Entretien avec Ray Chambers, chargé de sensibiliser l’opinion sur la lutte contre le paludisme

Ray Chambers, Envoyé special de l’ONU pour le paludisme

14 avril 2010 – Depuis 2008, Ray Chambers est l’Envoyé spécial du Secrétaire général pour le paludisme, à la tête d’une campagne internationale inter-agences de sensibilisation du public et de levée de fonds pour lutter contre la maladie, l’une des plus meurtrières au monde.

Hommes d’affaires et philanthrope américain, M. Chambers est le cofondateur de Malaria No More, une organisation non gouvernementale créée il y a quatre ans. Il est également le président-fondateur de deux autres ONG, la Fondation Points of Light et America’s Promise/The Alliance for Youth.

Dans ses fonctions d’Envoyé spécial de l’ONU, il a dédié ses efforts à la réduction du nombre de morts liées au paludisme dans les pays où la maladie est endémique, avec pour objectif zéro mort ou presque à l’horizon 2015.

Centre d’actualités : Quel a été votre première fonction dans les efforts contre le paludisme?

Ray Chambers : J’ai commencé à m’impliquer dans cette lutte il y a à peu près quatre ans lorsque j’ai cofondé une organisation à but non lucratif, ‘Malaria No More’, dont le but était de sensibiliser l’opinion et de lever des fonds suffisants pour tenter de fournir à toutes les personnes à risque en Afrique des moustiquaires imprégnées d’insecticide et des insecticides. Il y a environ deux ans, le Secrétaire général m’a demandé si j’acceptais de devenir son Envoyé spécial pour le paludisme, un poste que j’ai été honoré d’accepter.

Centre d’actualSi nous restons vigilants, si nous atteignons notre objectif cette année, nous prévoyons zéro ou presque zéro mort de paludisme à l'horizon 2015ités : Mais qu’est-ce qui vous a amené à la lutte contre le paludisme?

Ray Chambers : Jeff Sachs, Conseiller spécial du Secrétaire général, et moi-même revenions d’endroits différents en Afrique et il me montrait des photos d’un village au Malawi et je pensais que des enfants angéliques étaient endormis. J’ai dit qu’ils étaient très mignons et il m’a répondu : « Tu ne comprends pas. Ils étaient tous tombés dans un coma paludique au moment où j’ai pris la photo et ils en sont tous morts ». Je n’oublierai jamais cette image.

J’ai appris que l’on pouvait prévenir le paludisme. J’ai rencontré plusieurs scientifiques et dirigeants, et tous disaient que nous disposions des outils et de la technologie pour éliminer les morts liées au paludisme. Nous ne pouvons pas lutter contre la maladie avec quelque chose comme un vaccin, donc la seule chose qui nous reste, c’est la volonté.

Du coup, quand nous avons lancé Malaria No More, un de nos objectifs était de tenter d’aider, d’inspirer, de développer et de motiver cette volonté, de façon à lever suffisamment de fonds pour acheter assez de moustiquaires imprégnées d’insecticide et d’insecticides à la totalité de la population endémique. C’est ce que nous cherchons à réussir avant la fin de l’année.

Centre d’actualités : A l’occasion de votre nomination, vous aviez évoqué un « génocide de l’apathie » à propos du paludisme. Deux ans plus tard, constatez-vous une différence?

Ray Chambers : Je pense que nous sommes vraiment parvenus à sensibiliser l’opinion pour faire en sorte que la population comprenne le caractère meurtrier du paludisme. Nous supposons, selon les données dont nous disposons, que le paludisme a tué jusqu’à 50 millions d’enfants et près d’un million rien que l’année dernière. Et le fait de se rendre compte que les scientifiques disent que nous avons les outils et la technologie nécessaire mais que nous laissons toujours tant d’enfants mourir a entraîné l’expression « génocide de l’apathie ».

En travaillant ensemble, la Banque mondiale, le Fonds mondial de lutte contre le VIH/Sida, la tuberculose et le paludisme, géré par les Nations Unies et l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le partenariat ‘Faire reculer le paludisme’, la Fondation Gates et le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF), nous sommes arrivés à lever plus de 4 milliards de dollars et à répondre à l’appel du Secrétaire général pour que plus de 700 millions de personnes à risque aient des moustiquaires imprégnées d’insecticide avant la fin 2010.

Avec l’énergie qui a été déployée, la sensibilisation et la visibilité que nous avons obtenus, notamment du show télévisé American Idol, Idol Gives Back, qui sera à nouveau diffusé le 21 avril, ainsi qu’avec l’audience de Twitter que nous avons maintenant impliquée dans notre campagne, je ne vois pas d’apathie majeure qui subsiste.

Centre d’actualités : Selon vous, quel est le moyen le plus efficace pour faire reculer le paludisme ? N’existe-t-il qu’une façon de faire ou est-ce un ensemble d’approches différentes?

Ray Chambers : Je pense que c’est une combinaison d’approches. Mais la mesure la plus efficace est de loin de dormir sous une moustiquaire imprégnée d’insecticide. Un moustique pique en général après 10 heures du soir. Une moustiquaire est suffisante pour deux adultes ou trois enfants et lorsque le moustique se pose sur la moustiquaire, il est tué par l’insecticide. Nous utilisons aussi des sprays dans d’autres endroits pour compléter notre protection et bien entendu, la disponibilité des médicaments adéquats est aussi très importante.

