Entretien avec l’Envoyé spécial pour la Libye Abdel-Elah Al-Khatib

L’Envoyé spécial du Secrétaire général pour la Libye, Abdel-Elah Al-Khatib, parle aux journalistes

14 juillet 2011 – Négocier une solution politique au conflit en Libye est le travail de l’Envoyé spécial du Secrétaire général pour la Libye, Abdel-Elah Al-Khatib, qui était au siège de l’ONU cette semaine pour informer le Secrétaire général et le Conseil de sécurité sur ses efforts diplomatiques et les derniers développements dans ce pays d’Afrique du Nord.

Après sa réunion à huis clos avec le Conseil, M. Al-Khatib a expliqué aux journalistes qu’alors que le conflit en Libye entrait dans son cinquième mois et ne montrait aucun signe de d’affaiblissement, il était essentiel pour les parties de redoubler d’efforts pour arriver à une solution politique et pour alléger les souffrances causées par les combats.

M. Al-Khatib, un ancien ministre des affaires étrangères de la Jordanie, a eu un entretien avec le Centre d’actualités de l’ONU sur son travail, avant de repartir dans la région.

Centre d’actualités de l’ONU : Lorsque vous avez été approché par le Secrétaire général à propos de cette affectation, qu’avez-vous pensé?

Abdel-Elah Al-Khatib : Ce qui m’a traversé l’esprit, c’était la complexité de la situation, d’abord et avant tout. Mais aussi le désir d’aider le peuple libyen, le pays arabe de Libye, pour sortir de cette crise et trouver une solution politique qui respecte les aspirations légitimes du peuple libyen. C’est ce que j’ai fait au cours des quatre derniers mois. J’ai pensé que si je pouvais aider le Secrétaire général et les Nations Unies à trouver une solution politique, ce serait une contribution importante, Je travaille pour le compte du Secrétaire général pour tenter de trouver une solution politiquenon seulement pour la Libye, mais pour toute la région.

Centre d’actualités de l’ONU : Que connaissiez-vous de la Libye avant votre prise de fonction?

Abdel-Elah Al-Khatib : Je ne peux pas prétendre être un expert sur la Libye, mais je connaissais la politique libyenne dans une certaine mesure. J’ai servi plus de cinq ans et demi comme ministre des affaires étrangères de mon pays, j’ai donc eu de nombreuses rencontres avec diverses personnalités en Libye. Je savais que ce pays était confronté à certains défis qui, dans cette crise particulière, nécessitaient des efforts de la communauté internationale, des pays du monde arabe et des pays africains, pour aider le peuple libyen à relever ces défis et à trouver une solution politique.

Le Secrétaire général Ban Ki-moon (à droite) rencontre son Envoyé spécial Abdel-Elah Al-Khatib, avril 2011.

Centre d’actualités de l’ONU : Dans quelle mesure était-il important d’avoir quelqu’un de la région arabe pour gérer cette mission?

Abdel-Elah Al-Khatib : Je pense que c’est utile, car nous connaissons la culture et dans une certaine mesure les personnalités impliquées de chaque côté du conflit, et je pense que cela ajoute à notre capacité à développer des contacts et des idées qui puissent être acceptables pour les deux parties.

Centre d’actualités de l’ONU : Vous avez fait de nombreux voyages dans le pays, y compris à la fois à Tripoli et Benghazi. Quel était l’atmosphère lors de vos visites en Libye?

Abdel-Elah Al-Khatib : Il s’agit d’un pays en crise, une société sous pression. Je ne suis pas resté pour de longues périodes quand je me suis rendu en Libye pour des raisons logistiques. Cependant, lors de ma dernière visite, j’ai vu que les choses étaient de plus en plus difficiles. Par exemple, vous voyez de longues files de gens et de voitures qui attendent aux stations-service. Vous voyez le mouvement réduit dans les rues. J’ai vu certains endroits affectés par des bombardements aériens sur le chemin me conduisant de l’aéroport aux bureaux où j’ai mené mes rencontres. Vous sentez une certaine tristesse, car ce pays est un pays riche, avec d’énormes ressources qui permettaient un niveau très avancé de développement.

