraiment fait de leur mieux. Les meilleurs professionnels ont afflué pour apporter leur assistance dans cette période très délicate en Haïti. Ce fut un très bon souvenir pour moi.

Des casques bleus brésiliens de la MINUSTAH patrouillent à Cité Soleil, un bidonville de Port-au-Prince, en Haïti, (février 2010).

Centre d’actualités de l’ONU: La crise en Côte d’Ivoire, due à la contestation des résultats de l’élection présidentielle, a été la dernière crise majeure que vous avez eu à gérer. Comment percevez-vous le rôle du maintien de la paix des Nations Unies là-bas ?

Alain Le Roy: Vous avez évoqué les crises – et nous en avons eu beaucoup! Et celle-ci a connu deux périodes différentes. Une première de décembre à début avril lorsque notre mission [Opération des Nations Unies en Côte d’Ivoire] était sous la pression extrême du camp de l’ancien président Laurent Gbagbo qui souhaitait que nous nous retirions et compliquait ainsi considérablement notre mission.

Notre mission était harcelée quotidiennement. Malgré cela, nous avons tenu bon et la mission a, bien sûr, protégé l’Hôtel du Golf ainsi qu’un grand nombre de civils et a essayé de faire respecter sa liberté de mouvement dans le mesure du possible. Puis, lors de la seconde période, il y a eu l’engagement de nos hélicoptères et de la force française Licorne contre les armes lourdes qui ont été utilisées contre les populations civiles.

Nous avons agi conformément à la résolution adoptée à l’unanimité par le Conseil de Sécurité des Nations Unies – c’était primordial d’obtenir le plein soutien du Conseil avant d’entreprendre ce type d’opération  - et depuis lors, je dois reconnaitre avoir été ravi d’entendre Mme Navi Pillay, la Haut Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, et M. Luis Moreno Ocampo, le Procureur de la Cour pénale internationale (CPI),  déclarer que grâce à notre opération, et avec le soutien de la force Licorne, nous avons permis d’éviter une tragédie telle que celle qui avait eu lieu au Rwanda. Cela a été une franche réussite dans des conditions extrêmement difficiles.

A la suite du séisme qui a frappé Port-au-Prince, des Haïtiens dans la ville dévastée (janvier 2010).

Centre d’actualités de l’ONU: Ces dernières années ont vu des actions musclées par les casques bleus en Côte d’Ivoire et dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC). Assistons-nous à un tournant dans les opérations de maintien de la paix des Nations Unies vers des actions beaucoup plus musclées ou étaient-elles juste des cas à part?

Alain Le Roy: Je pense en effet qu’il y a une tendance à des actions plus musclées de maintien de la paix mais elles connaissent tout de même des limites. Le maintien de la paix de l’ONU n’ira jamais imposer la paix par la force. Cela ne serait clairement pas du maintien de la paix. Aucun pays contribuant au maintien de la paix n’accepterait une opération de maintien de la paix par des casques bleus visant à imposer la paix par la force. Mais un maintien de la paix musclé: oui. C’est ce que nous avons fait en RDC pendant des années, nous l’avons fait à Cité Soleil en Haïti il y a quelques années, en Côte d’Ivoire et parfois au Soudan. Cependant pour ce faire, il est impératif d’avoir le soutien total du Conseil de sécurité – et de plus en plus le Conseil de sécurité nous apporte ce soutien. La question suivante est bien sûr d’obtenir les ressources adéquates.

Centre d’actualités de l’ONU: En novembre 2008, lors de l’une de vos premières interviews, vous aviez évoqué les difficultés d’obtenir de la part des Etats membres des troupes et des ressources nécessaires au maintien de la paix. Avez-vous depuis observé certains changements dans la volonté et la capacité des Etats membres à fournir ces moyens humains et financiers?

Des tentes dans un camp pour déplacés à El-Fasher, au Nord-Darfour (Soudan) (mars 2011).

Alain Le Roy: Nous avons toujours eu assez de troupes d’infanterie pour le maintien de la paix, et certains pays sont des partenaires de longue date – le Pakistan, l’Inde, le Bangladesh, le Nigéria, le Rwanda, le Népal, l’Egypte et beaucoup d’autres – qui contribuent de manière significative au maintien de la paix. Cela se poursuit et témoigne d’un vrai partenariat de long terme de leur part. Dans le même temps, il est très important que la charge de la participation au maintien de la paix soit partagée avec beaucoup d’autres pays, incluant les pays les plus développés, ceux qui ont les capacités militaires les plus développées. Si nous voulons être plus forts, ou simplement avoir des hélicoptères militaires dont nous avons tant besoin, il nous faut davantage de pays parmi les plus développés participant au maintien de la paix. Nous y travaillons et j’ai bon espoir qu’avec le retrait à venir d’Afghanistan, certains de ces pays redeviendront des membres importants pour le maintien de la paix.

Centre d’actualités de l’ONU: Comment avez-vous gérer l’équilibre entre l’idéalisme et les attentes propres au maintien de la paix face à la réalité du maintien de la paix des Nations Unies, lequel manque souvent de ressources?

