Entretien avec Margot Wallström, Représentante spéciale du Secrétaire général pour la violence sexuelle dans les conflits

Margot Wallström, chargée de la violence sexuelle dans les conflits

11 novembre 2010 – La Suédoise Margot Wallström a été nommée en février 2010 au poste de Représentante spéciale du Secrétaire général de l’ONU pour la violence sexuelle dans les conflits. Elle défend depuis de longue date les droits et les besoins des femmes. Elle a joué un rôle important pour faire prendre conscience du caractère urgent de la mise en œuvre des résolutions 1325 et 1820 du Conseil de sécurité de l’ONU sur l’autonomisation des femmes. Au cours de sa carrière, elle a été plusieurs fois ministre en Suède. Elle a également été Commissaire européenne à l’environnement et Vice Présidente de la Commission européenne.

Centre d’actualités de l’ONU : Votre mandat couvre les violences sexuelles dans les conflits. Pourriez-vous nous expliquer cette notion ?

Margot Wallström : Aujourd’hui, la nature des conflits a changé. Les civils sont de plus en plus victimes des conflits modernes et malheureusement les femmes et les enfants sont les plus touchés. La violence sexuelle est utilisée comme une arme de guerre ou comme une tactique de guerre. Historiquement, c’est un phénomène qui est présent dans chaque conflit.

Centre d’actualités de l’ONU : La communauté internationale considère le viol comme une arme de guerre. En quoi la violence sexuelle peut-elle être utilisée comme une arme La violence sexuelle dans les conflits est un fléau global.de destruction ?

Margot Wallström : De plus en plus, nous parlons de tactique de guerre et de conséquences de la guerre. Le fait de considérer que c’est une arme peut être débattu. Mais c’est définitivement ce que l’on peut constater après les atrocités perpétrées cet été à Walikale au Nord-Kivu (à l’est de la République démocratique du Congo). Nous pouvons constater que ces crimes ont été commis de manière systématique, planifiés, alors qu’à ce moment-là il n’y avait pas de tueries.

Cela a été utilisé comme un moyen de diffuser la terreur et la peur. C’est une manière de prouver son pouvoir et son contrôle. Cela inflige une peur à toute la communauté, c’est également un message aux hommes : « Vous n’êtes pas capables de défendre vos femmes ». Malheureusement c’est une arme efficace, bon marché et silencieuse qui a des effets importants sur le long terme.

Centre d’actualités de l’ONU : Après la découverte des viols de masse en RDC cet été, en juillet-août 2010, quelles leçons tirez-vous de la réponse de l’ONU ?

Margot Wallström : Premièrement, il faut répondre à la question de savoir pourquoi les Casques bleus sur le terrain n’ont pas vu les signes avant-coureurs et n’ont pas pu s’apercevoir de ce qui était en train de se passer dans la zone.

Les rebelles ont commencé à bouger, à bloquer les routes, ils ont bien sûr menacé les villageois, ils ont répandu la terreur. Vous devez supposer que des viols vont être commis lorsque ces faits surviennent, quand des villages sont pillés. Pourquoi personne n’est venu demander de l’aide ? Etait-ce parce qu’ils étaient effrayés de le faire ou parce que les Casques bleus n’avaient pas les capacités d’entrer en contact ou de communiquer avec les populations locales. C’est une des conclusions qui a déjà été tirée et qui nécessite une amélioration, c’est-a-dire notre possibilité à communiquer avec les villages et entre les villages notamment avec des moyens supplémentaires en termes de téléphones portables et d’équipements radio. Cela pourrait aider à envoyer un avertissement.

Centre d’actualités de l’ONU : Pensez-vous que l’ONU devra augmenter la prise en charge psychologique dans ses missions et opérations ?

Margot Wallström : C’est quelque chose qui a été pratiquement totalement ignoré jusqu’à maintenant. Le besoin de soutien psychologique et d’aide pour ces femmes est énorme. Je pense que l’ensemble du système de l’ONU doit apprendre à mieux se coordonner pour garantir qu’il n’y ait pas de doublon dans le travail qui est fait sur le terrain et qui doit être plus efficace. Je pense que les travailleurs humanitaires font clairement du bon travail.

