Entretien avec Irina Bokova, Chef de l’Organisation des Nations Unies pour l’Education, les Sciences et la Culture

Irina Bokova, Directrice générale de l’Organisation des Nations Unies pour l’Education, les Sciences et la Culture

29 juillet 2010 – Irina Bokova, de la Bulgarie, a été élue en octobre 2009 pour un mandat de quatre ans à la tête de l’UNESCO, dont le siège est à Paris. Née à Sofia le 12 juillet 1952, elle a été secrétaire d’Etat à l’intégration européenne et ministre des affaires étrangères au milieu des années 1990. Au cours de sa carrière, elle a aussi été député et ambassadrice de Bulgarie en France et auprès de Monaco. Elle a étudié en Russie et aux Etats-Unis.

Centre d’actualités : Neuf mois après votre élection à la direction de l’UNESCO, quel premier bilan faites-vous.

Irina Bokova : Ces neuf mois ont été particulièrement actifs, c’est une période de transition, au cours de laquelle il a fallu introduire certains objectifs et certaines nouvelles priorités, tout en poursuivant l’action qui avait déjà été entreprise par l’UNESCO auparavant.

Je suis débordée de travail, mais je suis plus à l’aise et je connais mieux la maison. J’ai déjà beaucoup voyagé, participé à de nombreuses réunions ou conférences importantes. La dernière en date, la session annuelle du Conseil économique et social de l’ONU (ECOSOC) qui s’estJe souhaite que l’UNESCO tienne un meilleur rôle et une meilleure place dans le système des Nations Unies déroulée en juillet, à New York. Le thème était « l’égalité des genres » et j’ai essayé d’apporter une contribution plus spécifique dans le domaine de l’éducation des femmes et des filles, notamment parce que l’égalité des sexes est une priorité pour l’ONU et ses agences, à commencer par l’UNESCO qui peut agir via l’éducation.

Centre d’actualités : Lors de votre campagne, vous avez beaucoup insisté sur la nécessité de réformer l’UNESCO, où en êtes-vous.

Irina Bokova : Cela avance. Par exemple, j’avais insisté sur la place des femmes dans l’organisation, et d’ores et déjà, les femmes représentent la moitié de mon équipe de collaborateurs. Cette tendance va continuer dans les différents départements et aux différents niveaux de l’organisation.

Centre d’actualités : Vous avez évoqué en particulier la nécessité de « débureaucratiser » l’UNESCO.

Irina Bokova : Oui, je souhaite que l’UNESCO tienne un meilleur rôle et une meilleure place dans le système des Nations Unies, dans la limite des compétences de l’organisation -éducation, sciences, culture, communication et information. On est au cœur d’une période charnière très importante, avec ma nouvelle équipe en place, avec aussi le défi des Objectifs du millénaire pour le développement à relever d’ici à 2015.

Le problème est que l’UNESCO est une structure très bureaucratique, parfois lourde dans son fonctionnement. Je souhaite qu’elle devienne plus flexible, plus dynamique, mieux coordonnée, plus concentrée aussi sur certaines priorités. Il faut diminuer les coûts administratifs de fonctionnement et transférer une partie des ressources financières sur des programmes d’action. J’ai promis que je le ferai, et j’ai commencé à mettre en œuvre un certain nombre de changements. Par exemple, la restructuration du Secrétariat, le rattachement à la Direction générale de la Division chargée de l’égalité des sexes qui se trouve actuellement dans le Département de la planification, à la fois pour trouver plus d’efficacité mais aussi pour adresser un message fort sur l’importance de ce défi et son caractère prioritaire.

Je vais bientôt lancer une restructuration plus profonde au sein des services financiers et budgétaires. Je souhaite aussi que le système de communication au sein de l’UNESCO soit plus efficace et plus ciblé sur certaines priorités.

Et puis, nous travaillons beaucoup aussi sur notre présence sur le terrain. En octobre, je présenterai un rapport aux Etats Membres présentant les moyens d’accélérer les réformes afin de mettre en valeur nos actions sur le terrain et d’étudier la manière dont nous pouvons mieux nous inscrire dans la stratégie de l’ONU baptisée « One United Nations » et qui vise à mieux coordonner les actions des organisations, agences, programmes et autres structures dépendant de l’ONU.

