Entretien avec Edward Luck, Conseiller spécial du Secrétaire général

Edward Luck, Conseiller spécial du Secrétaire général. Photo ONU

7 septembre 2011 – L’intérêt grandissant porté au concept de la Responsabilité de protéger à la lumière des événements récents en Afrique et au Moyen-Orient fait d’Edward Luck un homme très occupé ces derniers temps. En tant que Conseiller spécial du Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-Moon, il est chargé de son développement conceptuel, politique et institutionnel.

M. Luck travaille en tant que consultant et conseiller de l’ONU sur des thématiques variées depuis trois décennies, y compris comme conseiller du Président de l’Assemblée générale. Il a travaillé comme professeur à l’Université de Columbia à New York et comme Président et Directeur général de l’Association des Etats-Unis pour les Nations Unies (UNA-USA).

Centre d’actualités de l’ONU : Qu’est ce la Responsabilité de protéger? Comment est-ce devenu un principe des relations internationales?

Edward Luck : Ce fut le résultat d’un accord entre les chefs d’Etats et de gouvernements au Sommet mondial de 2005. Ils ont promis qu’ils empêcheraient les génocides, les crimes de guerre, les nettoyages ethniques et les crimes contre l’humanité pour l’ensemble des populations vivants sur leurs territoires et qu’ils empêcheraient aussi l’incitation à ces crimes. Ce fut un grand pas en avant et au-delà de cela la communauté internationale a entrepris d’assister les Etats à respecter ces responsabilités. Si l’ECeci n’est pas une idée radicale, c’est la raison d’être des Etats. Les Etats ont été conçus pour protéger les populations.tat faillit de façon manifeste à protéger la population, la communauté internationale est tenue d’agir de façon décisive et rapide pour apporter une protection aux populations menacées.

Centre d’actualités de l’ONU : Quel est votre parcours dans le système des Nations unies et comment avez-vous été impliqué dans la question de la Responsabilité de protéger?

Edward Luck : Je travaille pour les Nations unies depuis de nombreuses années, en fait j’y ai effectué mon premier stage en 1971, donc cela remonte à loin! J’ai ensuite été professeur à l’Université de Columbia et travaillé en tant que chef de l’Association des Etats-Unis pour les Nations Unies pendant plusieurs années. Je suis donc entré et sorti de l’ONU, tout en travaillant dans les domaines de la lutte contre le terrorisme, de la réforme du système des Nations Unies, du maintien de la paix, des questions de paix et de la sécurité, de nombreuses choses au fil des années mais toujours avec un intérêt particulier pour les questions humanitaires et les droits de l’homme.

Quand l’actuel Secrétaire général Ban Ki-Moon était en campagne pour devenir Secrétaire général, j’ai été sollicité pour le conseiller et pour apporter mon soutien dans la rédaction de discours entre autres. Parmi les priorités que nous souhaitions mettre en avant, il y avait la nécessité de mettre en œuvre les grandes idées exprimées à l’ONU.

Il allait devenir le Secrétaire général qui travaillerait pour non seulement formuler les normes importantes mais les mettre en œuvre dans la pratique. Parmi les points centraux de la campagne, il y avait la Responsabilité de protéger.

Je pense que c’est tout à fait à son honneur qu’il se souvienne, maintenant au seuil de son deuxième mandat, de la promesse qu’il a faite en 2006 en tant que candidat de mettre en œuvre la Responsabilité de protéger pour que cela ne soit pas seulement de grandes paroles mais quelque chose de concret qui fait une différence réelle dans la vie des gens.

Des enfants qui ont fui les combats au Rwanda ont trouvé refuge dans un camp en République démocratique du Congo (RDC). (juillet 1994)

Centre d’actualités de l’ONU : Qu’est ce qui a fait que la Responsabilité de protéger soit devenue une thématique si importante dans les affaires internationales?

Edward Luck : Le génocide au Rwanda en 1994 a beaucoup pesé. Avant cela, il y eu les champs de la mort du Cambodge, et après le Rwanda il y a eu les massacres dans les forêts de Srebrenica. Il y a toute une série de cicatrices du 20ème siècle qui remontent à l’Holocauste, qui fût une tâche sur l’histoire de l’humanité, à savoir la violence de masse commise par une partie de la population contre une autre.

