Entretien avec Josette Sheeran, Directrice exécutive du Programme alimentaire mondial

Josette Sheeran, Directrice exécutive du PAM

20 septembre 2010 – L’Américaine Josette Sheeran occupe le poste de Directeur exécutif du Programme alimentaire mondial (PAM) depuis avril 2007. A ce titre, elle dirige le travail de l’agence dans plus de 70 pays où elle nourrit environ 90 millions de personnes chaque année. Il s’agit de la plus grande opération humanitaire contre la faim dans le monde. Ancienne haute responsable du gouvernement américain, Mme Sheeran est aussi actuellement la Présidente du Comité de haut niveau de l’ONU sur le management, qui assure la coordination et l’harmonisation au sein du système des Nations Unies.

Centre d’actualités de l’ONU : Les dirigeants du monde sont réunis au siège des Nations Unies pour discuter des progrès concernant les Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD). Un de ces objectifs est de réduire de moitié le nombre de gens qui sont affamés. Dans quelle mesure pensez-vous que cet objectif peut être atteint ?

Josette Sheeran : L’Objectif du Millénaire concernant la faim est celui qui est le plus menacé aujourd’hui. Nous avons vu le nombre de gens affamés augmenter depuis 1995. Toutefois, les prévisions pour 2010 montrent que nous pourrions observer une diminution pour la première fois depuis longtemps.

Nous avons appris quCela doit être la priorité de l’agenda mondial. Il n’y a rien de plus élémentaire que la faim. C’est l’aspect le plus dur de la pauvreté’une action internationale vigoureuse peut faire la différence. Nous savons ce qu’il faut faire et nous devons le faire de manière énergique. Cela doit être la priorité de l’agenda mondial. Il n’y a rien de plus élémentaire que la faim. C’est l’aspect le plus dur de la pauvreté

Centre d’actualités : Un rapport du PAM et de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) publié la semaine dernière indique que le nombre de gens souffrant de la faim de manière chronique est passé de 1 milliard à 925 millions. Est-ce le signe d’un tournant ?

Josette Sheeran : C’est une projection pour cette année et bien sûr nous avons vu récemment des inondations sans précédent au Pakistan qui n’ont pas été prises en compte dans ces projections. Ce n’est pas le moment de se reposer. Nous avons vu les prix des denrées alimentaires de nouveau augmenter. Les projections sont fondées sur une croissance économique en hausse. S’il n’y a pas cette croissance, et qu’il y a soudain une catastrophe ou une perte de récoltes non prévue, alors ces chiffres peuvent vraiment changer. Nous sommes dans une zone instable où les facteurs sous-jacents sont plus instables que jamais.

Centre d’actualités : De quelle manière les crises financière et alimentaire mondiales ont-elles entraîné un recul dans la lutte contre la faim ?

Josette Sheeran : Cela a été un revers dramatique. Cela a dévoilé les faiblesses structurelles dans la lutte contre la faim. Il y a un certain nombre de facteurs qui jouent dans la crise alimentaire. Un certain nombre de pays ont actuellement un déficit alimentaire. Et il y a des individus qui n’ont tout simplement plus les moyens d’acheter de la nourriture pour leurs familles. Deux millions de personnes ne peuvent plus acheter à cause des prix trop élevés. Cela peut être dû à de nombreuses raisons, mais il faut se rappeler que la nourriture est la dernière chose à laquelle les gens renonceront. Quand les populations ne peuvent pas se permettre un bon repas, alors vous savez que vous êtes face à la pauvreté la plus extrême.

C’est pourquoi lors de la crise, j’ai parlé d’un « tsunami silencieux ». Des villages dans pratiquement chaque pays sur chaque continent ont été affectés. Cela s’est produit partout dans le monde en développement. Notre accès aux gens dans le besoin a été touché.

Mais je dois rendre hommage à ceux qui nous ont soutenus. Nous avons eu 100 nations qui nous ont apporté un soutien durant la crise et nous avons vu de nouveaux pays faire des dons. Le Malawi est devenu un donateur, la Thaïlande a contribué de manière très importante pour aider Haïti, le Brésil a contribué aussi énormément. Nous avons vu une solidarité en action pour aider à s’attaquer aux Objectifs du Millénaire pour le développement.

Centre d’actualités : Quel impact la lutte contre la faim a-t-elle sur la réalisation des autres OMD ?

Josette Sheeran : Cela a un impact sur chaque objectif. La faim les met tous en péril, mais en particulier l’éducation, l’OMD numéro 2. Les enfants ne vont pas à l’école s’ils n’ont pas à manger. Ils vont chercher de la nourriture ou ils font ce qu’ils peuvent pour en trouver. C’est pourquoi c’est crucial.

Centre d’actualités : Dans quel domaine réussissons-nous le mieux, et le moins bien, dans la lutte contre la faim ?

Josette Sheeran : La première chose que je veux mentionner est que nous avons désormais changé nos politiques et stratégies pour nous concentrer sur les moins de deux ans. Ce sont les plus vulnérables. Nous avons constaté que les 1.000 premiers jours d’un enfant, de sa conception à l’âge de deux ans, sont les plus importants. S’ils sont malnutris, alors il y aura des dommages au cerveau et à leur corps. De nouvelles données scientifiques ont renforcé ce que nous avons appris et ont révolutionné la façon dont nous abordons la question de la faim : il n’est pas seulement important que les enfants aient des calories, il faut qu’ils aient le bon type de calories au bon moment, et qu’ils aient de la nourriture très nutritive.

