Entretien avec John Holmes, ancien Secrétaire général adjoint des Nations Unies aux affaires humanitaires

John Holmes, Le chef de l’humanitaire de l’ONU

31 août 2010 – En 2007, le diplomate britannique John Holmes est devenu Secrétaire général adjoint aux Affaires humanitaires et Coordonateur des secours d’urgence. Pendant trois ans, il a mobilisé et coordonné les activités de secours des agences de l’ONU, notamment après le cyclone Nargis au Myanmar (mai 2008), le conflit de Gaza (janvier 2009) ou le tremblement de terre en Haïti (janvier 2010). En août, il était au Pakistan, aux côtés du Secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, pour superviser les opérations après les inondations qui ont ravagé le pays. Il a quitté ses fonctions fin août et a été remplacé par la Britannique Valerie Amos.

Centre d’actualités de l’ONU : Pouvez-vous décrire ce que vous avez vu au Pakistan?

John Holmes : Ce que nous avons vu avec le Secrétaire général, Ban Ki-moon, était un immense territoire inondé. J’ai vu des inondations avant, vous en avez vu à la télévision, vous savez à quoi ressemble ce genre de déluge, mais là, l’ampleur des territoires sous les eaux, le nombre de personnes déplacées, des récoltes dévastées... les usines, les lignes de chemin de fer, les routes, les ponts, tout a été submergé, à perte de vue. Et nous n’avons vu qu’une infime partie des zones touchées, mais quasiment tout le pays est affecté.

Voilà, la seule chose à décrire de Quant à notre réponse, elle n’est jamais parfaite, mais les catastrophes sont, par définition, des événements chaotiques, désordonnés pendant lesquels nous essayons d’imposer un certain ordre.ces inondations au Pakistan, c’est leur ampleur. Et je pense que même à l’heure actuelle, nous n’avons pas réellement réalisé l’importance de cette catastrophe, parce qu’elle se poursuit. Ce que je garde comme souvenir, c’est donc l’échelle et l’ampleur de ces inondations, et je pense que c’est ce qui a aussi touché le Secrétaire général.

Quant à notre réponse, elle n’est jamais parfaite, mais les catastrophes sont, par définition, des événements chaotiques, désordonnés pendant lesquels nous essayons d’imposer un certain ordre.

Centre d’actualités de l’ONU : Vous avez connu plusieurs situations de catastrophe au cours de votre mandat, à quoi pourriez-vous comparer le Pakistan ?

John Holmes : Eh bien, une catastrophe est une catastrophe. Donc, dans un sens,  vous voyez des scènes similaires, il n’y a rien de vraiment différent, ce sont des désastres. Comme je vous le disais, c’est surtout le nombre considérable de personnes touchées, c’est plus que le tsunami en Asie en 2004, le séisme au Pakistan en 2005 et le tremblement de terre d’Haïti en début d’année réunis. C’est ça qui est difficile à saisir. Parfois, quand on parle de 15 millions de personnes touchées, le nombre est tellement énorme, qu’on ne peut pas vraiment réaliser.

Ce qu’il faut visualiser, c’est 15 millions de tragédies personnelles, de gens qui ont passé leur vie à bâtir une ferme, une entreprise, une maison et tout d’un coup, tout a disparu sous 2 mètres d’eau. Ils ne savent pas ce qu’ils vont retrouver... s’il restera quelque chose.

C’est un sentiment terrible, celui d’une vie totalement chamboulée, et c’est ce que les personnes déplacées par ces inondations sentent aujourd’hui. Pour se remettre de ça, il faut beaucoup de temps, pas seulement en terme d’alimentation ou d’eau disponibles, mais aussi à cause des effets psychologiques d’un tel drame. Au milieu de tout ce que nous faisons sur place, on sous-estime sûrement cet aspect.

Centre d’actualités de l’ONU : Comment la communauté humanitaire gère la lassitude qui peut apparaître dans les medias ou chez les donateurs, face à une catastrophe majeure qui dure ou qui se reproduit ?

John Holmes : Les gens parlent beaucoup de lassitude. Je pense que ça existe, mais nous devons aller au-delà et faire comprendre qu’il ne s’agit pas des mêmes personnes qui sont touchées. Ce sont des gens différents derrière ces tragédies personnelles que j’évoquais. Je pense qu’à partir de là, on peut générer la réponse dont nous avons besoin de la part des gouvernements, sur lesquels nous comptons beaucoup, mais aussi de la part du grand public.