Centre d’actualités : Alors que certaines agences onusiennes sont très visibles parce qu’elles interviennent dans des situations de crise ou d’urgence médiatisée, l’UNESCO est plus discrète, moins connue aussi du grand public, est-ce qu’il n’y a pas un problème d’image.

Irina Bokova : Vous soulevez une question centrale en ce moment à l’UNESCO, celle de la visibilité. Nous faisons beaucoup de choses, mais c’est vrai, c’est plut discret, peut-être justement parce que nous n’intervenons pas dans l’urgence, mais en amont, pour éviter les crises et les urgences. La devise de l’organisation -« construire la paix dans l’esprit des hommes »- implique un travail et des actions moins médiatiques mais qui s’inscrivent aussi sur le long terme.

Nous produisons des revues, des rapports, des enquêtes, des recherches sur des questions centrales liées à nos domaines de compétences. Par exemple, nos rapports annuels sur l’éducation dans le monde, sur la situation sociale dans les pays, sur la gestion mondiale de l’eau. Tout cela se traduit par des actions sur le terrain, mais c’est vrai qu’il y a un déficit de communication, de visibilité.

Je veux changer cela, j’y suis très attachée. Il faut que nous ayons une meilleure visibilité.

Centre d’actualités : Et cela passe aussi par ces réformes internes que vous voulez faire.

Irina Bokova : Oui, car elles doivent aussi permettre de mettre l’accent sur la visibilité et la communication autour de nos actions. Nous avons déjà commencé à avoir des rencontres avec des chaines de télévision pour des programmes en partenariat avec elles. Il y avait déjà des coopérations organisées avant mon arrivée, avec le Brésil ou le Japon. Je souhaiterais que cela devienne la norme. J’ai signé déjà quelques accords lors d’une visite en République de Corée. Nous travaillons aussi déjà avec certaines grandes chaînes internationales, comme Al Jazira. Je crois qu’il est absolument essentiel que nous communiquions plus et je ferai en sorte que nous progressions dans cette voie.

Centre d’actualités : Dès qu’il y a réformes ou changements, on se heurte à des résistances. Est-ce que vous les ressentez au sein de l’UNESCO depuis votre arrivée.

Irina Bokova : Bien sûr, mais je pense que dans l’ensemble, le personnel et les Etats Membres sont prêts. Il y a une dynamique au sein du Secrétariat de l’organisation et un esprit de changement très encourageant. Et puis, c’est un processus inclusif, auquel je tiens beaucoup d’ailleurs. J’ai créé la plus importante équipe dédiée à des réformes internes, de manière ouverte, pour tous les fonctionnaires de l’UNESCO. Il y a plus de 750 personnes qui ont participé à la réflexion générale sur l’avenir de l’organisation, en donnant leurs idées, en faisant part de leurs suggestions. C’est très important, même essentiel, parce que je compte beaucoup sur l’expérience du personnel. Beaucoup de gens sont dévoués à cette organisation et veulent qu’elle soit plus performante et plus reconnue. C’est fondamental qu’il y ait cette énergie, cette motivation, ce souhait de participer aux changements.

Centre d’actualités : Vous êtes la première femme élue à la tête de l’UNESCO, est ce que cela rend la tâche plus compliquée.

Irina Bokova lors de sa visite en Haïti après le séisme

Irina Bokova : Je suis très fière d’être la première femme élue à ce poste, d’autant que je pense qu’il était temps qu’une femme l’occupe. C’est un signal fort de la part de notre organisation : les femmes doivent et vont occuper des postes de cette importance dans les instances internationales. Après, bien sûr, c’est une énorme responsabilité. Je sens que les attentes suscitées par mon élection sont beaucoup plus importantes parce que je suis une femme. Parfois, je dis même que c’est injuste, parce que je suis vraiment attendue au tournant, beaucoup plus qu’un homme. D’ailleurs j’en ai ri avec un collègue, en demandant d’être traiter comme un homme. Autrement dit, ne pas me voir confier plus de responsabilités que celles qui seraient confiées à un homme, de ne pas susciter plus d’attentes que celles suscitées par un homme, de ne pas être jugée plus durement que le serait un homme. Enfin, au final, c’est normal et cela fait partie du jeu.

Centre d’actualités : Avec cette élection et votre position, vous êtes aussi devenue un symbole.

