Entretien avec Yann Arthus-Bertrand, Ambassadeur de bonne volonté du Programme des Nations Unies pour l'environnement

Yann Arthus-Bertrand, Ambassadeur de bonne volonté du PNUE

7 février 2011 – Défenseur convaincu de la planète, le journaliste-photographe français Yann Arthus-Bertrand a créé en 2005 la Fondation GoodPlanet qui œuvre à la sensibilisation du grand public à l’environnement. Cet engagement lui a valu d’être désigné Ambassadeur de bonne volonté du PNUE en 2009.

Auteur de « La Terre vue du ciel », un livre de photos à succès, en partenariat avec l’UNESCO, qui a donné lieu à une exposition itinérante présentée dans plus de 110 villes dans le monde, Yann Arthus-Bertrand a aussi réalisé en 2009 le documentaire « Home » qui dénonce les conséquences des activités humaines sur l’environnement.

A l’occasion du lancement de l’Année internationale des forêts le 2 février 2011 à New York, Yann Arthus Bertrand a présenté son dernier film « Forest » sur l’importance de la gestion durable des forêts.

Dans un entretien au Centre d’actualités, il revient sur son engagement écologique, ses combats pour la sauvegarde de la planète et de l’environnement.

Centre d’actualités de l’ONU : Qu’est ce qui vous a amené à vous engager de la sorte pour la cause de l’environnement ?
Yann Arthus-Bertrand : Agir rend heureux. M’investir dans ce combat, y croire et avancer, ou essayer de faire avancer les choses, donne du sens à ma vie. Je ne me vois pas faire le travail que j’ai choisi, celui de journaliste-photographe, sans être engagé. Dans le monde d’aujourd’hui, un journaliste ne peut pas ne pas être engagé.

L’engagement donne du sens à la vie. Moi, je le fais comme photographe, mais l’architecte le fait en dessinant une maison écologique, l’ingénieur en développant une voiture proprLa beauté de la Terre suscite énormément d'émotion, et à travers cette émotion, on parvient à véhiculer du savoir, de la connaissance et de la prise de conscience.e. Donc chacun agit, à sa façon. C’est ce qui me paraît fondamental aujourd’hui : être dans l’action. Arrêter surtout de se plaindre parce que les Etats ne font pas ci ou pas ça, parce que les entreprises font ci ou ça, que le voisin fait ci ou ça…

Le monde va tellement vite qu’il est difficile d’avoir le temps de prendre du recul, de la distance. Pour moi, c’est le rôle des journalistes, entre autres, de prendre ce temps, pour parler au cœur des gens. Et pour parler au cœur des gens, je crois en l’image –la photo, le film, la télévision, les affiches, les sites Internet. C’est un outil très efficace. Les images de la Terre, de ses paysages, touchent directement les gens. La beauté de la Terre suscite énormément d’émotion, et à travers cette émotion, on parvient à véhiculer du savoir, de la connaissance et de la prise de conscience.

Centre d’actualités de l’ONU : Vos photos de « La Terre vue du ciel »,  vos films « Home » et « Forest » sont essentiellement réalisés avec des images aériennes qui donnent de la distance. S’agit-il de votre marque de fabrique pour provoquer cette prise de conscience ?

Yann Arthus-Bertrand : C’est très important pour moi, car j’essaye de m’adresser aux gens, à la société civile. Aujourd’hui, les hommes politiques sont complètement dépendants de l’opinion publique. Ils n’ont qu’une vision électoraliste. Il n’y a aucun grand leader capable de prendre une grande décision, parce qu’en démocratie, ce sont les bulletins de vote, donc les électeurs, qui font les hommes politiques. Pour que la prise de conscience ait lieu, que les choses changent, c’est l’opinion publique qu’il faut changer, convaincre de l’urgence d’agir. Plus que les hommes politiques, qui ne cherchent qu’à plaire à leurs électeurs.