Les gens ont réagi de manière très différente à cette crise, par rapport à celle du tremblement de terre en Haïti et la raison serait la lassitude ou le fait que cela se passe au Pakistan. Honnêtement, je ne crois pas. Je pense que c’est beaucoup plus lié à la nature de la catastrophe. Le tremblement de terre en Haïti était un événement dramatique soudain, où 200.000 personnes sont mortes en quelques secondes... vous avez des corps dans les rues, vous avez des photos dramatiques de bâtiments effondrés et d’opérations de sauvetage en cours. Cela a un impact beaucoup plus fort et beaucoup plus immédiat sur les téléspectateurs ou le grand public, que les inondations au Pakistan qui prennent de plus en plus d’ampleur au fil du temps, lentement, et ne tuent pas aussi violemment.

Je pense donc que c’est surtout cela qui explique la grande différence de réponse, et pas un phénomène de lassitude. Peut-être aussi, la période, celle des vacances dans les pays occidentaux, qui a peut-être eu un impact sur la couverture médiatique et la prise de conscience des gens. Mais je crois que le point essentiel, c’est la différence entre une catastrophe immédiate, comme le tremblement de terre d’Haïti ou le tsunami en Asie et une catastrophe qui se développe lentement, comme ces inondations au Pakistan.

Centre d’actualités de l’ONU : Quelles leçons ont été tirées des opérations humanitaires de l’ONU après le cyclone Nargis au Myanmar, le tremblement de terre en Haïti ou même les inondations au Pakistan ?

John Holmes : Depuis de nombreuses années maintenant, nous sommes engagés dans un processus d’amélioration permanente de la réponse apportée aux catastrophes, qu’elles soient d’origine humaine ou d’origine naturelle. Je pense que notre réponse aujourd’hui est bien meilleure qu’elle ne l’était il y a 10 ou 20 ans. Nous sommes mieux coordonnés, nous sommes mieux organisés, nous sommes plus professionnels, nous sommes plus rapides, nous prévoyons plus et nous disposons de meilleurs financements.

Le chef de l’humanitaire de l’ONU, John Holmes (à droite) discuant avec des déplacés à Vavuniya, au Sri Lanka, le 27 avril 2009.

Pour toutes ces raisons, je pense que la réponse s’améliore tout le temps et je pense que l’ONU joue un rôle très important à cet égard. Il y a un très grand nombre d’organisations humanitaires engagées sur le terrain. Donc, pour que toutes nos actions soient efficaces, il faut qu’elles soient coordonnées. Sur le terrain, je ne peux pas leur dire quoi faire. Je peux seulement les convaincre que c’est dans telle ou telle direction que nous devons aller, que nous devons tous travailler ensemble, que nous devons éviter les lacunes et que nous devons éviter les doubles emplois. C’est ce qui se passe.

Depuis 2006, nous avons également le Fonds central d’intervention pour les urgences humanitaires de l’ONU (CERF) qui nous permet de disposer très rapidement et de manière très prévisible de financement, et c’est aussi un outil très efficace pour catalyser les efforts après une catastrophe ou pour s’assurer qu’aucune catastrophe dans le monde n’est négligée, ce qui serait un problème.

Quoiqu’il en soit, la réponse n’est jamais parfaite. Les catastrophes sont, par définition, des événements chaotiques, désordonnés dans lesquels nous essayons d’imposer un certain ordre. C’est le point principal que nous avons amélioré et que nous allons continuer à améliorer.

Centre d’actualités de l’ONU : Quels sont les aspects les plus frustrants de votre travail ?

John Holmes : Parfois, l’aspect le plus difficile, c’est l’aide que nous essayons d’apporter aux populations d’un pays donné et le fait d’avoir à traiter avec un gouvernement qui regarde nos activités avec méfiance, ou même avec suspicion. Au lieu de faciliter notre travail, de nous fournir toute l’aide possible, nous avons l’impression parfois qu’ils nous mettent des bâtons dans les roues, ou qu’ils pensent que nous avons d’autres objectifs ou que nous nous immisçons trop dans leurs affaires internes. C’est frustrant et difficile à gérer. 

C’est leur pays, c’est leur souveraineté, et nous respectons pleinement cela. Mais nous avons un impératif humanitaire moral, celui d’essayer de nous rendre là où sont les gens qui ont besoin d’aide, donc il faut trouver un juste équilibre pour faire entendre notre voix, dire parfois des choses que les gouvernements ne veulent pas entendre, tout en travaillant avec eux et en respectant leur souveraineté.

Ce sont là certains des défis les plus difficiles que j’ai rencontrées lors de mon mandat

Centre d’actualités de l’ONU : Quelle a été la crise la plus à laquelle vous ayez eu à faire face ?