Centre d’actualités : Qu’en est-il des pays et des régions ?

Josette Sheeran : Nous applaudissons ces pays qui ont réussi à sortir du piège de la faim ou sont proches de le faire. La Chine est très proche, c’était le plus grand programme du PAM il y a 20 ans mais aujourd’hui nous ne fournissons pas de nourriture dans ce pays. Le Viet Nam a réalisé l’OMD. Nous voyons en Afrique que le Ghana l’a réalisé, le Cap Vert a atteint l’OMD. La semaine dernière, nous avons eu une cérémonie pour saluer le Cap Vert, qui a pris en main complètement son programme de repas scolaires. C’est une grosse avancée. En Amérique latine, le Brésil fait de gros progrès avec une approche efficace et innovante.

Centre d’actualités : Y a-t-il une différence entre les hommes et les femmes quand il s’agit de la faim ?

Josette Sheeran : Les femmes sont le visage de la faim. La faim a un visage féminin. Elle touche les femmes de manière disproportionnée et elle a donc un impact sur les enfants aussi. Et cela se transmet de génération en génération. Nous avons donc concentré nombre de nos programmes sur les populations qui sont le plus dans le besoin, ce qui inclut ainsi les femmes qui sont souvent coupées des sources alimentaires, qui ont besoin d’une assistance alimentaire d’urgence.

Centre d’actualités : Le PAM est connu pour son travail dans les situations extrêmes, fournissant de la nourriture immédiatement après des catastrophes naturelles et d’autres crises humanitaires. Mais vous vous occupez aussi de ce que l’on pourrait décrire comme « la faim sur le long terme ». Comment faites-vous pour sortir les gens du cycle de la dépendance à l’égard de l’aide ?

Josette Sheeran : Le PAM dans les années 1980 était à 80% dans le développement. Mais avec la montée des catastrophes naturelles et des conflits, l’agence est à 80% dans l’humanitaire et à 20% dans le développement.

Nous avons constaté que mettre en œuvre des filets de sécurité alimentaire comme les programmes de nutrition dans les écoles est vital. Ils peuvent être le fondement d’un succès à l’avenir. Avec de solides programmes de nutrition dans les écoles, un pays peut aller de l’avant. Regardez le Cap Vert.

Ce programme aide aujourd’hui les enfants les plus vulnérables. On estime qu’un tiers de la population mondiale n’a pas de filet de sécurité alimentaire. Les programmes de repas dans les écoles se concentrent sur les plus vulnérables. Nous avons aidé de nombreux pays de cette manière, le Maroc, la Jordanie et le Chili, par exemple, et d’autres, comme le Viet Nam.

Centre d’actualités : Quelles sont les plus importantes leçons que vous avez tirées depuis que vous occupez ce poste depuis début 2007 ?

Josette Sheeran rencontre des femmes ayant trouvé refuge dans une école après avoir perdu leurs maisons en raison des inondations au Pakistan.

Josette Sheeran : Nous devons nous assurer que nous utilisons les meilleurs esprits et les meilleures technologies pour vaincre la faim. Le PAM est impliqué dans des opérations très complexes aujourd’hui. Nous ne parlons pas de l’aide alimentaire de grand-mère.

Oui, il y a des cas tels que le Darfour, où il a fallu des efforts héroïques pour apporter de la nourriture à bord d’avions, d’hélicoptères et de camions, ou le Pakistan, où nous construisons des ponts après les inondations.

Mais nous avons adapté nos programmes. Nous les avons révolutionnés afin qu’ils puissent fonctionner dans différentes situations. Une chose que j’ai apprise est qu’un même programme ne correspond pas à tout le monde. Il est important de laisser les pays, de laisser les villages eux-mêmes, véritablement orienter le processus.

Au Burkina-Faso par exemple, il y a de la nourriture mais beaucoup de gens n’ont pas les moyens de l’acheter. Il peut y avoir une famine quand la nourriture est là. Aussi, en tant qu’agence, vous devez vous adapter. Dans les situations d’urgence, vous donnerez de l’argent pour aider les petits commerces.

« Acheter pour le progrès » est un projet à travers lequel le PAM achète jusqu’à 80% de ses stocks de nourriture auprès de petits producteurs locaux, dont beaucoup ne peuvent même pas se permettre de nourrir leur propre famille. Avec l’aide de la Fondation Bill et Melinda Gates et la Fondation Howard Buffett, ce programme est maintenant déployé dans 21 pays et nous achetons directement auprès de coopératives d’agriculteurs. J’ai vu cela en action lors d’une récente visite à Gulu, en Ouganda, et aussi quand nous sommes allés au Nicaragua.

Centre d’actualités : Qu’est ce qui vous a amené à travailler dans ce domaine ?

Josette Sheeran : J’ai travaillé pendant de nombreuses années avec l’Afrique. J’ai dirigé un programme aux Etats-Unis appelé Africa Growth and Opportunity Act quand j’étais au bureau du commerce. J’ai vu la capacité des gens, leur pouvoir et leur force étonnante quand nous les aidons à surmonter leurs défis de développement.

Et j’ai rencontré des gens du PAM quand je faisais partie du Panel de haut niveau sur l’harmonisation du système onusien que (l’ancien Secrétaire général) Kofi Annan avait mis en place. Il s’agissait du groupe de gens les plus innovateurs avec qui j’ai jamais travaillé, et j’ai eu envie de travailler avec eux.



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