Irina Bokova : J’en suis encore surprise parce que je ne me suis jamais vue ou perçue comme un symbole. Mais oui, je m’en rends compte, dans mes déplacements surtout. En Asie, au Moyen Orient et en Afrique notamment, j’ai découvert l’enthousiasme des jeunes étudiantes ou des jeunes femmes que j’ai rencontrées. Beaucoup m’ont dit qu’elles étaient très inspirées par ma personnalité, par mon élection à la tête de l’UNESCO, et qu’elles aspiraient aussi à atteindre plus tard de telles responsabilités. Si mon élection et ma présence à la direction de l’UNESCO suscitent l’espoir et l’envie, je suis très satisfaite.

Centre d’actualités : En Bulgarie, votre pays d’origine, vous êtes aussi devenue un exemple.

Irina Bokova : Je reçois beaucoup de courrier. Des lettres pour me féliciter, pour me demander comment j’en suis arrivée là, pour me proposer de parrainer tel évènement, tel centre social ou telle école. Evidemment, c’est un très grand honneur, parce que c’est mon pays natal. Mais je reçois aussi du courrier d’autres pays d’Europe de l’Est, de femmes qui me disent que je les représente. C’est très flatteur, mais c’est aussi une lourde responsabilité, il ne faut pas les décevoir.

Centre d’actualités : S’agissant de l’UNESCO, qu’en est-il des priorités de l’organisation dans ses domaines d’actions.

Irina Bokova : La mission de l’UNESCO tient en quelques mots, mais son action est beaucoup plus vaste. L’organisation est chargée de contribuer à l’édification de la paix, à l’élimination de la pauvreté, au développement durable et au dialogue interculturel en agissant dans l’éducation, les sciences, la culture, la communication et l’information.

Ces actions se concentrent sur deux priorités globales définies avant mon arrivée : l’Afrique et l’égalité des sexes. Elles englobent également plusieurs objectifs primordiaux : assurer une éducation de qualité pour tous et l’apprentissage tout au long de la vie, mobiliser le savoir et la politique scientifiques au service du développement durable, faire face aux nouveaux défis sociaux et éthiques, promouvoir la diversité culturelle, le dialogue interculturel et une culture de la paix, édifier des sociétés du savoir inclusives grâce à l’information et à la communication.

Centre d’actualités : Concrètement, comment se traduisent ces priorités et objectifs dans les actions de l’UNESCO.

Irina Bokova : L’UNESCO est d’abord là pour aider les gouvernements à formuler et mettre en place des politiques pertinentes dans les domaines de l’éducation, de la science, de la culture et de la communication. Nous sommes là aussi pour offrir des formations aux professeurs ou aux éducateurs. Par exemple, à Addis Abeba, en Ethiopie, nous disposons d’un centre régional de formation de professeurs et maitres d’école. Nous aidons aussi à établir certains standards éducatifs, certains standards dans la protection du patrimoine culturel matériel et immatériel. Nous intervenons aussi pour la protection de la biodiversité, pour une meilleure gestion de l’eau, à travers différents programmes scientifiques que nous soutenons. Rien que dans ce domaine de la gestion de l’eau, nous disposons de 25 centres régionaux dans le monde. Nous aidons également les gouvernements à prévoir et anticiper les catastrophes naturelles, comme les raz de marée avec notre Commission océanographique internationale.

Nos actions sont variées et vastes, elles ont un impact concret dans la vie quotidienne des gens, via notre travail avec les gouvernements, les ONG, dans les universités et les écoles, avec les professeurs et les chercheurs. Nous travaillons aussi avec les milieux intellectuels, les centres de promotion des cultures et des patrimoines, avec des groupes ou associations de femmes, dans l’éducation et la prévention contre le Sida.

Beaucoup de gouvernements nous sollicitent aussi pour faire une évaluation de leurs systèmes éducatifs ou de leurs politiques de recherche scientifiques. Ils nous demandent parfois des conseils et des expertises pour introduire l’enseignement des sciences dans les programmes scolaires ou universitaires.

Centre d’actualités : Vous avez parlé d’un « nouvel humanisme » pour définir ce que doit être l’UNESCO au 21ème siècle. Qu’avez-vous voulu exprimer.

