Entretien avec Ad Melkert, Représentant spécial pour l’Iraq

Ad Melkert, Représentant spécial pour l’Iraq et chef de la Mission d’assistance de l’ONU en Iraq.

8 avril 2011 – Depuis juillet 2009, Ad Melkert est le Représentant spécial du Secrétaire général de l’ONU pour l’Iraq et dirige la Mission d’assistance des Nations Unies dans le pays (MANUI).

Ancien parlementaire et ministre aux Pays-Bas, Ad Melkert a siégé auparavant au conseil d’administration de la Banque mondiale, avant de devenir Directeur adjoint du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) à New York, puis de prendre ses fonctions en Iraq.

Doté d’une solide expérience internationale et des questions liées à la coopération et au développement, il répond aux questions du Centre d’actualités de l’ONU.

Centre d’actualités : Comment décririez-vous la situation générale en Iraq aujourd’hui?

Ad Melkert : Il ne fait aucun doute que les choses ont changé en Irak au cours des dernières années, quand on compare la situation avec les années très sombres qui ont suivi 2003. Les gens ont terriblement souffert et aujourd’hui, l’heure est à la reconstruction.

Lentement mais sûrement, les investissements augmentent. Mais beaucoup d’Iraquiens restent pauvres et à la recherche d’emplois. Il y a une insécurité permanente, même si je pense que l’on peut dire qu’elle est a baissé, en termes de nombre d’incidents.

Les hommes poDans cette logique, l’attention des médias peut  aider à garder l’attention internationale. Et c’est pourquoi je viens de temps en temps devant le Conseil de sécurité dire « Oh, n’oubliez pas l’Iraq ! »litiques sont au travail et ont clairement envie de prendre les choses en main. Mais c’est difficile de répondre à toutes les demandes de la population, comme celles pour de meilleurs services publics, l’électricité, l’eau, l’assainissement, l’emploi. Beaucoup d’Iraquiens sont très préoccupés aussi par la corruption.

Donc, c’est un très grand défi que le gouvernement a à relever. Il y a toujours des violences de la part de personnes qui veulent défier la stabilité. La région, en général, est en effervescence, et cela a certainement un impact sur l’Iraq. Le tableau est donc mitigé, pour être très honnête, mais en même temps, si vous me demandez vraiment quelle est la tendance, j’estime qu’elle va toujours dans la bonne direction.

Centre d’actualités : Dans son dernier rapport sur l’Iraq, le Secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, appelle les dirigeants iraquiens à former un gouvernement dès que possible, afin de répondre aux tâches urgentes qui l’attendent. Est-ce que les choses avancent ?

L’Envoyé spécial Ad Melkert inspecte une urne pour les élections législatives (mars 2010). Photo ONU/Rick Bajornas.

Ad Melkert : La formation du gouvernement en tant que telle n’est pas encore totalement terminée, mais il y a un nouveau gouvernement qui a commencé à travailler en janvier. L’entrée en fonction de ce gouvernement a été un moment important parce qu’il comprend des représentants des principaux blocs politiques iraquiens, et qu’il est donc plus représentatif qu’auparavant.

Cela dit, il y a encore des questions délicates qui doivent être résolues, en particulier les nominations aux ministères liés aux questions de sécurité. Nous travaillons avec le gouvernement pour voir comment cette étape pourrait être dépassée dès que possible, mais bien sûr il s’agit d’une responsabilité qui revient à l’Iraq, nous ne sommes que des conseillers.

Ce qui est peut-être encore plus important, c’est que c’est maintenant le moment pour le gouvernement d’être efficace dans la prise de décision, afin d’améliorer réellement les conditions de vie des Iraquiens. Et les membres du gouvernement reconnaissent eux-mêmes qu’ils sont vraiment sous pression, avec beaucoup de manifestations dans la rue pour exprimer leur frustration quant à la situation actuelle et au manque d’opportunités économiques. Plus d’un an après les élections de mars 2010, nous sommes finalement arrivés au stade où il y a des véritables attentes. Et l’ONU est aussi là pour aider et pour voir comment présenter certains résultats, nous en sommes là.