Rompre avec ce cycle de violence est un thème dont tout le monde parle depuis des années. Il s’agit maintenant de mettre en place un programme systématique et complet pour tenter d’y remédier. Cela est difficile, mais cela vaut bien la peine d’essayer.

Centre d’actualités de l’ONU : Qui décide quand il faut mettre en pratique la Responsabilité de protéger?

Edward Luck : Le rôle du Secrétaire général, mon propre rôle et celui de Francis Deng qui travaille sur la prévention des génocides, est d’alerter la communauté internationale et en particulier le Conseil de sécurité si nous pensons qu’un conflit ou qu’un pays s’engage sur le chemin qui pourrait mener à ce genre de crime de masse atroce.

Donc nous tentons d’émettre des avertissements. Nous essayons de parler, souvent discrètement, avec les gouvernements pour les mettre en garde en leur disant : « Vous incitez à la violence ; évitez de dire de telles choses ; vous tentez de déshumaniser une partie de la population ». Au final, quand il s’agit vraiment d’agir, à travers des sanctions économiques ou des interventions militaires, la décision incombe aux Etats membres et en premier lieu au Conseil de sécurité.

De nombreux Ivoiriens ont fui la violence qui a éclaté lors de la récente élection contestée dans leur pays. (mars 2011)

Le point sur lequel nous insistons depuis le début est que tout doit être couvert par la Charte des Nations unies, tout doit passer par l’ONU et que cela doit être fait correctement. En raison de la nature de certains de ces concepts, comme la Responsabilité de protéger, il y a un risque d’abus de la part de grandes puissances qui pourraient les détourner pour servir leurs propres intérêts et nous voulons éviter cela. Donc nous avons un mécanisme qui permet à l’ONU, au sein du Conseil de sécurité et dans certains cas à l’Assemblée générale ou d’autres organismes d’agir. Il revient au final aux gouvernements de trancher.

Nous disons souvent : « Attention, nous pensons que la situation dans tel ou tel pays laisse à penser qu’il y aurait des preuves que des crimes contre l’humanité, un nettoyage ethnique ou une autre situation comparable pourrait avoir lieu et qu’une enquête est nécessaire. Cela pourrait être fait à travers la Cour pénale internationale, ou bien le Haut commissariat aux droits de l’homme ou encore directement sous l’égide du Secrétaire général, l’essentiel c’est que nous avons besoin d’en savoir d’avantage.»

Dans de nombreux pays où de telles choses se produisent, les gouvernements tentent de fermer les frontières, empêcher l’accès aux médias, couper internet pour pouvoir tout nier. Ces gouvernements ne veulent pas que le monde assiste à ce qu’ils font.

Donc nous voulons au strict minimum rappeler l’obligation morale. Il y a un principe très important qui stipule que la protection de la population fait partie de la souveraineté nationale, et si un gouvernement faillit à cette obligation, les pays voisins ou la communauté internationale peuvent se sentir obligés de réagir.

L’Assemblée générale débat du concept de la responsabilité de protéger. (juillet 2009)

Centre d’actualités de l’ONU : Avec la Libye sous les projecteurs du monde, pourquoi pensez-vous que le Conseil de sécurité a cité ce concept concernant ce qui se passe dans ce pays?

Edward Luck : Je pense qu’il s’agit d’un précédent important, le fait de mentionner le principe de la Responsabilité de protéger dans la résolution 1970 qui parle de sanctions et dans la résolution 1973 qui évoque toutes les mesures nécessaires à prendre pour protéger les populations, et de saisir la Cour pénale internationale s’agissant du [dirigeant libyen Mouammar] Qadhafi et de certains de ses collaborateurs.

Je pense qu’il est important de noter que les membres du Conseil de sécurité n’ont pas trouvé que cela constituait un sujet de polémique. Il y a eu des différences sur les tactiques à adopter, mais il était clair qu’un gouvernement qui semblait en guerre contre son peuple, qui attaquait des manifestants pacifiques avec des avions, avec des mercenaires, ne constituait pas une gouvernance normale et que cela n’était tout simplement pas acceptable.

