Entretien avec Paulo Coelho, Messager de la paix des Nations Unies

L’écrivain brésilien Paulo Coelho, Messager de la paix des Nations Unies. Photo/Paul Macleod

22 décembre 2010 – L’écrivain brésilien Paulo Coelho a séduit les lecteurs du monde entier avec ses romans traduits dans 65 langues, à l’instar de son plus grand succès, « L’Alchimiste ». Il utilise aujourd’hui sa notoriété pour défendre les plus défavorisés. Cet engagement lui a valu d’être désigné Messager de la paix de l’ONU en septembre 2007. Ardent défenseur du multiculturalisme, ce natif de Rio de Janeiro travaille aussi avec l’UNESCO en tant que Conseiller spécial pour les dialogues interculturels et les convergences spirituelles. Il fait également partie du « Réseau des dirigeants masculins qui combattent la violence contre les femmes », une initiative lancée par le Secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, et qui réunit des dirigeants politiques, religieux et culturels du monde entier pour lutter contre ce fléau. Dans un entretien au Centre d’Actualités de l’ONU, il revient sur ses combats, sa vision du monde et son engagement avec l’ONU.

Centre d’actualités de l’ONU : Vous vous êtes engagé avec l’ONU au cours d’une décennie marquée par le 11 septembre 2001, les guerres en Afghanistan et en Iraq. Une décennie pendant laquelle le concept de « choc des civilisations, des cultures », a beaucoup été utilisé. Qu’en pensez-vous ?

Paulo Coelho : Je pense qu’un petit groupe de pays au sein de l’ONU a essayé -pour pouvoir justifier la guerre contre l’Iraq- de décrédibiliser l’ONU. Mais je crois que l’Organisation en est ressortie encore plus forte. Aujourd’hui, j’ai le sentiment que l’ONU agit de manière à ce que les résultats de ses actions soient mieux connus. J’ai le sentiment que l’OrganisationLa réalité, c’est que nous sommes beaucoup plus proches les uns des autres que nous ne le pensons passe désormais beaucoup plus de temps qu’auparavant à expliquer ce qu’elle fait, quels sont ses objectifs. Donc, je suis très fier de m’être engagé avec les Nations Unies, comme Messager de la paix. Je suis très fier, vraiment, même si mon engagement est en fait limité puisque je ne vois pas et ne sais pas exactement tout ce que fait l’ONU, dans tant de domaines différents.

Pour revenir sur l’idée du « choc » entre cultures, entre civilisations, je n’y crois pas. C’est quelque chose que certains dirigeants politiques ont tenté d’utiliser, et que les médias ont essayé et essaient encore de nous vendre, pour simplifier le monde, et leur travail. Quand ils parlent d’un « choc des civilisations », c’est juste une façon de séparer les choses, de manière simpliste. La réalité, c’est que nous sommes beaucoup plus proches les uns des autres que nous ne le pensons.

J’étais en Chine récemment. J’ai parlé à des gens normaux, simples et j’ai entendu les mêmes histoires que celles que vous entendez au Brésil. Alors, où est le choc des civilisations? Il n’y en a pas.

Nous vivons la même vie, mais nous pouvons avoir un malentendu ou ne pas nous comprendre. Et c’est là-dessus que nous avons à travailler. Au lieu de parler de nos différences, nous devrions parler davantage de nos points communs. Cela peut sembler un peu idéaliste, mais quand je vais sur mon blog, ma page Facebook, mon compte Twitter, je parle à des gens différents, qui vivent partout dans le monde et pourtant, vous découvrez qu’il est facile d’établir un dialogue.

Centre d’actualités de l’ONU : Pourquoi un tel engagement dans la défense du dialogue entre cultures, avec vos lecteurs mais aussi à travers vos activités avec l’ONU ?

Paulo Coelho : C’est à cause de mon histoire personnelle. J’ai vécu sous une dictature au Brésil et j’ai été arrêté trois fois. J’ai senti dans ma chair ce que cela signifiait de vivre sous un tel régime de privation de liberté.

Quand j’ai réalisé que mes livres étaient lus dans le monde entier - plus de 130 millions d’exemplaires ont été vendus, et chaque livre est lu en moyenne par trois personnes - je me suis dit « si je peux partager des histoires qui touchent le cœur de tant de personnes différentes, alors je peux participer d’une manière ou d’une autre à améliorer les choses dans ce monde. Chacun de mes lecteurs a des origines différentes, ils viennent d’Iran, d’Israël, d’Iraq, du Kurdistan, de l’Afrique du Sud. et il y a pourtant un pont culturel qui se crée.

Je pense que tous les gens se posent la même question. À la fin de la journée, on s’est tous posé la question classique et commune : qu’est ce que je fais ici? Et même si nous n’avons probablement pas la même réponse, nous avons la même question, donc nous pouvons nous comprendre les uns les autres.

