Entretien avec la Haut commissaire des Nations Unies pour les droits de l’homme, Navi Pillay

Navi Pillay lors d’une conférence de presse à Genève (2 octobre 2008)

9 décembre 2008 – Navi Pillay a pris ses fonctions de Haut commissaire des Nations Unies pour les droits de l’homme en septembre, quelques mois avant la célébration le 10 décembre du 60e anniversaire de l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Elle a été la première femme non-blanche à être juge à la Haute Cour d’Afrique du Sud. Elle a été juge à la Cour pénale internationale et présidente du Tribunal pénal international pour le Rwanda.

Centre d’actualités de l’ONU: Quand êtes-vous devenue pour la première fois consciente de la race et de la couleur de peau ?

Navi Pillay: C’est une longue histoire. J’avais 16 ans quand j’ai écrit un exposé qui traitait du rôle des femmes sud-africaines dans l’enseignement aux enfants des droits de l’homme. Quand l’exposé a été publié, ma communauté a collecté de l’argent pour envoyer cette jeune femme prometteuse mais sans le sou à l’université.

J’ai failli ne pas devenir avocate parce que, quand je suis entrée à l’universit&eaPermettre à la discrimination, à l’inégalité et à l’intolérance d’échapper à tout contrôle peut avoir des conséquences génocidaires.cute; pendant le régime de l’apartheid, la ségrégation était partout. Le responsable du bureau de la scolarité m’a découragé de devenir une avocate. On m’a dit des choses du genre : « des secrétaires blanches ne peuvent pas recevoir d’ordres de la part d’une personne noire », ou on me demandait : « qui dans votre famille est avocat ? »

Même après avoir décroché mon diplôme, en tant que femme noire, j’ai dû me battre contre de multiples formes de discrimination et de multiples barrières. Finalement, un avocat noir a accepté de me prendre comme stagiaire, mais d’abord il m’a demandé de promettre de ne pas tomber enceinte.

J’ai commencé à travailler en indépendante en 1967, non pas par choix, mais parce que personne ne voulait employer une femme avocate noire. Au début des années 1970, j’ai combattu les lois de l’apartheid qui permettaient la torture et des méthodes d’interrogation illégales. Cela a permis de meilleures conditions pour de nombreux détenus y compris pour mon mari aujourd’hui décédé et pour tous ceux emprisonnés à Robben Island, dont Nelson Mandela.

Centre d’actualités de l’ONU: Comment votre vie en tant que personne d’origine indienne sous le régime de l’apartheid a façonné votre carrière dans les droits de l’homme ?

Navi Pillay: J’ai grandi à Durban sous le régime de l’apartheid qui institutionnalisait la discrimination raciale en refusant d’accorder des droits de citoyens égaux à tous ceux qui n’étaient pas blancs. Plus tard, j’ai été juge au Tribunal sur le Rwanda et j’ai appris comment la haine ethnique a abouti à un génocide. Permettre à la discrimination, à l’inégalité et à l’intolérance d’échapper à tout contrôle peut avoir des conséquences génocidaires. Mais l’expérience de l’Afrique du Sud montre qu’avec une volonté politique et un engagement à agir, la discrimination, l’inégalité et l’intolérance peuvent être surmontées. Nous venons d’être témoins de l’élection du premier Président des Etats-Unis africain-américain, un pays où la ségrégation raciale est un souvenir personnel pour certains autant qu’il l’est pour moi.

Centre d’actualités de l’ONU:Quelques mois après avoir pris vos fonctions, comment évaluez vous la situation des droits de l’homme à travers le monde 60 ans après l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’homme ?

Navi Pillay avec le Président haïtien René Préval lors d’une visite en Haïti (30 octobre 2008)

Navi Pillay: Un corps de lois internationales étendu et croissant a étoffé les principes de la Déclaration universelle, obligeant les Etats à les faire respecter. Ces principes ont trouvé un écho dans les constitutions et les lois de plus de 90 pays. Des mécanismes internationaux, régionaux et nationaux ont été mis en place pour à la fois garantir les droits de l’homme et assurer leur promotion et leur protection. Partout, la société civile surveille avec vigilance et une influence croissante la manière dont les lois sont interprétées et les droits sont appliqués.

Il n’y a pas de doute que, malgré toutes nos avancées législatives et pratiques, il existe de sérieuses lacunes dans la protection des gens contre la peur, l’injustice et l’inégalité.

L’impunité, les conflits armés et les régimes autoritaires n’ont pas été vaincus. Il est regrettable que les droits de l’homme soient parfois mis de côté pour promouvoir des politiques sécuritaires à courte vue. Et de façon lamentable, un compromis entre la justice et la paix est souvent invoqué à tort quand les sociétés émergent d’un conflit et que les combattants retournent chez eux.

Cela me fait aussi de la peine que la violence contre les femmes ait lieu quotidiennement dans de trop nombreux pays. En République démocratique du Congo, comme dans de nombreux conflits, une telle violence est endémique et répandue. Le Conseil de sécurité des Nations Unies et les tribunaux internationaux ont clairement établi que le viol et d’autres formes de violence sexuelle peuvent être des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité ou peuvent être considérés comme constitutifs d’un génocide. De telles agressions restent souvent impunies. Les auteurs devraient être trainés en justice si l’on veut mettre fin au cycle de violence et de représailles.