L’Envoyé spécial Abdel-Elah Al-Khatib fait un exposé devant le Conseil de sécurité sur la situation en Libye, en avril 2011.

Centre d’actualités de l’ONU : Le Secrétaire général a déclaré que le processus de négociations a commencé, mais que la solution était encore loin. Que pouvez-vous nous dire sur les pourparlers, qui participe et quel est l’objet des discussions?

Abdul-Ilah Al-Khatib : Nous essayons d’encourager les deux parties à répondre à nos idées sur certaines façons de gérer la situation, à accepter un cessez-le-feu lié à un processus de transition politique. Des gens mènent ces pourparlers avec l’ONU, nous faisons donc des allers-retours entre eux, écoutant leurs points de vue et les encourageant à être en contact avec nous sur une base plus durable. Les questions à traiter sont complexes. A quoi ressemblerait une transition politique? Quelles structures politiques intermédiaires pourrait-on mettre en place, et qui y serait représenté? Combien de temps durerait la transition? Quelles sont les réformes nécessaires pour assurer un avenir démocratique au peuple libyen? Lors de mes plus récentes discussions, j’ai essayé d’obtenir que les deux côtés définissent leurs vues sur ces points afin de servir de base pour permettre aux négociations d’avancer.

Un employé de la Fédération internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge sert un repas à un Tunisien ayant fui la Libye, à la frontière entre la Tunisie et la Libye, en mars 2011.

Centre d’actualités de l’ONU : A quoi ressemble une semaine pour vous en ce moment?

Abdel-Elah Al-Khatib : Je voyage beaucoup. Je suis beaucoup au téléphone. Lorsque je ne voyage pas, je suis en contact avec les parties. J’essaie d’utiliser beaucoup de mon temps pour combler les différences, afin d’aider les gens à échanger leurs points de vue et à les inciter à penser d’une manière très constructive.

Centre d’actualités de l’ONU : Certains observateurs disent que l’opération est en train de s’enliser. Quelles sont vos réflexions à ce sujet et est ce que cela a un impact sur votre travail pour aider à trouver une solution politique?

Abdel-Elah Al-Khatib : Ce n’est pas à moi d’évaluer la situation militaire, mais je pense que toutes les crises et les conflits doit être résolus de manière politique. Nous devons le résoudre politiquement et je ne crois pas que la confrontation militaire peut fournir la solution à laquelle les gens aspirent. En fin de compte, il faut une solution politique.

Les réfugiés en provenance de Libye arrivent à un camp de transit en Tunisie, près de la frontière entre la Tunisie et la Libye. Ils font partie des milliers de gens qui ont fui la Libye. Mars 2011.

Centre d’actualités de l’ONU : Le conflit a duré plus longtemps que certains auraient pu prévoir ou espérer. Dans combien de temps pensez-vous que ce conflit sera résolu?

Abdel-Elah Al-Khatib : Je ne peux pas vraiment faire de prédiction. Les parties demeurent très éloignées sur les principaux enjeux à ce stade, la méfiance est très grande, et il y a des combats en permanence, ce qui affecte aussi l’environnement pour des entretiens. Mais nous travaillons très sérieusement, et je pense que le peuple libyen mérite notre soutien dans ses tentatives pour obtenir un avenir meilleur. J’espère sincèrement qu’une solution viendra rapidement afin que le peuple libyen se voie épargner davantage de souffrances inutiles.

Centre d’actualités de l’ONU : Avez-vous rencontré Mouammar Qadhafi? Si ce n’est pas le cas, est-ce que cela rend votre travail encore plus difficile?