Alain Le Roy: Cela est une difficulté qui se pose à tout un chacun travaillant pour le maintien de la paix et plus particulièrement à celui qui en est à la tête. Concernant la gestion des attentes, il est très facile d’inscrire dans une résolution «la mission protégera les civils de menaces imminentes» mais cela signifie que nous devons protéger des millions de personnes dans des lieux n’ayant pas la moindre infrastructure, parfois sans hélicoptères militaires pour se déplacer.

C’est très compliqué. Nous essayons d’expliquer au Conseil de sécurité qu’il doit être réaliste s’agissant de ses attentes. Nous essayons d’obtenir les ressources adéquates. Nous enregistrons des progrès mais ils en restent à effectuer. C’est pourquoi parfois nous sommes la cible de critiques, parce que nous avons des tâches données que nous n’avons pas la capacité d’effectuer – que personne n’aurait la capacité ou ne veut effectuer. Nous sommes dans des pays où personne ne souhaite aller. Nous sommes dans les zones les plus difficiles et parfois sans l’équipement adéquat. Tout le monde sait que nous n’avons pas une force de réserve et que nous n’avons que trop rarement tous les moyens nécessaires à notre action. Mais je dois dire que les pays participant au maintien de la paix et contribue en termes de troupes et de policiers sont pleinement dévoués et effectuent un très bon travail.

Le Secrétaire général adjoint Alain Le Roy épingle une médaille au revers de la veste d'un officier à l’occasion de la Journée internationale des casques bleus (mai 2011).

Centre d’actualités de l’ONU: Lors de ces trois dernières années, quel a été le plus gros défi que vous ayez rencontré en tant que Chef du maintien de la paix des Nations Unies?

Alain Le Roy: A la fois gérer les crises et s’assurer que l’instrument de maintien de la paix demeure opérationnel. Ma crainte principale était une répétition de la tragédie des années 1990, qui ont vu les génocides au Rwanda, en Bosnie et en Somalie,  où il y eut des failles évidentes dans nos opérations de maintien de la paix.

Le Secrétaire général adjoint Alain Le Roy fait un exposé sur le Soudan devant le Conseil de sécurité (mai 2011).

Pour maintenir l’instrument de maintien de la paix effectif, nous avons dû d’abord éviter ce genre de tragédie, puis réformer ensuite l’instrument de maintien de la paix. Cela entre dans le cadre de notre agenda Nouvel Horizon que nous avons préparé juste quand je suis arrivé et, je dois dire avoir reçu le soutien de la quasi-totalité des Etats membres sur les différents enjeux de politiques visant à s’assurer que nous soyons prêts à faire face aux nouveaux défis posés.
Il s’agit donc de parvenir à éviter que nous soyons submergés par les crises quotidiennes – tous les jours nous avons des crises quand nous sommes dans 15 pays en difficulté – et dans le même temps il s’agit de gérer les 120.000 personnes déployées sur le terrain et de s’assurer qu’elles répondent aux défis et aux attentes des populations qu’elles doivent protéger, ainsi qu’aux attentes du Conseil de Sécurité.

Centre d’actualités de l’ONU: Lors de ces trois dernières années, quelle a été la part de votre travail qui vous a apporté le plus de satisfaction en tant que Chef du maintien de la paix des Nations Unies?

Alain Le Roy: Travailler avec les personnes en charge du maintien de la paix, à la fois au siège et sur le terrain. Chaque fois que j’allais sur le terrain, j’étais stupéfait par le niveau de dévouement, d’intérêt et de volonté de notre personnel en Afghanistan, au Soudan, au Libéria – partout. Les gens qui travaillent pour les Nations Unies dans ces conditions difficiles ont clairement tous quelque chose en commun. Nous partageons tous les mêmes valeurs, les valeurs de la Charte des Nations Unies. Nous apprécions tous de contribuer à la paix et à la sécurité dans le monde en apportant notre propre contribution. Cela est vrai pour toute personne travaillant pour le maintien de la paix qu’elle soit au siège ou sur le terrain. J’ai réellement apprécié travailler avec des personnes ayant les mêmes valeurs, le même niveau de dévouement. Nous ne sommes pas parfaits, nous faisons des erreurs mais je pense que les valeurs et l’idéalisme des personnes en charge du maintien de la paix demeurent.

Le Secrétaire général adjoint Alain Le Roy discute avec le Secrétaire général Ban Ki-moon lors d’un voyage en Côte d’Ivoire (mai 2011).

Centre d’actualités de l’ONU: Comment percevez-vous l’évolution du maintien de la paix dans les cinq années suivantes?