La culture permet aux gens de mieux se comprendre. Et s’ils se comprennent mieux dans leur âme, il est plus facile de surmonter les obstacles économiques et politiques. Chacun doit comprendre que son voisin est en fin de compte pareil, les mêmes problèmes, les mêmes questions. Les gens doivent réaliser que leur voisin n’est pas différent, en dépit de sa différence de religion, d’origines socioculturelles.

En ce moment, je ne vois pas trop d’espoir dans le dialogue politique, mais j’en vois beaucoup dans le dialogue culturel.

Centre d’actualités de l’ONU : Vous utilisez beaucoup l’Internet, notamment les réseaux sociaux en ligne, pour développer ce dialogue avec vos lecteurs. Pensez-vous que ce nouvel outil permet de briser les frontières, ou du moins de les dépasser ?

Paulo Coelho : Les obstacles géographiques, oui, mais n’oublions pas que tout le monde n’a pas accès à l’Internet. Mais même si je peux atteindre une minorité, cette minorité peut créer une réaction de masse. Donc, à côté des livres, je dédie beaucoup de mon temps à Internet pour échanger des idées. Par exemple, aujourd’hui, j’ai posté sur mon blog un article d’un de mes lecteurs en Inde qui essaie de prendre des mesures pour mettre fin à la violence contre les femmes. Dès que j’ai posté l’histoire, elle a reçu beaucoup de soutien de partout dans le monde. En fin de compte, j’ai aidé quelqu’un qui vit dans la campagne indienne en publiant son histoire et en la propageant à travers le monde grâce à l’Internet. Cette personne n’est plus seule.

Nous nous aidons les uns les autres en partageant nos expériences. À la fin de la journée, la condition humaine requiert une chose : partager. Vous n’êtes pas ici juste pour profiter. Si vous ne partagez pas, vous n’êtes rien. Je vais vous donner un exemple. Vous pouvez regarder le coucher du soleil le plus beau, dans le plus bel endroit dans le monde. Mais ce beau coucher de soleil peut être une expérience oppressante parce que vous n’avez personne avec qui le partager. Si vous êtes dans un bazar ou une gare bondée, même sans beau coucher de soleil, cela vous donne plus d’émotion, plus d’interaction, cela devient une sorte de paradis. Nous sommes nés pour partager, nous sommes réellement nés pour partager, et il faut le faire. Vous devez partager ce que vous avez. Dans mon cas, l’Internet est un outil de partage. Mon blog est gratuit. Facebook est gratuit. C’est un de mes combats personnels : utiliser ma popularité pour rassembler les gens et partager ce que j’ai, et ce que chacun d’entre eux a.

Centre d’actualités de l’ONU : Pensez-vous qu’Internet, comme nouvel outil créateur de ponts entre les individus, nous a amené dans une période charnière qui change notre manière de percevoir les différences de culture ou les conflits ?

Paulo Coelho : Oui, nous sommes à un tournant. Mais est-ce pour le meilleur ou pour le pire? Il y a beaucoup de possibilités, le bon côté des choses, mais aussi le plus sombre avec la possibilité de contrôler l’esprit. C’est un même outil, avec deux manières différentes de l’utiliser. Si les gens commencent à se faire laver le cerveau, alors nous sommes en difficulté. Donc, je ne sais pas encore vraiment quoi penser de cet outil.

Pour ma part, autant que possible, je l’utilise pour promouvoir le côté positif, pas celui du lavage de cerveau. Maintenant, les gens sont devant le même choix que le mien, ils ont l’indépendance de l’utiliser différemment.

Centre d’actualités de l’ONU : Vous êtes Messager de la paix de l’ONU depuis 2007 et vous collaborez également avec l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), dont la devise est : « Construire la paix dans l’esprit des hommes ». L’une de ses missions est la promotion et la défense des cultures locales. Qu’est ce qui vous a amenez à cette collaboration?

Paulo Coelho : Nous devons protéger les cultures régionales et locales, car il est très important de préserver la diversité et le multiculturalisme. Comment pouvez-vous comprendre une culture régionale ou locale? Vous avez les livres, les histoires, la peinture, la danse, la musique, l’art. La seule manière dont les gens vont s’enrichir, la seule manière pour l’espèce humaine de s’enrichir, c’est grâce à la culture, le partage des différences. Parce que quand vous allez voir du côté du système politique, il y a toujours une barrière. Quand vous allez vers le système économique, il y a parfois des malentendus. Mais quand vous vous tournez vers la culture, vous commencez vraiment à tout comprendre.

C’est ce que j’ai dit au sujet de mes livres. Je ne dis pas : voici la vérité et tout le monde doit suivre ce que je pense et écrit. Ce que je dis, c’est que « nous vivons dans un monde d’êtres humains qui partagent les mêmes questions, mais ont différentes réponses en fonction de leurs cultures. Si nous avons les mêmes questions, nous avons un dénominateur commun, au sommet de la pyramide, où nous nous retrouvons. Les réponses aux questions, avec des différences, c’est la base de la pyramide ».