Plus important encore, la Ligue des Etats arabes, l’Union africaine, et le Conseil de Coopération du Golfe ont tous agi avant le Conseil de sécurité. Même le Conseil des droits de l’homme à Genève a recommandé que la Libye soit suspendue de sa participation à l’organe.

Une foule de gens anxieux de quitter la Libye pour la Tunisie après les violences dans ce pays. (mars 2011)

D’autres ont donc agi en premier. Dans ce cas précis, c’était véritablement la façon de procéder prévue par la Charte. Les parties prenantes et ensuite les organismes régionaux ont tenté de résoudre les différends. S’ils en sont incapables, ils les réfèrent au Conseil de sécurité. Donc nous pouvons parler d’un processus de bas en haut. Ce n’est pas le Conseil de sécurité ou les membres permanents qui décident et font leur loi face au monde. Le Conseil de sécurité a à plusieurs égards réagi à ce que les pays voisins en Afrique et au Moyen-Orient disaient du comportement de Qadhafi.

Une chose que je pense échappe souvent aux gens mais que nous trouvons important était le choix des mots de Qadhafi pour décrire les manifestants. Au début il les a qualifiés de « cafards », le mot exact qui été employé contre les Tutsis au Rwanda. Pour Francis Deng et moi-même, c’est très inquiétant d’entendre ce genre de mots. J’ai tout de suite dit : « Nous avons déjà vu ce qui peut se passer lorsque de tels propos sont exprimés et les résultats n’étaient pas beaux à voir. Nous devons donc tout de suite réagir. » Plus tard, il a arrêté d’employer le mot « cafards » pour les qualifier de rats et de vermines qui devaient être exterminés et que le sang coulerait dans les rues. Le risque d’un immense bain de sang était donc possible. Nous écoutons autant ce que disent les dirigeants que ce qu’ils font.

Centre d’actualités de l’ONU : Si les autres organismes internationaux n’avaient pas réagi en premier, pensez-vous que le Conseil de sécurité aurait agi différemment?

Edward Luck : Le Secrétaire général, la Haut Commissaire [des Nations Unies] aux droits de l’homme, Francis [Deng] et moi-même aurions fait des commentaires, et nous aurions certainement utilisé la diplomatie. Le Secrétaire général s’est entretenu pendant 40 minutes avec Qadhafi au tout début de la crise, laissant la porte ouverte à une solution diplomatique.

Mais je pense que si vous comparez la Libye avec ce qui s’est passé ou ne s’est pas passé s’agissant de la Syrie au Conseil de sécurité, par exemple, il est clair que le Conseil de sécurité écoute ce que disent les organisations régionales. Les organisations régionales n’ont pas réagi de la même façon face à la violence en Syrie qu’à la violence en Libye.

Edward Luck parle avec Francis Deng, Conseiller spécial sur la prévention du génocide, lors d’une conférence de presse conjointe sur la Côte d’Ivoire. (janvier 2011)

Centre d’actualités de l’ONU : Pourquoi?

Edward Luck : Je pense en partie que la position des deux pays et des deux dirigeants est très différente. Je pense que la Syrie occupe une place géopolitique particulièrement sensible dans le contexte politique au Moyen-Orient. Je pense que la Syrie a des amis que la Libye n’avait pas. Il s’agit de deux situations distinctes. Les mots employés par les dirigeants des deux pays étaient aussi différents, il n’était pas question de cafards et de rats en Syrie, ils s’exprimaient plus prudemment.

Nous avons été clairs sur le fait que nous considérons totalement inappropriée la façon dont le gouvernement syrien traite ses citoyens, comme s’ils étaient des combattants ennemis et l’utilisation de l’armée contre eux.

La question des principes et la question de savoir comment réagir, quelle est la tactique appropriée sont en fait deux questions différentes. En ce qui concerne la stratégie du Secrétaire général pour faire avancer la Responsabilité de protéger, il a dès le début fait savoir qu’il souhaitait une réponse rapide et flexible au cas par cas et non pas basée sur un modèle prêt à l’emploi qu’il suffit d’utiliser à chaque situation, puisque toutes les situations sont différentes les unes des autres.