Beaucoup de femmes quand vous leur parlez disent : « nous voulons la paix, nous voulons que les groupes rebelles s’en aillent, nous souhaitons simplement vivre en paix ». Elles veulent de l’éducation pour leurs enfants et des soins de santé, elles veulent avoir accès aux besoins de base quotidien. C’est ce qu’elles veulent avant tout. Il y a un énorme manque en termes de soutien psychologique.

Centre d’actualités de l’ONU : Les Nations Unies ont célébré le dixième anniversaire de la résolution 1325 du Conseil de sécurité. Dix ans après, quelles sont les principales réalisations et quels sont les principaux défis à relever ?

Margot Wallström : Nous devons admettre que nous pouvons être loin d’être heureux sur la mise en œuvre de la résolution 1325. La résolution reconnaît le rôle des femmes au sein des Casques bleus comme agents de changements. Elles sont toujours fortement sous-représentées dans les sphères de décisions politiques et dans les négociations d’accords de paix. Ce problème est loin d’être abordé dans tous les accords de paix, le résultat général est très pauvre. En termes de cadre de travail normatif, nous pouvons pointer quelques succès, mais les femmes sont loin d’être équitablement représentées.

Centre d’actualités de l’ONU : Une résolution peut-elle mener à des changements sur le terrain ? Qu’est-ce qui doit être fait pour qu’une résolution devienne réalité ?

Margot Wallström : C’est la manière dont nous pilotons les décisions qui importe. Les documents sont importants mais ils doivent être mis en œuvre. La législation est aussi pertinente que l’est son application. L’application sur le terrain de cette résolution nécessite du courage politique. C’est ma solution. Je pense que nous devons simplement décider que nous ne pouvons pas nommer une équipe ou une délégation pour négocier la paix où que ce soit sans la présence de femmes. Il existe beaucoup de négociations de paix qui ont été menées sans les femmes. Cela devrait être interdit. Vous ne pouvez pas négocier la paix sans avoir des femmes autour de la table.

Centre d’actualités de l’ONU : Y a-t-il des exemples d’accords de paix où les femmes ont été impliquées ?

Margot Wallström : Si vous regardez au Libéria par exemple, les femmes ont eu à se battre pour avoir une place dans le processus de paix. Ce sont elles qui à la fin ont réellement poussé le processus vers l’avant pour négocier l’accord de paix. Sans les femmes qui manifestaient dans la rue, les hommes, trop contents d’être dans de beaux hôtels, pourquoi auraient-ils été enthousiastes à signer quoique ce soit. Les femmes ont poussé pour qu’ils signent. Elles ont dû se battre. On ne leur a pas donné un siège à la table des négociations. Elles devaient trouver leur propre voie pour montrer qu’elles représentaient un groupe important.

Centre d’actualités de l’ONU : Quels seront les prochaines étapes importantes pour améliorer la situation des femmes ?

Margot Wallström : Nous avons une obligation d’information. Le 1er décembre nous allons présenter au Conseil de sécurité les rapports sur les résolutions 1820 et 1888. Ce sont des résolutions qui sont à la base de mon mandat. Nous allons proposer des recommandations. Parmi les sujets, nous évoquerons la manière dont nous pouvons améliorer le suivi et la gestion de nos opérations de manière à fonder notre action sur un savoir propre. Nous allons continuer nos efforts de plaidoyer et tout ce que nous faisons habituellement. Il est particulièrement nécessaire de mettre un terme à l’impunité. Je pense que le plus important signal à envoyer est de montrer que nous recherchons les auteurs de ces crimes, que nous allons les retrouver et qu’ils seront punis.