Les gens ont tendance à penser et à dire que la culture n’est pas le plus important, la plupart du temps parce qu’ils mélangent culture et divertissement, ce qui est une erreur totale. Comme je l’ai déjà dit, la culture est le seul pont qui reste. Donc, si nous avons des cultures, des cultures spontanées, des cultures populaires, elles ont besoin d’être protégées. Je ne crois pas en la culture parrainée ou financée par les gouvernements ou les sociétés privées, parce qu’ils en ont alors le contrôle ou peuvent l’utiliser pour leurs bénéfices. En général, je crois à la manifestation spontanée de la culture, de l’art, de la musique, de la danse. Parfois, vous voyez les gouvernements ou les Etats subventionner des évènements ou organisations culturelles. J’y suis opposé, cela me rappelle l’Union soviétique, qui s’est finalement effondrée après avoir tenté d’imposer un modèle, qui a écrasé les différentes cultures, et qui n’était pas dans le cœur du peuple.

Centre d’actualités de l’ONU : L’ONU est une organisation qui existe grâce aux Etats réunis ensemble. N’ont-ils pas un rôle à jouer dans la protection des cultures ?

Paulo Coelho : Oui, mais l’UNESCO comme l’ONU, sont des outils. Exactement le genre d’outils nécessaires pour promouvoir le multilatéralisme ou le multiculturalisme. Dans ce monde, il y a différents pays, différentes cultures, différentes langues, différents peuples. Si les Etats et le gouvernement travaillent ensemble à l’ONU ou à l’UNESCO, pour construire un monde meilleur, avec plus de dialogue, plus d’échanges, plus de connaissance des uns des autres, le monde devient un lieu plus tolérant où nous nous enrichissons les uns les autres, il n’y a aucun problème à ce que des Etats ou des gouvernements travaillent ensemble.

Comme je l’ai dit à propos de l’Internet, un outil est un outil, la question est de savoir comment vous l’utilisez. Et l’ONU et l’UNESCO font vraiment une différence, pas parce qu’elles sont apolitiques ou sans buts lucratifs, mais parce que les gens qui gèrent ces organisations sont engagés dans cet objectif de promotion de ponts entre les peuples. C’est aussi pourquoi j’ai accepté de m’impliquer. Vous rencontrez des gens engagés et responsables à l’ONU et à l’UNESCO. Je ne connais aucune autre organisation de ce genre. Et j’ai saisi l’occasion d’ajouter ma pierre à ce que font ces organisations. Je suis très fier d’être Messager de la paix pour l’ONU, autant que de participer à des actions de l’UNESCO.

Centre d’actualités de l’ONU : Vous militez aussi en faveur des femmes. Pourquoi avez-vous choisi de faire partie du « Réseau des dirigeants masculins qui combattent la violence contre les femmes », une initiative lancée par le Secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, qui réunit des dirigeants politiques, religieux et culturels du monde entier pour lutter contre ce fléau.

Paulo Coelho : Moi-même, ma famille, nous n’avons jamais vécu directement la violence contre les femmes, mais cela ne signifie pas que je suis aveugle. J’ai des amis qui en souffrent, je rencontre des gens qui en sont victimes. Et ils ne peuvent pas se plaindre parfois, car ils en ont trop honte.

Vous ne pouvez pas fermer les yeux sous prétextes que vous ne le voyez pas, quand vous savez que ça se passe, parfois juste à côté. Victime ou pas, vous devez faire quelque chose. J’ai donc accepté cette proposition de l’ONU pour faire partie de cette initiative. De l’histoire que j’ai posté sur mon blog aujourd’hui sur ce sujet, aux conférences, en passant par les livres et l’Internet, tout est bon pour changer la situation, lutter contre la violence faite aux femmes. Pour moi, c’est encore partager ce que j’ai et ce que d’autres n’ont pas - une vie de paix, sans violence – pour les aider à enfin avoir la même chose.

Il n’y a pas de différence entre les sexes pour ce genre de combat. Nous sommes des êtres humains. Et en tant qu’être humain, vous devez vous battre contre toute forme de violence. Sinon, quel est le sens de la vie ?

Les hommes devraient être plus conscients des problèmes rencontrés par les femmes. Par exemple, le cancer du sein est une maladie de femmes, mais nous devrions être plus conscients. Malheureusement, dans notre monde contrôlé par les hommes, la sensibilisation est trop faible. Les choses doivent changer et qu’y-a-t-il de mieux que l’ONU, une organisation mondiale à but non lucratif, qui fait la promotion de la paix et d’une vie meilleure pour tous les êtres humains. C’est pour cette raison que j’ai accepté de faire de ce réseau, et encore une fois, j’en suis fier.

J’utiliserai ma popularité pour la sensibilisation et l’action autant que je le peux. Parce que je pense que nous, les hommes, nous devons être beaucoup plus actifs dans cette lutte.



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