Si vous regardez au cours des dernières années, vous verrez que nous avons, au moins en ce qui concerne le Secrétariat [de l’ONU], invoqué la Responsabilité de protéger à huit ou neuf reprises. Dans seulement un de ces cas, le cas de la Libye, c’était lié à l’utilisation de sanctions ou de la force militaire.

Dans tous les autres cas, il a été question d’une forme de diplomatie discrète ou de diplomatie légèrement plus ferme où il était question de rappeler aux dirigeants d’un pays qu’ils doivent respecter des normes et de signaler au monde que ces normes n’étaient pas respectées.

Un casque bleu de l’ONU parle avec la population locale en Côte d’Ivoire. (mai 2011)

Centre d’actualités de l’ONU : Dans ces cas-là, la Responsabilité de protéger a-t-elle été appliquée avec succès?

Edward Luck : Je pense que dans certains cas, cela a fait une différence. Au Kirghizistan par exemple, il y a tout juste un an, il y a eu une situation qui ressemblait beaucoup à du nettoyage ethnique. Les gens peuvent débattre de ce qui se passait exactement, mais il y avait de la violence généralisée et il semblait qu’elle visait en particulier la communauté ouzbek. Il y avait plus de 100.000 réfugiés, d’énormes déplacements de populations et des problèmes réels de respect de la loi.

Cela était un cas où il se peut que le gouvernement ne contrôlait pas complètement la situation. Il y avait une série de problèmes. Nous avons depuis envoyé un groupe de formateurs pour travailler avec les gens sur place en leur demandant : que recherchez vous, quels sont vos standards, que dit la loi, comment pouvez-vous éviter ce genre de violence ? Nous avons récemment reçu une lettre du Ministre des affaires étrangères qui disait : « Ceci nous aide beaucoup, veuillez nous envoyer d’autres formateurs, nous souhaitons davantage de formation, d’éducation et de travail. » Donc je pense effectivement que le principe fût appliqué avec succès. Je pense que cela a une grande importance.

En Guinée, la diplomatie discrète a fait une différence. Encore une fois, ce fut le travail de l’ONU avec des organisations régionales et sous-régionales, mais le gouvernement était très conscient de sa responsabilité de protéger, il n’avait pas besoin qu’on le lui rappelle.

En Côte d’Ivoire, la situation était plus complexe, et cela n’a pas fonctionné comme nous l’aurions souhaité. Très tôt, certains des soutiens de (Laurent) Gbagbo, celui qui avait été Président et qui refusait de reconnaitre les résultats de l’élection, circulaient en marquant les maisons par l’ethnie de ses occupants, en indiquant leur appartenance à une tribu. Là encore, il s’agit d’un signe dangereux très inquiétant. Pourquoi classer les gens par appartenance ethnique? L’exacerbation de l’appartenance raciale, religieuse ou ethnique est dangereuse.

Donc, quand nous assistons à de tels phénomènes combinés à l’utilisation de la force militaire, nous nous inquiétons. Dans les cas que j’ai cités nous avons réagi relativement rapidement et je pense que nous avons été capables de faire la différence dans certains cas. On ne sait jamais ce qui aurait pût ce passer. Cela reste des hypothèses : qu’est ce qui ce serait passé si nous n’avions rien fait? Mais nous sommes certains qu’il vaut mieux s’exprimer pour tenter d’arrêter les dérapages plutôt que d’attendre que cela soit trop tard et devoir se dire que la situation était finalement plus dangereuse que nous le pensions.

Pour nous le travail n’est pas de réagir mais de prévenir. De nombreuses personnes pensent que la Responsabilité de protéger se résume à l’usage de la force militaire une fois que les cadavres commencent à s’empiler. La bonne stratégie devrait consister à aider les Etats à éviter ces crimes.

Le Conseiller spécial Edward Luck prononce un discours devant la 63e Assemblée générale lors d’un dialogue informel interactif intitulé « Responsabilité de protéger : mettre fin à la paralysie globale face aux atrocités ». (juillet 2009)

Centre d’actualités de l’ONU : Donc la Responsabilité de protéger commence par le dialogue?