Centre d’actualités : Qu’en est-il des forces de sécurité iraquiennes, qui ont réprimé certaines manifestations récentes ? Est-ce que les appels du Secrétaire général demandant des enquêtes indépendantes ainsi qu’une approche plus mesurée ont été entendus ?

Ad Melkert : Il est toujours important de trouver l’équilibre entre la liberté d’expression des manifestants et le maintien de l’ordre public par les autorités. Je dois souligner que c’est une tâche énorme pour le gouvernement en Iraq que de parvenir à maintenir l’ordre et la stabilité, car indépendamment des motifs des manifestants, d’autres individus ou groupes souhaiteraient saisir l’occasion de ces protestations pour agir. Nous devons être conscients de ça.

Cela dit, je pense que les manifestations auxquelles nous avons pu assister sont uniques dans l’histoire de l’Iraq, et il est vraiment important de le souligner. Dans l’ensemble, le gouvernement a reconnu, très clairement, le droit à manifester. A certains moments, il a agi d’une manière qui nous a amené à l’appeler à la retenue et à protéger réellement l’espace d’expression des opinions.

Ceci doit être discuté sur le long terme. Un fait intéressant, c’est que le Parlement s’est saisi de cette question – ce que je trouve très important, même si la communauté internationale doit faire entendre sa voix si la violence excessive est utilisée. Le plus important toutefois selon moi, dans la situation actuelle de l’Iraq, c’est que les Iraquiens eux-mêmes prennent leurs responsabilités et c’est bien ce que le parlement a fait.

Nous travaillons avec le parlement, pour qu’il mette en place le plus rapidement possible une commission indépendante des droits de l’homme, composée d’Iraquiens. C’est le genre de mécanisme qui, à long terme, importe réellement et a plus d’importance que les actions entreprises par la communauté internationale, qui ont évidemment des limites.

Centre d’actualités : Où se situe l’Iraq dans la vague de changements qui traverse la région?

Ad Melkert (à gauche), discute avec le Premier ministre Nouri Al-Maliki à Bagdad (juillet 2009). Photo ONU/Rick Bajornas.

Ad Melkert : D’un côté, le pays est dedans, de l’autre, il est en fait unique. L’Iraq est dans ce mouvement dans la mesure où les principales revendications des manifestants portent sur trois questions clés présentes dans de nombreux pays de la région, à savoir des opportunités d’emploi, de meilleurs services publics et la lutte contre la corruption.

Ce qui est différent en revanche, c’est que les Iraquiens sont allés aux urnes en mars 2010. Et même s’il a fallu beaucoup de temps, un gouvernement a finalement été formé, sur la base d’un processus de négociations relativement transparent, avec la participation des principaux courants politiques, qui représentent la plupart des communautés, y compris les minorités.

Cela signifie que pour beaucoup d’Iraquiens qui ont exprimé leurs préoccupations, il faut apporter des réponses sous peine d’alimenter la frustration. Mais si l’on compare à d’autres pays, où la première étape concerne le remplacement des régimes en place par des systèmes plus constitutionnels et démocratiques, l’Iraq est aujourd’hui dans une position différente.

Centre d’actualités : Dans quelle mesure la violence affecte-t-elle l’état d’esprit et le moral de la population iraquienne, ainsi que du personnel de la Mission d’assistance de l’ONU dans le pays (MANUI)?

Ad Melkert : Ceux qui souffrent les premiers, ce sont les Iraquiens, victimes d’incidents violents qui ont encore lieu en moyenne de 25 fois par jour, ce qui est toutefois inférieur au passé. Dans le même temps, il y a énormément de résilience chez les Iraquiens. Ils veulent reprendre le contrôle de leurs vies, l’organiser comme ils le veulent, et je pense qu’ils y arrivent de mieux en mieux. Il y a d’ailleurs des parties du pays qui sont relativement sûres et où la vie normale a repris son cours.