John Holmes : C’est une vaste question. Le problème, c’est qu’elles sont toutes différentes. Je veux dire qu’elles ont des aspects similaires et les besoins sont très souvent similaires, des besoins en nourriture et en eau, des besoins d’abris et de soins médicaux, c’est commun à la plupart des crises. Mais sinon, elles sont toutes différentes.

Je pense que les situations les plus difficiles à certains égards, ce ne sont pas les catastrophes naturelles, mais les situations de conflit où vous avez une complication supplémentaire à gérer, le fait que le gouvernement ou des groupes armés illégaux qui ne sont pas particulièrement favorables à ce que nous essayons de faire. Au Sri Lanka par exemple, le problème n’était pas énorme en termes humanitaires – on parle de 300.000 personnes, à comparer aux 14 millions déplacés par les inondations au Pakistan - mais l’environnement était très complexe et politiquement très sensible, avec un gouvernement qui avait des soupçons, estimait que certaines organisations humanitaires étaient trop sympathiques avec les rebelles tamouls du LTTE.

Centre d’actualités de l’ONU : Si vous regardez en arrière, sur les trois années et demie écoulées, quel a été le moment le plus gratifiant pour vous ?

John Holmes : Eh bien, un moment dont je me souviens particulièrement, c’est après le cyclone Nargis au Myanmar, si vous vous souvenez, il avait été très difficile de persuader le gouvernement de permettre aux travailleurs humanitaires de l’extérieur de venir aider les populations touchées par le cyclone (140.000 morts et 2,5 millions de personnes affectées). J’y suis allé une fois et puis j’y suis allé encore une fois, le Secrétaire général de l’ONU est venu, nous avons discuté avec le gouvernement longuement, nous avons expliqué pourquoi nous avions besoin de ces travailleurs humanitaires, pourquoi il fallait qu’il laisse l’aide extérieure arriver. Finalement, le chef du gouvernement, le général Than Swe, a accepté. Ca a été un grand moment de satisfaction, de savoir que les gens seraient en mesure d’obtenir de l’aide.

Bien sûr, ce souvenir est immédiatement submergé par l’ampleur des autres problèmes à régler et vous passez à la suite sur le champ. Pas le temps de s’asseoir, ni de profiter de chaque instant, car le défi suivant se dresse immédiatement.

Centre d’actualités de l’ONU : Avez-vous des conseils pour votre successeur ?

John Holmes : Mon conseil est de se construire une endurance physique, la force de l’estomac, pour tous les voyages, car il y en a tellement, construire aussi sa résistance psychique, pour gérer le stress. Je compare ça parfois au métier de médecin. Si vous vous identifiez trop avec l’un de vos patients, ce qui est une réaction compréhensible, l’homme que vous êtes vous empêchera d’aider d’autres personnes de manière professionnelle. Il faut donc regarder les choses de manière très professionnelle, avoir de l’engagement affectif, mais en même temps, le détachement nécessaire pour essayer de faire ce travail de manière professionnelle.

Centre d’actualités de l’ONU : Quel impact ont eu sur vous tous ces voyages en première ligne de crises humanitaires majeures, toutes ces rencontres avec des survivants et avec les travailleurs humanitaires ?

John Holmes : Je pense que vous voyez le pire des hommes et en même temps le meilleur. Vous voyez la résilience incroyable de personnes qui survivent à une expérience aussi terrible qu’un désastre. Vous pouvez également voir la réaction de gens qui donnent énormément d’eux-mêmes et de leur vie pour aller aider les autres. 

Je suppose que ce qui a eu le plus d’impact sur moi, c’est d’avoir découvert ces catastrophes que j’ai vues à la télévision et à propos desquelles j’ai lu, comme tout le monde, de manière très, très vivante. Et en tant que diplomate ayant passé sa vie à régler des problèmes à un niveau assez détaché, voir directement les conséquences d’un conflit, les conséquences des catastrophes, les conséquences de négligences, a été très frappant et donne évidemment une perspective très différente.

Centre d’actualités de l’ONU : Pensez-vous que votre expérience passée de diplomate vous a bien servi dans votre mission avec l’ONU ?

John Holmes : Je pense que oui, dans le sens où, si l’humanitaire est une activité totalement apolitique, tout l’enjeu est de ne pas avoir d’agenda politique ou de suivre les agendas politiques d’autres acteurs. Mais dans le même temps, et en particulier dans les situations de conflit, qui représentent environ 70% de nos interventions, la politique est extrêmement importante, car les enjeux sont extrêmement sensibles et délicats. Par conséquent, l’aptitude à savoir quelque chose sur les forces en présence, à évaluer la situation, sont des compétences diplomatiques qui permettent de marcher une corde raide, sans tomber d’un côté ou de l’autre, donc je pense que cela a été très important et extrêmement utile.