Edward Luck : Le dialogue est très important. L’éducation est très importante. Pour moi, les valeurs pèsent lourd dans la politique étrangère et nationale et il est important que chacun comprenne que ce genre de comportement est inacceptable au 21ème siècle. Les massacres à grande échelle furent peut être acceptables dans les siècles précédents, mais cela n’est tout simplement plus le cas. Le monde témoigne et le monde s’en soucie. Nous pensons que la Responsabilité de protéger est aussi une responsabilité individuelle, peut être pas légale mais chacun devrait être capable de reconnaître les discours de haine et les tentatives d’exclusion de certains groupes de la population en suggérant qu’ils ont moins de valeur que d’autres. Chacun devrait être prêt à porter secours à ceux qui sont menacés et de contrer ceux qui voudraient commettre de tels crimes. Cela est tellement important car si nous restons simples témoins passifs, nous devenons une partie du problème alors que nous devons être une partie de la solution.

Centre d’actualités de l’ONU : Certains observateurs ont déclaré que la doctrine de la Responsabilité de protéger va « vaincre ou mourir » en Libye, qu’en pensez-vous?

Edward Luck : J’ai entendu dire cela, mais je ne suis évidemment pas d’accord. Pour moi, si vous pensez à la pratique que l’ONU a développée depuis les dernières années sur la Responsabilité de protéger, la Libye est tout au plus le sommet de l’iceberg. Avant tout, il s’agit de tous les cas sur lesquels nous avons travaillés mais qui n’ont pas reçu la même attention.

A cause de l’emploi de la force, à cause du drame qui entoure le sujet, les observateurs de la Libye pensent que « ceci est le principe de la Responsabilité de protéger». C’est évidemment le cas, mais seulement en partie. Le principe n’est pas né avec la crise en Libye et le principe n’arrêtera pas d’être important une fois que la crise en Libye sera passée. Evidemment, l’usage de la force et la façon dont elle a été employée est controversée, c’est toujours le cas. Mais il me semble que le principe fondamental reste le même.

Le Conseil de sécurité a décidé d’essayer de protéger les populations depuis le ciel, ce qui est une chose difficilement réalisable. Cela n’a pas bien fonctionné en Bosnie, cela n’a pas bien fonctionné au Kosovo et maintenant ils essayent de nouveau. Le problème était qu’ils ne disposaient pas de beaucoup d’outils et le temps pressait. Ils souhaitaient arrêter un possible bain de sang à Benghazi. C’était le seul outil disponible prêt à l’emploi et la résolution [1973] exclut clairement l’emploi de forces terrestres de la communauté internationale.

Ce n’est pas une solution parfaite, il s’agit d’une tactique. Quelle autre solution y avait-il à ce moment là ? En effet, c’est un essai. Mais la Responsabilité de protéger demeure, indépendamment de la question de savoir si cette tactique en particulier s’avère fonctionner ou pas.

Le Secrétaire général Ban Ki-moon prononce un discours lors d’un débat thématique sur “Le rôle des arrangements régionaux et sous-régionaux dans la mise en œuvre de la responsabilité de protéger ». (juillet 2011)

Centre d’actualités de l’ONU : Les sceptiques disent que la Responsabilité de protéger est trop facilement détournée, par exemple pour couvrir un dessein impérialiste ou encore pour pousser au meurtre afin d’inciter une intervention étrangère. Quelle est votre opinion?

Edward Luck : Certains ont voulu couler cela dans une sorte de moule du narratif Nord-Sud, c’est-à-dire qu’il s’agirait d’une idée venant des pays du Nord imposée sur les pays en voie de développement du Sud avec une visée impérialiste. Nous refusons tout simplement d’adhérer à cet argument car il n’est pas sérieux.

La Responsabilité de protéger est une idée qui a son origine en Afrique et est issu des expériences africaines. Le concept a été développé en Afrique de l’Ouest et employé par la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) au Libéria et au Sierra Leone. Il fût ensuite adopté par l’Union africaine (UA) elle-même. L’Organisation de l’Unité Africaine, l’ancienne organisation [panafricaine] insistait sur la non-interférence. La souveraineté et la non-interférence.