Moi, j’essaye de parler à la base, ce qui est d’ailleurs très délicat. Car nous vivons dans un énorme paradoxe économique. Le modèle, c’est la société de consommation. Le monde entier est déterminé par le commerce, qui mène littéralement le monde. Le moteur, c’est l’envie de chacun de vivre mieux. Et comment ? En consommant. Ce qui veut dire que pour les pays, le Graal absolu, c’est le point de croissance économique. Tous les pays courent derrière, pour une cause légitime : améliorer les conditions de vie, avoir les moyens de construire des hôpitaux, des écoles. Mais en même temps, c’est aussi un modèle qui pousse à la consommation individuelle, effrénée.

Le discours assez radical, qui consiste à dire aux gens « consommez moins pour vivre mieux, parce que c’est intenable », ne peut pas être entendu, il ne peut pas fonctionner.

Centre d’actualités de l’ONU : Alors qu’est ce qu’il faut pour changer les choses ?

Yann Arthus-Bertrand : Provoquer une révolution des mentalités. Pas une révolution politique, économique, une révolution spirituelle, au sens de l’éthique, de la morale. Que les gens se demandent : « Est-ce que j’ai le droit de faire ça ? Est-ce que je peux vivre ma vie sans faire attention à mon impact sur mon entourage, mon environnement, la Terre sur laquelle je vis, les autres avec lesquels je la partage ? » C’est ce questionnement qu’il faut provoquer chez tout le monde. C’est sans doute naïf et utopique, mais il n’y a pas d’autres solutions.

Centre d’actualités de l’ONU : Pour le lancement de l’Année internationale des forêts, vous avez été sollicité par l’ONU pour réaliser un film « Forest » sur l’importance des forêts. Il s’adresse à un public mondial, via l’ONU, une organisation mondiale. Est ce parce que ce combat est pour vous global ?

Maelifellssandur, Région Myrdalsjökull, de l'Islande — photo © Yann Arthus-Bertrand

Yann Arthus-Bertrand : Oui et non. Car la réalité, c’est que 7% de la population mondiale émet 50% des gaz à effet de serre. Et les proportions sont les mêmes pour l’utilisation de l’énergie, des matières premières, de la viande, du bois, etc. Pour faire simple, une infime minorité, qui consomme le plus, impose les dégâts les plus importants, à une écrasante majorité, à qui elle demande de changer.
Nous, les pays riches, les pays développés, sommes en train de consommer la Terre. Il y a 3 milliards d’hommes et de femmes qui n’ont aucun impact sur la planète, qui vivent comme avant, et qui vont pourtant subir le changement climatique dont ils ne sont pas responsables. Moi, je ne me sens pas coupable de cette situation, mais je m’en sens responsable. Donc aujourd’hui, il y a un combat global à mener, mais qui commence dans les pays riches. C’est nous qui devons changer nos manières de vivre.

Centre d’actualités de l’ONU : Est-ce que cela veut dire que ce sont les pays développés qui doivent changer, pas ceux en développement ?

Yann Arthus-Bertrand : L’Occident est devenu le modèle du monde, donc les pays en développement ne rêvent que de vivre comme nous, ce qui est impossible, alors qu’ils devraient en fait refuser complètement notre modèle, qui n’est absolument pas tenable. Les pays en développement devraient nous donner l’exemple, mais malheureusement ce n’est pas ce qui se passe.

Centre d’actualités de l’ONU : Est-ce que vous parvenez à faire passer ce message lors de vos voyages, de vos interventions, dans les pays développés et en développement ?

Yann Arthus-Bertrand : Je me souviens d’une aventure à Bornéo. Je m’arrête un jour près d’un terrain où un paysan est en train de raser une parcelle de forêt. Je lui parle de déforestation, d’écosystème, de changement climatique. Le type me répond : « Tu viens ici avec ton hélicoptère pour me faire la leçon ? Moi je travaille pour nourrir ma famille ». Il m’invite ensuite sur son bateau, une embarcation traditionnelle, en bois. A bord, il y avait juste sa femme en train de nourrir un bébé et de regarder une série américaine sur un écran plat! Ca veut dire quoi ? Ca veut dire que son rêve à cette femme, c’est ce que cette série véhicule : le mode de vie à l’américaine, à l’occidentale. Vivre comme nous, consommer comme nous, avoir le même confort matériel que nous. Qu’est ce qu’on lui dit ? « Non, t’as pas le droit, car la planète est en danger ». On a créé le rêve, on en a profité, on leur a montré et maintenant on leur dit : « Désolé, pas pour vous, la planète est en danger ». Impossible, voilà, le problème. Donc la question, c’est : « est-ce que nous, en Occident, dans les pays développés, on va changer ? Est-ce qu’on va apprendre à partager ? ». Je n’ai pas la réponse, mais je crois qu’il faudra beaucoup d’ouverture et surtout beaucoup d’amour. Il faut que l’on accepte que pour que l’autre vive mieux, il faut que nous ayons un peu moins, qu’on partage un peu plus. Et ça, ce n’est vraiment pas facile.