Pour ce qui nous concerne, nous, le personnel de l’ONU, il est très difficile de vivre en Iraq, parce que nous sommes très limités dans nos déplacements et devons travailler sous haute protection. C’est vraiment une restriction de la liberté individuelle de tous nos collaborateurs, dans un lieu d’affectation déconseillé aux familles, où il ya toujours un danger qui menace. Parfois nous sommes visés. Heureusement sans victimes ces derniers temps, mais nous avons aussi payé notre tribut, notamment lors de l’attentat contre le quartier général de l’ONU à Bagdad en 2003, qui a tué tant de nos collègues et mon prédécesseur, Sergio Viera de Mello. Le risque est donc bien là. Et je sais aussi ce que cela représente de vivre à Bagdad pour de nombreux membres du personnel qui ont des difficultés à communiquer avec leurs propres familles et amis.

Enfin, nous ne devons pas oublier notre personnel iraquien, nous travaillons avec plusieurs centaines d’entre eux. Chaque jour, ils doivent entrer et sortir de la zone internationale, passer deux barrages. Cela prend parfois plusieurs heures et cela peut être dangereux. Pour eux, il peut même être risqué de dire qu’ils travaillent pour l’ONU. La normalité n’existe donc pas vraiment. Et pourtant, il y a une détermination remarquable de tous ces collègues, dont certains travaillent avec nous depuis plusieurs années. Ils savent que leur travail est important, qu’il est apprécié par le peuple iraquien ; ils veulent rester et continuer - c’est quelque chose de très spécial quand on travaille sous la bannière de l’ONU.

Centre d’actualités : Après avoir servi le PNUD, qu’est ce qui vous a amené à accepter une affectation en Iraq?  

Ad Melkert est accueilli par une unité de gardes de l’ONU à son arrivée au bureau de la MANUI à Bagdad (juillet 2009). Photo ONU/Rick Bajornas.

Ad Melkert : Après mes années très enrichissantes au PNUD, je souhaiter aller sur le terrain. Au PNUD, j’avais travaillé avec beaucoup de Représentants spéciaux du Secrétaire général, dans des lieux différents et j’ai toujours pensé, et je pense encore, que dans ce type de missions – maintien de la paix, mission politique spéciale – l’action de l’ONU forme un tout, qui englobe la paix, le développement, les droits de l’homme, l’aide humanitaire. C’est un ensemble tout à fait unique.

Quand j’ai discuté avec le Secrétaire général de l’ONU et qu’il a mentionné une affectation en Iraq, je me suis arrêté pendant quelques secondes et j’ai demandé à disposer d’un certain délai de réflexion. Ce n’est pas une question à laquelle vous répondez immédiatement, en disant « Oui, je vais en Iraq! ».

J’ai réfléchi et j’ai pensé au rôle très important de l’ONU pour ouvrir un nouveau chapitre de l’histoire du pays, en particulier au regard du retrait prévu des forces américaines. J’ai aussi pensé que c’était une chance historique pour l’ONU d’être aux côtés du peuple iraquien et de montrer que nous pouvons l’aider. Cela m’a effectivement  amené à la conclusion que c’était l’endroit et le moment pour moi d’y être.

Centre d’actualités : Et aujourd’hui, qu’en est-il, avez-vous des doutes après deux ans sur le terrain?

Ad Melkert : Non, je dois dire que mes espoirs de voir la MANUI et moi-même jouer un rôle, ont été satisfaits dans la pratique. Permettez-moi de citer quelques épisodes qui se démarquent pour moi.

D’abord, quand il y a eu l’impasse politique totale sur la préparation de la loi électorale. A cette époque, j’ai pris l’initiative de rassembler les représentants des différents blocs politiques et après quelques jours, nous avons réellement dépassé le blocage et abouti à l’adoption par le Parlement, presque à l’unanimité, d’une loi permettant la tenue des élections.

Ensuite, après les élections, il y a des tensions considérables liées à des accusations de fraudes et d’irrégularités. Nous ne le pensions pas. Nous étions même très satisfaits de ce que nous avions vu pendant le scrutin. Bien sûr, il y avait eu quelques incidents, mais pas au point d’influencer les résultats finaux. Nous avons donc déclaré les élections crédibles et demandé à ceux qui contestaient, y compris le parti dirigé par le Premier ministre, d’utiliser les procédures officielles de recours afin de demander un recomptage partiel. C’est ce qu’ils ont fait. Ce fut un moment extrêmement important parce que, comme vous l’avez vu ailleurs, ces procédures légales ne sont pas nécessairement utilisées et la violence prend souvent le dessus. Cet épisode a donc encore été un grand pas en avant pour l’Iraq.