L’Union africaine, quand elle fût créée il y 10 ans de cela, était basée sur la non-indifférence: Nous n’allons pas être indifférents à ce qui arrive à nos voisins. L’UA a une clause dans son acte constitutif qui ressemble beaucoup au principe de Responsabilité de protéger. L’article 4A stipule que dans des circonstances graves, l’organisation peut s’impliquer, s’engager dans un pays y compris par la force si nécessaire, des circonstances graves pouvant être un génocide, des crimes de guerre ou encore des crimes contre l’humanité. La seule différence est que le principe de Responsabilité de protéger a ajouté le nettoyage ethnique comme quatrième crime ou violation. Cela reste très similaire.

Le personnel militaire de l’Opération des Nations Unies en Côte d’Ivoire collecte des armes lors du désarmement de milices. (mai 2007)

Cela a commence comme ça, ensuite une commission internationale a utilisé la phrase « Responsabilité de protéger » un an après. L’idée était donc là, basée sur l’expérience africaine.

Nous nous sommes aperçus que si certains souhaitaient caricaturer ceci comme une sorte de dynamique Nord-Sud, cela a en fait donné lieu à un grand dialogue Sud-Sud. En fait, les pays qui avaient vécu ce genre d’atrocités ou qui en étaient passés tout près, ou encore qui avaient été témoins de cela dans des pays voisins, savaient à quel point elles peuvent être dévastatrices.

Quand de telles choses arrivent, cela a un impact sur l’ensemble du développement économique et social d’un pays, parfois de toute une région. Cela ramène loin en arrière toute une société. Nous avons entendu de très petits Etats faire des grands plaidoyers très éloquents disant : « Nous avions besoin d’une assistance internationale, d’un engagement international mais nous ne l’avons pas reçu ». En fait, en regardant l’histoire du Conseil de sécurité et des grandes puissances, ce que l’on constate ce n’est pas qu’ils se sont précipités à intervenir dans les urgences humanitaires, mais plutôt qu’ils ont tenté de faire semblant de ne rien voir. C’est ce qui se passe d’habitude, un grand nombre de résolutions sont passées, de grands discours sont faits pour déclarer « qu’il faut faire ceci ou cela » mais personne ne souhaite vraiment s’impliquer.

Il est donc vrai que le principe pourrait être mal employé, mais cela est le cas de nombreux principes. C’est pourquoi il est clairement inscrit dans les règles de la Charte [de l’ONU] avec des mécanismes multilatéraux soumis à la Loi internationale.

Il n’y a ici rien de nouveau en termes de Loi internationale. Le principe est basé sur des lois existantes. Ce n’est pas une idée radicale. Nous pensons en effet que cela est la raison que les Etats ont été créés : pour protéger les populations. Ce n’est donc pas une idée nouvelle ou radicale, mais évidemment certains souhaitent la détourner.

Centre d’actualités de l’ONU : Quelle est selon vous la relation entre la Responsabilité de protéger et les interventions humanitaires?

Edward Luck : Je suis content que vous me posez cette question parce qu’à la fin du 20ème siècle, dans les années 1990, il y a eu un grand débat sur les interventions humanitaires. L’ancien Secrétaire général Kofi Annan a donné plusieurs discours éloquents sur le sujet et il a présenté plusieurs idées à l’Assemblée générale en septembre 1999 qui n’ont pas été bien reçues par les Etats membres puisque certains ont pensé que ceci pouvait être mal utilisé. Là encore, la prémisse était une réaction par la force militaire après que les faits soient avérés.

Il est incontestable que parfois la force militaire est la solution appropriée, mais le plus souvent la prévention ou d’autres formes d’engagements sont susceptibles d’être à la fois plus efficaces et plus acceptables. En outre, l’ONU n’est pas particulièrement douée pour les interventions militaires, alors qu’elle est plus douée à utiliser d’autres outils. Ce qu’a fait le principe de Responsabilité de protéger est de changer les mentalités. Il ne fallait pas se focaliser sur la réaction, mais plutôt commencer par la responsabilité de l’Etat.