Alain Le Roy: Ce n’est pas facile à dire car cela dépend des directions, des conflits et des lieux sur lesquels nous interviendrons. Il y a un an, nous pensions être dans une période de consolidation, qu’il était peut-être temps de réduire la voilure. Mais dans le même temps, je constate que la demande en maintien de la paix perdure. Nous ne réduisons pas le nombre de casques bleus sur le terrain. Nous aurons quelques réductions ces prochaines années mais peut être y aura-t-il aussi d’autres situations requérant des opérations de maintien de la paix des Nations Unies? Nous ne savons pas ce qui se produira au Moyen-Orient et je suis sûr que cela aura un impact sur nos opérations de maintien de la paix d’une manière ou d’une autre. Tout cela indique donc que la demande d’opérations de maintien de la paix des Nations Unies persistera, si tant est qu’elle n’augmente pas. S’assurer que le maintien de la paix a les capacités adéquates, à la fois militaires et civiles, qui sont nécessaires pour répondre à des situations de plus en plus complexes, sera un des défis dans les années à venir.

Centre d’actualités de l’ONU: Quel héritage pensez-vous avoir légué au maintien de la paix des Nations Unies?

Alain Le Roy: En quelques mots, je pense que les opérations de maintien de la paix de ces dernières années ont contribué de manière significative à la paix et à la sécurité dans le monde. Celles-ci ont assuré la protection de milliers, si ce n’est de millions de personnes dans de nombreux pays – au Libéria, au Timor-Leste, au Soudan, en Côte d’Ivoire, au Liban. Nous avons évité de nombreux débordements dans tant d’endroits.

Le Secrétaire général adjoint Alain Le Roy rend visite à des déplacés à Duékoué, à l’ouest d’Abidjan, en Côte d’Ivoire (mai 2011).

Je dois donc dire, oui clairement, le maintien de la paix durant ces dernières années, comme il l’avait fait auparavant, a contribué de manière certaine à honorer le mandat confié par le Conseil de Sécurité de protéger les civils. Nous n’avons pas été capables de protéger la totalité de ces derniers, ce qui bien sûr me pose toujours un problème de conscience ainsi qu’aux autres personnes en charge du maintien de la paix. Mais dans le même temps, nous pouvons être fiers d’avoir fait tant dans de si nombreux différents pays où, comme je l’ai dit, personne d’autre que les Nations Unies ne souhaitait aller.

Centre d’actualités de l’ONU: Le Secrétaire général a récemment déclaré à votre sujet: «Il a fait preuve d’une vision, d’une bravoure et d’un dévouement exceptionnels. Il incarne le meilleur du maintien de la paix des Nations unies et des valeurs onusiennes – il est un vrai homme onusien. Il sait que le commandement ne peut s’exercer à distance ou de haut. Ici à New-York, il a toujours été disponible pour tout le monde, sans considération de niveau ou de rang. De plus, il a passé une part importante de son temps sur le terrain, avec nos troupes, la police et les autres personnels. Il a été un gestionnaire de crises impliqué, partout et à tout moment où les Nations Unies avaient besoin de lui.» Que pensez-vous de ces propos?

Alain Le Roy: Les compliments sont exagérés! Cependant, je remercie M. Ban Ki-moon, premièrement de m’avoir nommé à ce poste exceptionnel. Etre à la tête du maintien de la paix est un réel honneur, un vrai privilège, où vous pouvez contribuer à faire la différence dans de si nombreux endroits dans le monde. Je le remercie donc vivement pour cela. Mais ces compliments s’appliquent à l’ensemble de la famille du maintien de la paix. Cette famille est cible de critiques de temps à autre – il est très facile de critiquer un employé du maintien de la paix sur le terrain – mais faire leur travail, et ce quotidiennement, est une chose bien moins aisée.

Le Secrétaire général adjoint Alain Le Roy parle avec des écoliers lors d’une visite à Cité Soleil, un bidonville de Port-au-Prince, en Haïti (janvier 2009).

Centre d’actualités de l’ONU: D’ici quelques mois, lorsque vous réfléchirez à votre temps passé à la tête du maintien de la paix des Nations Unies, quelles expériences considérerez-vous comme étant les plus mémorables?

Alain Le Roy: Ce qui me manquera le plus est l’interaction avec les gens qui ne sont pas intéressés pas l’argent, mais qui sont motivés par l’idéalisme, par la contribution à la paix et à aider ceux dans le besoin. Interagir avec ces personnes fut une source considérable d’inspiration pour moi. Mais bien sûr, je continuerai de suivre très attentivement l’actualité. Je l’ai indiqué au Secrétaire général et il m’a dit vouloir que je reste disponible pour les Nations Unies à tout moment, et bien sûr je le resterai. 

Certaines personnes disent  « Une fois que vous avez fait du maintien de la paix, vous en ferez toujours». Lorsque vous avez travaillé pour les Nations Unies, lorsque vous avez été si profondément impliqué ici au siège et sur le terrain, vous restez pour toujours une part des Nations Unies et, pour sûr, je le resterai. Je pense cela également du fait que, grâce à ce poste, j’ai pu voir une part importante de la réalité du monde et de si nombreuses situations difficiles pour les populations locales que nous devons protéger que ce que j’ai vu restera toujours à mon esprit.



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