Plus généralement, défendre les droits de l’homme, demander au gouvernement d’y accorder une plus grande attention, travailler en collaboration avec l’Iraq et le Koweït pour résoudre leurs différends de la première guerre du Golfe, contribuer à réduire les tensions dans le nord, à Kirkouk notamment, il y a tellement de choses où la MANUI peut jouer un rôle, faciliter le dialogue, qui est encore crucial à ce stade de développement pour l’Iraq. C’est quelque chose de très gratifiant pour soi-même.

Centre d’actualités : Vous parlez néerlandais, anglais, allemand, français et espagnol. Est-ce que vous ajoutez désormais l’arabe à cette liste?

Ad Melkert : Je dois dire franchement que j’ai fait un effort au début, en tout cas pour être en mesure de commencer à lire un peu. Mais j’ai vite dû y renoncer parce que j’ai tant de choses à faire. Vous savez, ce qui est étrange, c’est que contrairement à ce que l’on pense, dans un endroit où vous n’avez pas d’autres d’activités possibles hors du travail, où votre famille et vos amis ne sont pas présents, vous vous ne vous dites pas « Maintenant, j’ai enfin eu le temps de lire ce livre ou de prendre ce cours de langue », vous travaillez, travaillez, travaillez et ça ne s’arrête jamais.

Centre d’actualités : Il a récemment été rapporté que le Secrétaire à la Défense des États-Unis aurait indiqué que les troupes américaines pourraient, si nécessaire, rester présentes dans le pays au-delà de la date de retrait fixée au 31 décembre 2011. Qu’est ce que cela signifie pour l’Iraq et pour le travail de l’ONU sur place?

Ad Melkert fait un exposé devant le Conseil de sécurité (8 avril 2011).

Ad Melkert : C’est une question qui concerne uniquement les États-Unis et le gouvernement iraquien. Les forces américaines sont en Iraq sur la base d’un accord bilatéral entre les deux pays et il est entièrement de leur responsabilité de décider ce qu’ils veulent faire après l’expiration du délai prévu, à la fin de l’année. Nous n’avons aucun rôle de conseil sur ces questions bilatérales et ces responsabilités.

Centre d’actualités : L’intérêt des médias semble avoir baissé, à la faveur d’autres événements majeurs dans la région et ailleurs dans le monde. Est-ce qu’il y a des conséquences pour votre travail?

Ad Melkert : C’est mitigé, je pense. D’un côté, on peut penser que de ne pas être à la « Une » est plutôt bon signe, car être en première page, cela suggère bien des ennuis pour le pays. D’un autre côté, il y a toujours un nombre élevé d’incidents violents tous les jours et il y a encore donc d’énormes défis à venir pour le pays.

Ce que nous essayons de promouvoir, nous, c’est que la communauté internationale reste engagée en Iraq. A l’ONU, nous savons qu’après un conflit, lorsque les choses semblent être résolues, il y a une tendance de la communauté internationale à tourner le dos à ce pays et se tourner vers une autre crise, si je puis dire. Nous savons également que de nombreuses erreurs sont faites, parce que la stabilité à long terme réside en fait vraiment dans les investissements pour la consolider et les activités de réhabilitation. Mais l’Iraq est une sorte de cas particulier, car le pays a beaucoup de ressources grâce à la production de pétrole, pour financer sa propre reconstruction.

Cela étant dit, il y a vraiment besoin, comme les iraquiens le disent eux-mêmes, d’un soutien international, de conseils et de meilleures pratiques venant de l’extérieur, et c’est pour ça que nous voulons rester engagés. Dans cette logique, l’attention des médias peut  aider à garder l’attention internationale. Et c’est pourquoi je viens de temps en temps devant le Conseil de sécurité dire « Oh, n’oubliez pas l’Iraq ! »