Centre d’actualités : Quels sont les défis que vous avez rencontrés dans la campagne ‘Counting Malaria Out’?

Ray Chambers : Obtenir une meilleure visibilité. Dans un pays comme les Etats-Unis, presque tout le monde connaît quelqu’un infecté par le sida ou qui en est mort mais quasiment personne ne connaît quelqu’un mort du paludisme. Nous avons donc utilisé les médias sociaux et d’autres outils marketing afin de sensibiliser l’opinion ce qui nous a permis de lever des fonds sans précédents. Les obstacles étaient importants mais grâce à la coopération de nos partenaires, nous les avons quasiment surmontés.

Travailler dans chaque pays endémique pour sensibiliser l’opinion, tenter de développer la volonté politique, encourager les dirigeants africains à agir ensemble, tout cela a été très significatif. Ensuite, il y a aussi les problèmes logistiques dans des pays où il n’y a pas de routes et où nous devons déterminer comment distribuer les moustiquaires.

Centre d’actualités : Quelles ont été certaines de vos expériences personnelles lorsque vous avez voyagé en Afrique, un continent très touché par le paludisme?

Ray Chambers : Je me suis rendu plusieurs fois en Afrique et j’y serai encore dans quelques semaines. Je suis allé dans les villages les plus reculés dans différents pays distribuer des moustiquaires aux enfants et à leurs mères. J’ai été frappé par l’étendue de leurs connaissances sur ce qu’une moustiquaire pouvait faire pour leurs enfants et par le fait que les enfants sont conscients qu’une moustiquaire peut les sauver de la maladie.

J’ai été aussi frappé par l’accueil chaleureux que j’ai reçu, à quel point les gens sont reconnaissants et pleins d’espoir dans toute l’Afrique par rapport à nos efforts contre le paludisme, et à quel point les dirigeants africains nous ont soutenus, malgré les défis auxquels les populations sont confrontées. Il existe une véritable reconnaissance de ce que les moustiquaires peuvent réaliser.

Les pays africains perdent tellement en raison du paludisme, non seulement en raison des coûts pour la santé mais aussi de l’absentéisme au travail. Une fois que nous avons impliqué les dirigeants de chaque pays, ils nous ont beaucoup soutenus. L’alliance des dirigeants africains contre le paludisme fait aujourd’hui des commandes communes au nom des nations africaines et ils agissent ensemble au lieu de séparément négocier leurs prix et leurs conditions pour l’achat de moustiquaires. Donc, je ne pourrais pas être plus content de ce que j’ai vécu en Afrique.

D’un autre côté, il n’y a rien de plus triste ou de déchirant que de voir une mère adolescente assise sur un lit d’hôpital qui sait que enfant de deux ou trois ans ne survivra probablement pas à un paludisme.

La directrice de l’OMS, Margaret Chan, Tachi Yamada, le chef du Programme de santé mondiale pour la Fondation Bill et Melinda Gates et moi-même nous sommes rendus à Zanzibar en août. Zanzibar dispose d’une unité de pédiatrie dans son hôpital principal avec 12 lits qui sont régulièrement occupés par des enfants, à raison de deux enfants par lit qui sont atteints de paludisme et dont certains meurent. Ils ont commencé à utiliser des moustiquaires il y a quatre ans et lorsque nous avons demandé à nous rendre dans cette unité pédiatrique, nous avons été étonnés de voir que les 12 lits étaient vides. Les larmes nous sont montées aux yeux à tous.

Centre d’actualités : Quel sera votre message pour la Journée mondiale contre le  paludisme, le 25 avril?

Ray Chambers : Nous parlerons des progrès incroyables que nous avons faits à ce jour, notamment de l’exemple de Zanzibar, mais nous avons toujours un fossé à combler pour atteindre notre objectif avant la fin de cette année. Une fois que nous aurons atteint cet objectif, nous devrons être très vigilants à ce que le paludisme n’émerge pas ailleurs après 2010. Nous devons continuer à remplacer les moustiquaires et devons être conscients des parasites paludiques qui développent des résistances aux médicaments ou du moustique qui développe des résistances à l’insecticide diffusé sur la moustiquaire. Si nous restons vigilants, si nous atteignons notre objectif cette année, nous prévoyons zéro ou presque zéro mort de paludisme à l’horizon 2015.

Centre d’actualités : Quelles ont été vos expériences de lutte contre le paludisme à l’intérieur du système des Nations Unies?

Ray Chambers : Je crois très fermement et avec passion que si nous continuons à travailler avec autant de détermination et de coopération, nous réussirons à  vaincre cette maladie qui était devenue un génocide et à presque éliminer les victimes qu’elle faisait, avant même qu’un vaccin ne soit mis au point. C’est vraiment sans précédent dans nos vies et cela devrait nous encourager dans les domaines de la santé maternelle, de la mortalité des enfants, du VIH/Sida, de la tuberculose et d’autres maladies. Je pense que le paludisme peut être un exemple des progrès que nous pouvons faire lorsque nous travaillons tous ensemble.