Centre d’actualités de l’ONU: L’an prochain, la conférence sur la lutte contre le racisme à Genève examinera les progrès réalisés dans le monde depuis la Conférence de Durban en 2001. Quel impact de telles réunions peuvent-elles avoir sur la lutte contre le racisme ?

Navi Pillay: La Conférence d’examen de Durban est une occasion de réaffirmer les principes de non discrimination et d’aller au-delà de la Déclaration de Durban et du Programme d’action. Il est important pour les Etats de revisiter ces engagements et de s’assurer que les lacunes dans la mise en œuvre sont remplies. Quand la conférence d’examen se réunira en avril, les Etats auront une opportunité de montrer leur détermination à combattre l’intolérance en faisant avancer l’ordre du jour antiraciste. La conférence évaluera la mise en œuvre des engagements pris par les gouvernements il y a sept ans à Durban pour éliminer la haine raciale et la discrimination. Il est impératif que tous les Etats participent et contribuent à ce processus crucial afin de consolider et d’améliorer le consensus sur les questions des droits de l’homme fondamentaux sur lesquelles nous sommes tous d’accord.

Centre d’actualités de l’ONU: Certains Etats ont décidé de ne pas participer à la conférence. Que pensez-vous de ces absences ?

Navi Pillay: Il est regrettable qu’en janvier le Canada ait annoncé son intention de se retirer de la Conférence d’examen de Durban. Et ce mois-ci, Israël a également pris cette décision.

Derrière ces décisions, il y a la polémique qui a entaché la Conférence de Durban contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance en 2001 et qui a été causée par le comportement antisémite de certaines organisations non-gouvernementales en marge de la conférence.

Ce qui est souvent ignoré est que le document qui est sorti de la conférence elle-même, la Déclaration et le Programme d’action de Durban, a transcendé les approches intolérantes et qui divisent. Il offre un cadre global complet pour l’adoption de lois et de politiques anti-discriminations plus efficaces. Il met en exergue la discrimination contre les minorités, les migrants et les peuples autochtones. Le document déclare clairement que : « L’Holocauste ne doit jamais être oublié ». Il appelle à mettre fin à la violence au Proche-Orient et reconnaît le droit d’Israël à la sécurité. Il appelle les Israéliens et les Palestiniens à reprendre le processus de paix et exprime sa profonde inquiétude concernant l’augmentation de l’antisémitisme à travers le monde et les préjugés croissants visant des croyances religieuses, dont l’islamophobie.

Centre d’actualités de l’ONU: Est ce que le retrait du Canada et d’Israël affaiblit la conférence ?

Navi Pillay: Si tous les Etats ne sont pas engagés dans le processus, l’objectif d’agir de manière déterminée contre le racisme et la discrimination pourrait rester hors d’atteinte. Aussi, les inquiétudes exprimées par le Canada et Israël que la conférence d’examen devienne une plateforme pour dénigrer Israël doivent être étudiées. Il y a sept ans, malgré la haine et l’hostilité qui a eu lieu en périphérie de la conférence, les Etats ont transcendé les divisions dans le document final de la conférence en définissant un accord sur les mesures nécessaires pour combattre le racisme et l’intolérance.

Les victimes de discrimination, d’intolérance et de racisme méritent un débat franc et une action concrète. Nous pouvons éviter ou surmonter les divergences en nous concentrant sur la manière de donner un nouvel élan au combat contre ces pratiques. Les Etats ont la responsabilité d’exercer un leadership dans la lutte contre la discrimination raciale et l’intolérance. Quel message le boycott d’un Etat envoie à ceux qui souffrent du racisme ? Quel message envoie-t-il à ceux qui sont les auteurs du racisme ? Ce combat nous concernent tous dans nos sociétés de plus en plus multiculturelles et multiethniques où les défis posés par le racisme et la discrimination alimentent la haine et exacerbent le conflit.

Centre d’actualités de l’ONU: Vous avez eu une carrière brillante dans les droits de l’homme aux niveaux national et international. Quels sont, selon vous, les principaux défis dans votre fonction de Haut commissaire ?

Je pense qu’il y a plusieurs défis. Notre problème est que bien que tous les Etats aient, au moins dans une certaine mesure, adopté une certaine rhétorique, ils n’ont pas toujours fait l’effort de transformer leur engagement en réalité. Aussi, il y a des lacunes dans la mise en œuvre de la Déclaration universelle des droits de l’homme, et l’une des principales difficultés que j’affronte, comme mes prédécesseurs, est d’obtenir que la communauté internationale prenne les droits de l’homme au sérieux. Quand je vais quitter ce poste, j’aimerais être en mesure de dire que j’ai réussi à faire la différence dans la vie des gens, parce que l’organisation que je dirige a fonctionné au maximum de sa capacité.