Centre d’actualités de l’ONU : Pour vos films, vos photos, votre fondation, vous faites beaucoup appel aux financements de sociétés privées. Depuis 2009, l’ONU tente aussi d’impliquer le secteur privé, via le « Pacte mondial », qui rassemble des centaines d’entreprises privées adhérant à un code de bonne conduite, qui concerne notamment la protection de l’environnement. Impliquer les entreprises privées, même si elles sont souvent les premières accusées d’être à l’origine des problèmes d’environnement, est-ce la bonne démarche ?

Le fleuve Orénoque — photo © Yann Arthus-Bertrand

Yann Arthus-Bertrand : On arrivera à inverser la tendance et à changer la donne avec un seul mot : ensemble. On ne peut pas exclure une partie des acteurs, sous prétexte qu’on est en désaccord avec eux ou leurs pratiques. Donc, oui les sociétés privées sont incontournables. Oui, il faut travailler avec elles. On ne fera pas une révolution en coupant les têtes, parce qu’on vit en démocratie, que tout le monde a le droit de faire entendre sa voix. L’enjeu, c’est de convaincre les gens, pas de les éliminer ou de les ignorer. Et ce n’est pas toujours facile, je l’ai dit, car changer, c’est compliqué. Mais c’est bien l’enjeu, une révolution culturelle.

Aujourd’hui on est dans une culture de consommation - plus un pays vend, plus il est riche, moins c’est bon pour l’environnement et en même temps, meilleur c’est pour son économie. C’est le système capitaliste qui n’est pas bon pour l’environnement. Je suis convaincu qu’il faut revoir ce modèle et c’est très délicat, parce qu’on a été élevé la dedans. Regardez un journal, la télé, lever la tête, partout des publicités pour consommer.

Centre d’actualités de l’ONU : Le secteur privé est-il donc aussi un des leviers ?

Yann Arthus-Bertrand : Evidemment. Il n’y a pas le gentil consommateur et le méchant pétrolier ou le méchant capitaliste. Le monde ne fonctionne pas comme ça. Quand un chauffeur de taxi à Paris est scandalisé par la marée noire dans le golfe du Mexique de la compagnie BP, je lui demande s’il se pose la question de l’origine de l’essence quand  il fait son plein. Est-ce qu’elle vient de Birmanie, du Darfour, du Nigéria ou du golfe du Mexique ? Donc, il faut arrêter de se plaindre et de se décharger de sa responsabilité sur les autres. Si on veut que les compagnies pétrolières changent, les consommateurs ont le pouvoir de l’imposer. Si on dit tous, « je ne veux plus de ce pétrole, s’il vient de tel pays, alimente la corruption de tel régime, détruit l’environnement de telle région », les choses changeront. Les grosses sociétés, les multinationales n’y échapperont pas, elles devront s’adapter.

D’ailleurs, regardez ce qui se passe aujourd’hui. La protection de l’environnement est devenue essentielle pour l’image des sociétés. Toutes veulent montrer désormais qu’elles sont respectueuses de la nature.

Et puis, n’oublions pas qu’un patron d’usine ou d’entreprise, ça reste un homme, avec une famille, des enfants, qui regarde la télévision, qui voit bien le problème et n’a pas comme objectif de détruire la planète. Lui aussi peut être sensibilisé, prendre conscience de l’urgence et décider de changer à son niveau. Je crois que les sociétés privées, dès lors qu’elles sont sincères et honnêtes sur leurs engagements, sont aussi des leviers incontournables pour la lutte contre le changement climatique, la protection des forêts, des écosystèmes.