Pensez à l’Armée de résistance du Seigneur qui utilise le viol en masse, ou encore le Front révolutionnaire uni (FRU) en Sierra Leone qui avait l’habitude de mutiler les gens. Dans les deux cas, les gouvernements ont eu du mal à traiter avec ces groupes armés. Dans le cas du Sierra Leone, le pays était divisé et dans la partie contrôlée par le FRU, il y avait des crimes de masse atroces. Plus récemment en République démocratique du Congo, on a vu des viols massifs et d’autres atrocités. Cela se passe dans des endroits où le contrôle échappe au gouvernement. Suivant l’approche du Secrétaire général il est possible d’apporter une assistance militaire au gouvernement pour combattre des rebelles ou des groupes armés qui commettent des atrocités de masse. A la base, l’idée était que la charge revenait au gouvernement et qu’il détenait la responsabilité. Il existe pourtant des cas où le gouvernement ne contrôle pas son territoire et dans ces cas le gouvernement peut faire appel à une assistance internationale.

Il peut également y avoir un déploiement préventif de casques bleus, comme ce fût le cas en [Ancienne République Yougoslave de] Macédoine: la Force de déploiement préventif des Nations Unies. Dans les années 1990, alors que les Balkans s’embrasaient, le Président macédonien a dit : « Je refuse que cela ce passe ici ». C’est une société qui est en partie divisée selon des distinctions ethniques et religieuses. Tout autour, le même problème se posait et il a dit : « Non, faisons appel à une force internationale, non pas pour utiliser cette force, mais en tant présence dissuasive. »

Cela a fonctionné puisqu’il n’y a pas eu la même sorte de violence que chez les voisins. Cela est intervenu avant que la Responsabilité de protéger ne devienne une idée officielle de l’ONU, mais c’était en fait le même concept.

Edward Luck lors d’une intervention devant la presse. (janvier 2011)

Centre d’actualités de l’ONU : Comment voyez-vous le principe de Responsabilité de protéger dans cinq ans?

Edward Luck : C’est une question importante puisque cela reste un principe relativement nouveau. L’idée de la Responsabilité de protéger a été prononcée pour la première fois il y a 10 ans, en 2001. Il y a seulement cinq ans, en 2005, le Sommet mondial s’est mis d’accord pour que cela fasse partie de la doctrine de l’ONU et une responsabilité pour les Etats. Donc cinq ans nous semblent être loin. Mais nous pensons que des choses peuvent se passer pendant une telle période.

Tout d’abord, nous espérons que les Etats partout dans le monde s’approprieront cette idée dans leur façon de voir leurs responsabilités, l’adopteront dans leur législation, dans leur programmes scolaires et dans les médias.

Ensuite, nous attendons beaucoup des sociétés civiles, qu’elles continuent d’être très motivées à travailler avec nous sur ce sujet et qu’il y ait des processus d’apprentissage transrégionaux, comparant ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas entre différentes partie du monde et un échange d’idées nouvelles.

Nous pensons aussi que côté prévention, qui représente 90% de l’effort, l’ensemble du système des Nations Unies doit être impliqué. Il s’agit d’intégrer le principe de la Responsabilité de protéger dans des douzaines d’agences et opérations de terrain dans le monde entier. Nous enregistrons des messages positifs de l’ensemble du système onusien, mais nous devons chercher au cas par cas des façons d’avancer.

Finalement, nous espérons que la partie préventive aura suffisamment de succès pour que nous n’ayons pas à faire appel souvent à l’autre partie, c’est-à-dire la réaction. Honnêtement, j’ai un peu naïvement pensé : « Peut-être nous serons forcés d’utiliser ce concept deux ou trois fois », alors que cela fait déjà sept ou huit fois en seulement un an à cause des nombreuses crises qui ont eu lieu.

Je serai donc satisfait, si dans dix ans au lieu de cinq, nous soyons tout simplement superflus puisque le principe sera tellement intégré aux comportements nationaux et internationaux qu’il n’y aura plus aucune raison pour que l’ONU continue de l’imposer.