L’Envoyé spécial Abdel-Elah Al-Khatib devant la presse au siège de l’ONU, le 11 juillet 2011

Abdel-Elah Al-Khatib : Non, mais j’ai rencontré son fils et de hauts responsables libyens. Plus d’une fois, des dispositions ont été prises pour que je le rencontre, mais cela n’a pas fonctionné comme prévu. Lorsque l’action militaire a commencé, il est devenu plus compliqué d’organiser des réunions. Néanmoins, je crois que j’ai eu une communication adéquate avec le gouvernement. Les deux parties ont annoncé clairement leur intention de travailler avec les bons offices du Secrétaire général pour trouver une solution.

Centre d’actualités de l’ONU : Quelle est la position de l’ONU sur la demande de l’opposition que Mouammar Qadhafi quitte le pouvoir afin de résoudre la crise?

Abdel-Elah Al-Khatib : Je pense que l’ONU est liée à ce qui écrit dans les résolutions du Conseil de sécurité, en particulier la résolution 1973, qui appelle à un cessez-le-feu immédiat et complet pour répondre aux besoins humanitaires et fournir une protection humanitaire au peuple libyen et aussi répondre aux demandes légitimes du peuple libyen - c’est le mandat de la résolution du Conseil de sécurité.

Finalement, ce sera au peuple libyen de décider de son avenir, de la manière dont il souhaite être gouverné et que le pays soit gouverné. Cela dit, clairement on ne peut pas revenir au statu quo qui existait avant la crise. J’ai souligné cela dans mes discussions, en particulier avec les dirigeants libyens.

Un dépôt pour les fournitures d’aide dans un camp de transit à la frontière entre la Libye et la Tunisie. Mars 2011.

Centre d’actualités de l’ONU : Il semble que la confiance est l’un des facteurs manquants entre les parties. Dans quelle mesure cela est-il important d’établir cette confiance?

Abdel-Elah Al-Khatib : Je pense qu’il y a un très grand [niveau] de méfiance et le fossé est très large entre les deux parties. Le gouvernement voit l’opposition comme étant responsable des opérations militaires internationales contre le pays. L’opposition est convaincue que sans ces opérations, la population civile à Benghazi aurait été anéantie. Ils ont peur de toute solution qui ne garantit pas un changement politique. C’est pourquoi il est difficile, mais aussi tellement important de trouver un processus politique qui permette au peuple libyen de satisfaire ses aspirations à un avenir meilleur et dans un pays qui jouit de droits démocratiques.

Centre d’actualités de l’ONU : Que se passera-t-il quand les combats seront terminés en Libye?

Abdel-Elah Al-Khatib : Je pense qu’il y a besoin d’un processus de réconciliation, il y a besoin d’un processus de démocratisation, de construction d’institutions démocratiques, et il y a aussi besoin immédiatement d’un processus de reconstruction du pays permettant au peuple de jouir de ses richesses et de ses ressources.

Un Tunisien près d’un camp de transit pour les réfugiés à la frontière entre la Libye et la Tunisie. Mars 2011.

Centre d’actualités de l’ONU : Quel est le rôle de l’ONU à ce stade?

Abdel-Elah Al-Khatib : L’ONU travaille sur deux niveaux. Je travaille pour le compte du Secrétaire général pour tenter de trouver une solution politique. Et il y a un Conseiller spécial, nommé par le Secrétaire général, qui est chargé de préparer la situation post-conflit dans différents domaines : la reconstruction, l’ordre public et de nombreux autres domaines, réunir toutes les agences de l’ONU et aider à rationaliser l’effort international pour assister le peuple libyen.

Centre d’actualités de l’ONU : Ce qui se passe en Libye se déroule dans un contexte de vastes changements dans le monde arabe. Quels liens voyez-vous entre ces événements et êtes-vous optimiste pour la région dans son ensemble?

Abdel-Elah Al-Khatib : C’est un moment très crucial pour toute la région et je pense que si nous arrivons à régler les choses en Libye, cela donnera l’espoir à beaucoup de gens dans la région qu’ils seront capables de réformer leurs sociétés, entamer un processus de développement, de démocratisation, de décider de leur avenir et de leur destin. C’est très important.