Centre d’actualités de l’ONU : Vous collaborez beaucoup avec l’ONU, est-ce important pour vous que cette organisation participe directement à un combat d’envergure mondiale ?

Yann Arthus-Bertrand : Très honnêtement, je ne suis pas particulièrement impressionné par l’efficacité de l’ONU. Je m’associe à eux pour faire passer le message, pour gagner en efficacité. C’est vrai que l’ONU a organisé des conférences comme Cancun ou Copenhague pour lutter contre le changement climatique, mais quand on voit ce que cela coûte et ce qui en sort. Je pense malheureusement qu’aujourd’hui, l’ONU est complètement paralysée, parce qu’elle reste une organisation composée d’Etats ayant des intérêts divergents, mais qui ne peut pas avancer tant que tout le monde n’est pas d’accord pour avancer.
Il y a d’excellentes initiatives, de bonnes résolutions de l’ONU, beaucoup de gens bien, mais je crois qu’ils sont aussi coupés d’une certaine réalité.  Il y a 3 milliards de gens qui travaillent la terre à la main, et quand on travaille à l’ONU, on est quand même très loin de cette réalité. C’est démagogique de le dire, mais j’étais à Cancun, et c’était trop. Trop de gens, trop de paroles, de bla-bla, et finalement pas assez d’actions concrètes.

Centre d’actualités de l’ONU : Vous êtes Ambassadeur de bonne volonté du PNUE, n’est ce pas une preuve que vous croyez quand même à l’utilité de l’ONU, de cet engagement ?

Yann Arthus-Bertrand : Je ne vais pas être le cynique, le sceptique. Il faut dire bravo à toute bonne initiative. Même si on avance par petit pas, on avance. Le Directeur du PNUE, Achim Steiner, est quelqu’un de génial, son équipe aussi, et si je peux aider, je le fais, mais en général l’ONU n’est pas la seule et unique organisation pour des initiatives d’envergure mondiale et je crois que la société civile, et les ONG, prendront une place de plus en plus importante. Même les Etats se tourneront vers elles, parce qu’elles sont indépendantes, peuvent aller partout, réagir beaucoup plus vite, être beaucoup plus réactives.

Yann Arthus-Bertrand

Centre d’actualités de l’ONU : Donc, selon vous, ce sont les ONG, les fondations, les associations caritatives, ce qui émane de  la société civile qui provoquera le changement ?

Yann Arthus-Bertrand : La preuve, ma présence ici. L’ONU nous a sollicités pour accroître la sensibilisation du grand public à la protection des forêts. Notre film « Forest », nos affiches, tout ce qu’on fait avec goodplanet.org pour relayer l’Année internationale des forêts. Nous avons même lancé un nouveau site internet pour cet événement, avec le film gratuit, des dizaines de photos de forêts pour montrer sa beauté, sa richesse, son importance. Nous distribuons aussi des posters pédagogiques, pour toutes les écoles du monde. Il y a aussi un concours photo international. Tout est tourné vers la société civile. On profite aussi de notre présence aux Etats-Unis où le film « Home » n’a jamais été diffusé, pour le projeter gratuitement à New York. On a organisé aussi une projection et un débat à l’Université Columbia, pour sensibiliser les nouvelles générations, les étudiants qui seront de futurs décideurs. Les ONG, les fondations, la société civile, pour moi, ce sont effectivement des leviers très efficaces pour changer les mentalités, pour provoquer cette prise de conscience, cette révolution spirituelle dont je parlais au début.

Centre d’actualités de l’ONU : Pour conclure, quelle est, selon vous, la priorité absolue aujourd’hui ?

Yann Arthus-Bertrand : Que chacun prenne conscience de la réalité, qu’on soit dirigé par des gens convaincus, des leaders plus que des politiciens, qui y croient eux-mêmes et dont les choix ne sont pas déterminés uniquement par la volonté de plaire aux électeurs. La priorité, elle est simple : « arrêter le blabla et passer à l’acte »



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