Nous souhaitons également davantage utiliser la culture dans notre communication. Nous avons rencontré Angélique Kidjo et quelques artistes africains qui ont la volonté de contribuer à notre action. Ils nous ont proposé d’écrire avec les populations des feuilletons radiophoniques afin qu’elles puissent être informées des messages clés sur les violences sexuelles et les viols. Par exemple, au Libéria, beaucoup d’hommes disaient que les femmes étaient habillées de manière indécente. Cela prouve qu’il y a beaucoup de travail en matière de communication sociale.

Centre d’actualités de l’ONU : Après la récente publication du rapport du Haut commissariat aux droits de l’homme sur les crimes commis en RDC entre 1993 et 2003, nous comprenons que l’arrestation de présumés responsables dépend d’une volonté politique. Qu’est ce qui peut être fait pour mettre un terme à l’impunité ?

Margot Wallström : Nous devons poursuivre les responsables. Nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour identifier les responsables et utiliser notre pouvoir de sanction, nous devons utiliser tous les leviers pour les poursuivre en justice.

Margot Wallström lors d’une visite à Walikale en République démocratique du Congo

Centre d’actualités de l’ONU : Etes-vous optimiste ou pessimiste?

Margot Wallström : Je suis devenue plus optimiste après que Mayele – un des membres du groupe armé Maï Maï Cheka, appréhendé dans la région de Walikale au Nord-Kivu — a été arrêté lorsque j’étais sur place en République démocratique du Congo (RDC). C’est exactement ce que nous devons faire. Nous avons vu qu’également les leaders rebelles et tous ces acteurs non-étatiques, sont sensibles à ne pas être identifiés et à ne pas finir sur l’agenda du Conseil de sécurité. Ils n’aiment pas ça. Ils pensent qu’après des négociations, ils vont obtenir le pouvoir, c’est pourquoi ils sont sensibles à cet type d’action ainsi qu’aux arrestations de leaders expatriés en France ou en Allemagne.

Centre d’actualités de l’ONU : A part la situation des femmes en RDC, y a-t-il une autre situation que vous souhaitez mettre en lumière ?

Margot Wallström : Bien sûr, la violence sexuelle dans les conflits est un fléau global. Nous observons toutes les situations. Je me rendrais bientôt en Bosnie-Herzégovine dans quelques semaines. Nous avons aussi des rapports réguliers du Népal, du Timor-Leste, du Myanmar où la violence sexuelle a été utilisée dans des conflits. Nous avons reçu aussi des rapports de Colombie et d’autres endroits. Nous allons prouver que nous faisons face à une guerre globale. Ce n’est pas seulement l’Afrique, même si nous gardons un œil sur des situations inquiétantes comme au Darfour.

Centre d’actualités de l’ONU : Vous avez travaillé dans des secteurs très différents. Vous avez été à la tête d’une chaine de télévision, vous avez été ministre des affaires civiles, de la culture ou encore des affaires sociales, vous avez été Commissaire européen à l’environnement. Quel est le lien entre vos anciens postes et l’actuel ? Qu’est qui fait que celui-ci est unique ? Qu’est-ce qui vous a amené à travailler à l’ONU ?

Margot Wallström : Je pense que le problème de l’égalité des genres a été un de grands thèmes de ma carrière avec le développement durable. Je pense que cela fait sens que les femmes aient un rôle plus important et une représentation dans la société. Cela fait sens aussi d’un point de vue économique. Ce n’est pas judicieux de se passer de leur talent et leur capacité. Pour moi, ce que je fais aujourd’hui n’est pas différent de ce que j’ai fait par le passé. C’est définitivement une continuité même si c’était différent avec des mandats spécifiques. La beauté de tout ca, c’est qu’aujourd’hui je peux utiliser tout ce que j’ai appris. J’utilise donc mon expérience politique et tout que j’ai accumulé ainsi que ma capacité à diriger, j’espère que j’utilise toutes ces compétences d’une bonne manière. Je n’ai plus de carrière à défendre où à prévoir. Je peux agir comme une défenseure indépendante contre les violences sexuelles dans les conflits. Je pense que c’est une situation formidable de travailler pour les Nations Unies.


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