Entretien avec Staffan de Mistura, Représentant spécial de l’ONU pour l’Afghanistan

Staffan de Mistura, le Représentant spécial pour l’Afghanistan et chef de la Mission d’assistance de l’ONU dans le pays.

22 mars 2011 – Diplomate chevronné travaillant pour l’ONU depuis plus de 40 ans, le Suédois Staffan de Mistura a pris ses fonctions en janvier 2010, après avoir été Directeur adjoint du Programme alimentaire mondial (PAM) et Représentant spécial de l’ONU pour l’Iraq.

Considéré comme l’un des hauts fonctionnaires de l’ONU les plus expérimentés, en raison des multiples missions auxquelles il a participé depuis les années 1970, Staffan de Mistura est aujourd’hui chargé d’accompagner le transfert de responsabilités de la coalition internationale aux institutions afghanes qui a été lancé cette année.

Dans un entretien avec le Centre d’actualités de l’ONU, il revient sur les principaux défis qui attendent l’Afghanistan. Il évoque aussi sa carrière, les raisons de son engagement en faveur de l’ONU et la difficulté du travail en Afghanistan.

Centre d’actualités de l’ONU : Dans votre dernier rapport devant le Conseil de sécurité, vous avez indiqué que 2011 serait « l’année de la transition ». Pour qu’il y ait transition, il faut des institutions stables, est-ce le cas aujourd’hui?

Staffan de Mistura : Pas encore, il faut l’admettre. Mais on peut commencer la transition et on commence en juillet prochain avec le district de Lashkar Gah, dans la province d’Helmand. Cette transition sera graduelle. Il y a d’ailleurs du temps pour qu’elle se déroule bien, puisqu’elle s’étendra jusqu’en 2014. Alors transition vers quoi? Vers des forces capables d’assurer elles mêmes la sécurité et la stabLes Afghans savent aussi qu’ils ont besoin d’une présence étrangère pour ne pas revivre les très mauvaises expériences du passé. L’enjeu, c’est de trouver l’équilibre entre le respect de leur souveraineté et une présence pour les aiderilité, mais aussi transition vers la sécurité économique. Et c’est dans ce domaine que l’ONU peut et doit jouer son rôle.

Centre d’actualités de l’ONU : Sur la sécurité, les forces afghanes sont toujours en formation. Est-ce qu’elles sont suffisamment opérationnelles pour prendre le relais des forces internationales?

Staffan de Mistura : Oui, mais c’est sur le terrain qu’on en aura la preuve, dans les faits. On verra vraiment ce dont les forces afghanes sont capables une fois que les premiers territoires seront transférés, donc dès juillet prochain. Mais mon point de vue, c’est qu’il y a beaucoup de chance qu’elles fassent très bien leur travail. Pour quelles raisons? Parce que s’il y a une chose que les Afghans savent faire, c’est combattre. Ils l’ont fait pendant 4000 ans. La seule chose importante, c’est de les motiver et de leur donner les moyens -entraînement et matériel - dont ils ont besoin pour y parvenir. Et comme ils sont assez fiers de ça, ils devraient y arriver.

Centre d’actualités de l’ONU : Vous parlez de motivation des forces afghanes. On sait qu’il y a un problème majeur de drogue en Afghanistan -premier producteur de pavot, d’opium, d’héroïne- qui affecte aussi les forces afghanes. Cela ne vous inquiète pas ? N’est-ce pas une vraie menace à la stabilité future du pays, au succès de cette transition sur le long terme ?

Staffan de Mistura discute avec des responsables afghanes en juin 2010 à l’occasion du 10e anniversaire de la Journée globale pour les femmes et la paix.

Staffan de Mistura : C’est vrai. Au sein même des forces de sécurité, il y a une consommation importante de drogue, et c’est une préoccupation réellement sérieuse. On sait très bien que l’Afghanistan est en train de produire 80% de l’opium utilisé dans le monde entier. La Russie le paye très cher, avec 30.000 morts liées à la consommation d’héroïne. L’Iran est en train de subir des dommages profonds à cause de ça. L’Europe aussi est exposée.

Malheureusement, il semble que les Taliban en profitent aussi beaucoup. On estime qu’ils gagnent environ 300 millions de dollars chaque année à travers la drogue, malgré le fait bien sûr que l’Islam interdise formellement de soutenir tout commerce ou consommation de drogue, au même titre que l’alcool. Conclusion, il faut absolument les aider à changer cette situation parce que les Afghans eux-mêmes sont en train de devenir des consommateurs, ce qu’ils n’étaient pas jusqu’à récemment, avec 800.000 personnes touchées.