Irina Bokova : C’est une idée modeste que j’ai eue. Pendant la campagne pour l’élection à la direction générale de l’UNESCO, j’ai visité 47 pays, rencontré des centaines de personnes avec lesquelles j’ai énormément échangé. J’ai vu la pauvreté, la discrimination à l’égard des femmes, la situation terrible d’enfants ou d’adolescents. Je me suis posé la question de savoir comment il était possible, compte tenu des progrès de l’humanité, de la science, des nouvelles technologies, des communications, de l’ouverture du monde aujourd’hui, qu’il y ait toujours cette pauvreté. Pourquoi mettons-nous plus l’accent sur l’économie, le profit, en oubliant la dimension humaine ?

Je pense que les Nations Unies et l’agenda du développement auquel elles travaillent, et auquel participe l’UNESCO, c’est exactement la création d’une société plus inclusive, dans laquelle tout les hommes ont une chance d’accéder au savoir, à la connaissance. C’est l’idée d’un nouvel humanisme, à intégrer à l’agenda du développement. Par exemple, 2010 est l’année de la biodiversité pour l’ONU, avec l’idée selon laquelle il n’y a pas de vie sur terre sans diversité biologique. Et bien, n’est-ce pas la même chose avec la diversité culturelle. Les hommes peuvent ils vivre sans diversité culturelle ? C’est ça le nouvel humanisme.

Promouvoir l’égalité des sexes et les droits des femmes, c’est par exemple l’une des priorités les plus humanistes qui puissent y avoir pour le 21ème siècle. Ou encore, notre attitude à l’égard du changement climatique. C’est aussi un agenda humaniste, qui place l’homme au cœur des préoccupations.

Centre d’actualités : La « mondialisation » actuelle fait référence à un « village global » où les distances sont abolies, grâce notamment aux nouvelles technologies et à la circulation de l’information. Mais c’est aussi un phénomène qui provoque des replis identitaires et communautaires forts. L’UNESCO a pour vocation de créer des liens, de rapprocher les peuples, les cultures, les civilisations. Est-ce encore plus vrai aujourd’hui.

Irina Bokova : Si l’UNESCO n’existait pas aujourd’hui, ce serait le moment de la créer car notre action, notre raison d’être sont une réponse à la mondialisation qui peut uniformiser. Par exemple, comment parler de développement sans éducation. La terre ressemble certes aujourd’hui à un village global, les gens et les communautés ne s’en sentent pas moins isolés ou menacés. L’UNESCO essaye de leur donner une sorte de confiance, en protégeant les cultures, les patrimoines, les langues, en aidant ceux qui sont en retard dans l’éducation, les sciences, l’information pour qu’il n’y ait pas mondialisation à deux vitesses ou que celle-ci ne soit pas perçue comme une menace dangereuse mais comme une source d’opportunité, de progrès et de développement.

C’est pour cette raison que nous encourageons les partenariats, les rapprochements entre peuples, Etats, organisations et sociétés civiles. C’est important, car cette mondialisation entraine aussi un affaiblissement des identités, qui est créatrice elle-même d’inquiétudes et donc de problèmes, de tensions, voire de conflits.

Nous avons par exemple publié un rapport intitulé « investir dans la diversité culturelle », dans lequel nous parlons d’analphabétisme culturel. Il faut que l’analphabétisme culturel qui peut exister cesse, car le manque de connaissance de l’autre encourage les peurs et les conflits.

Centre d’actualités : Dans cette mondialisation qui a tendance à effacer les différences, est-il important que votre organisation défende par exemple des cultures minoritaires.

Irina Bokova : Nous nous battons chaque jour pour cela, quand on insiste notamment sur la défense du patrimoine matériel mais surtout immatériel - il y a d’un côté ce qui est important pour l’humanité et de l’autre ce qui l’est pour une communauté. Prenons l’exemple des langues, nous sommes l’organisation qui défend le mieux les langues, qui défend le multilinguisme. Nous avons publié l’Atlas des langues, pour les recenser et chercher aussi comment les protéger le plus efficacement.

Il en est de même pour des cultures qui sont menacées de disparaître. Nous regrettons, nous déplorons que cette situation existe et nous nous battons pour l’éviter. La diversité culturelle doit accompagner la mondialisation. C’est notre devoir et notre mission.