Le problème, c’est qu’on ne peut pas le faire radicalement, car des gens vivent de ça, des cultivateurs pauvres ont besoin de ça pour survivre. Donc si on s’attaque au problème trop violemment, on risque surtout de créer beaucoup de pauvreté et de rancœur. Donc il faut le faire avec une certaine rationalité. Mais c’est clairement un problème qui est là et qui doit être traité.

Centre d’actualités de l’ONU : Plus généralement pour que l’ONU remplisse sa mission avec succès, il faut gagner la confiance des Afghans. N’est-ce pas plus difficile quand il y a beaucoup de victimes civiles, comme en 2010 -l’année la plus meurtrière- avec 2777 morts, soit une augmentation de 15% par rapport à 2009 ?

Staffan de Mistura : C’est vrai. Mais les Afghans savent aussi qu’ils ont besoin d’une présence étrangère pour ne pas revivre les très mauvaises expériences du passé. L’enjeu, c’est de trouver l’équilibre entre le respect de leur souveraineté et une présence pour les aider, à côté de l’aspect militaire, et leur montrer qu’ils ne sont pas abandonnés. C’est la formule qu’on a réussi à maintenir jusqu’à présent. Et le secret de cette formule, c’est de montrer que l’on respecte vraiment leur souveraineté, que la finalité, c’est de quitter le pays et de les laisser prendre en charge leur avenir. Il y a une chose que tous les Afghans, même les Taliban, partagent, c’est l’orgueil national. Il s’est construit en 4000 ans et il faut jouer sur cette fibre pour travailler ensemble.

Centre d’actualités de l’ONU : On parlait de transition, pour qu’elle ait lieu, il faut la sécurité, mais aussi des pouvoirs en place -exécutif, législatif, judiciaire- et une indépendance de ceux-ci, est-ce le cas ?

Le Représentant spécial Staffan de Mistura visite un bureau de vote à l’école d’Amani à Kaboul, en septembre 2010.

Staffan de Mistura : Non. L’Afghanistan n’est pas la Suisse. Et ce ne sera pas la Suisse pendant longtemps. Ils ont leurs traditions, leur culture, leur passé qui sont énormes et pèsent lourd. Donc il ne faut pas s’attendre à des miracles. Mais, il y a quand même eu deux élections déjà. Pas parfaites, c’est sûr, mais deux élections ; et la seconde était bien meilleure que la première. Et lors de ces scrutins, il y a eu deux institutions, les deux commissions électorales, qui ont montré leur force, qui ont tenu le coup, qui ont résisté aux pressions, à toutes les pressions. Le résultat, c’est un Président élu, et un Parlement élu. Et je pense que le Parlement est franchement assez indépendant. Le problème, c’est le pouvoir judiciaire. Il ne donne pas assez l’impression d’être indépendant, fort et focalisé sur ce qu’il faut faire.

Centre d’actualités de l’ONU : Quel est le problème avec le pouvoir judiciaire ? La corruption ?

Staffan de Mistura : Oui, mais pas seulement. Le pouvoir judiciaire a plutôt voulu s’occuper de changer le résultat des élections que de combattre la corruption. Ce qui n’est pas la meilleure preuve d’indépendance évidemment. Mais les autres pouvoirs, les fonctionnaires du ministère de la justice, les juges, les procureurs, les services de police, etc, tous le savent, autant que les communautés internationale et nationale, qui le disent pour que ça change.

Centre d’actualités de l’ONU : Dans ce parlement élu, il y a aussi des femmes, une soixantaine, c’est un vrai succès ? Un motif de satisfaction pour vous, la MANUA et l’ONU ?

Staffan de Mistura : Le succès, c’est d’abord que des femmes aient fait campagne à visage découvert et gagné leurs mandats de parlementaire, souvent contre des hommes d’ailleurs. Et puis, cela veut dire ensuite que les femmes afghanes sont prêtes à jouer leur rôle. Il y a une formule en Afghanistan, qui dit : « si vous donnez une éducation à un homme, vous formez un homme. Si vous donnez une éducation à une femme, vous formez une femme, mais vous formez aussi une famille et beaucoup plus que ça encore ». Dans le cas des parlementaires, « vous formez un mouvement qui va dans la bonne direction ». Donc, oui, c’est un vrai succès des voir ces femmes représentées au parlement afghan.

Centre d’actualités de l’ONU : Dans le passé, les appartenances tribales ou ethniques ont souvent empêché la construction d’un Etat stable, fort, inclusif de toutes les composantes de la société afghane, aujourd’hui n’est-ce pas à nouveau un obstacle à la reconstruction ?

Le Secrétaire général Ban Ki-moon (à gauche) et Staffan de Mistura accueillis par des enfants afghans alors qu’ils se rendent vers le ministère des affaires étrangères à Kaboul.

Staffan de Mistura : C’est vrai qu’en Afghanistan, ces appartenances tribales et ethniques sont très fortes. Mais finalement, c’est un Afghan de l’ethnie ouzbèke qui a été élu à la présidence du parlement. Et il y a eu un vrai jeu politique! Avec deux grandes figures, deux rivaux, issus des grandes formations. Et finalement, cela n’a été ni l’un, ni l’autre, mais un président issu d’une minorité. C’est vraiment un excellent signe.

Centre d’actualités de l’ONU : Après quarante et un ans au service de l’ONU, vous disposez d’une expérience hors du commun. Quels points communs et quelle différence entre cette mission et les précédentes?

Staffan de Mistura : J’ai fait 19 missions en zone de guerre et 4 en zone "tranquilles". J’ai été confronté à pratiquement toutes les guerres de ces quarante dernières années, sauf le Congo et le Timor. Il y a un point commun, dans toutes les missions : il y a des victimes civiles. Et c’est pour ça que je fais ça depuis 41 ans. J’étais à Chypre dans les années 1970 et c’est en voyant un jeune garçon abattu par un tireur à une terrasse devant moi, que j’ai décidé de rejoindre l’ONU. Cela, c’est la réalité de toutes les missions.

Maintenant, chaque mission est différente, chaque fois c’est un nouveau défi. C’est spécial. La Somalie n’est pas le Kosovo, qui n’est pas le Liban, qui n’est pas le Soudan, qui n’est pas l’Iraq. Et ma dernière mission en Iraq n’est pas la même que la première, ni la seconde.

Centre d’actualités de l’ONU : Qu’est ce qui vous intéresse alors en Afghanistan et dans cette mission ?

Staffan de Mistura : C’est un pays qui a des composantes terriblement attachantes. C’est un peuple fier. C’est un peuple orgueilleux. C’est un peuple qui n’a jamais été conquis par quiconque en 4000 ans, parce qu’il a toujours été capable de se libérer seul. Mais c’est aussi un pays où ils sont tous passés : Alexandre Le Grand, les Mongols, les Indiens, les Chinois, les Arabes, les Anglais, les Russes, et maintenant, 46 pays. Conclusion, c’est un pays qui a absorbé toutes ces cultures, tout en maintenant férocement sa propre culture. C’est passionnant, mais ça le serai encore plus si c’était en paix.

Centre d’actualités de l’ONU : Pour des questions de sécurité, les conditions de travail et de vie sur place des employés de l’ONU sont difficiles, très contraignantes. Cela pèse sur votre travail ?

Staffan de Mistura parle à la presse à Herat à la suite d’une visite dans la province.

Staffan de Mistura : Sans aucun doute. D’autant que c’est devenu encore plus dangereux. Nous avons perdu cinq personnes l’année dernière et il y a eu récemment une tentative d’attentat par quatre kamikazes contre des locaux de l’ONU à Hérat, sans conséquences heureusement. Le grand dilemme, c’est celui de l’ONU dans toutes les zones de guerre. Si nous sommes neutres et que nous avons une mission, nous devons être proches de la population, en contact avec elle, donc visibles. Mais si on est visible, on est aussi exposé. Donc il faut trouver un juste milieu, entre présence et sécurité, proximité et protection. C’est pour cela qu’il est important aussi que nous soyons tous des volontaires pour aller travailler dans ce pays.

Centre d’actualités de l’ONU : Les Afghans font quand même la différence entre l’ONU d’un côté, les forces internationale de l’autre ?

Staffan de Mistura : Bien sûr. Et ils font même une différence au sein de l’ONU, entre par exemple le Secrétariat, le Conseil de sécurité et les agences de l’ONU. Ils savent qui s’occupent des vaccinations, qui s’occupent des écoles, qui s’occupent de l’aide alimentaire. C’est le signe qu’ils nous connaissent plus qu’on ne l’imagine parfois. Ce qui est normal d’une certaine manière, puisque l’ONU est active en Afghanistan depuis 60 ans déjà.