Entretien avec Margareta Wahlström, Sous-Secrétaire générale pour la réduction des risques des catastrophes

Margareta Wahlström, Sous-Secrétaire générale pour la réduction des risques des catastrophes

10 décembre 2009 – En novembre dernier, le Secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, a nommé Margareta Wahlström Sous-Secrétaire générale pour la réduction des risques des catastrophes alors que se profile à l’horizon l’augmentation du nombre et de l’intensité des phénomènes naturels de grande ampleur avec le changement climatique. Elle est la première titulaire de ce nouveau poste basé à Genève. L’objectif du Secrétariat de la Stratégie internationale de prévention des catastrophes est de provoquer une prise de conscience sur l’importance du concept de réduction de la gravité des conséquences des catastrophes sur les plans humain, social, économique et environnemental. De nationalité suédoise, Mme Wahlström a été numéro deux de l’ONU en Afghanistan, coordinatrice spéciale de l’assistance humanitaire des communautés affectées par le tsunami de 2004 et coordinatrice adjointe aux secours d’urgence.

Centre d’actualités de l’ONU : Comment le Secrétariat de la Stratégie internationale de prévention des catastrophes assiste-t-il les Etats dans la réduction des risques associés aux catastrophes naturelles ?

Margareta Wahlström : Lors de la première décennie internationale de l’ONU pour la prévention des catastrophes naturelles, dans les années 1990, l’objectif était surtout d’accroître les connaissances. Lorsque le Secrétariat a été créé il y a près de dix ans, l’accent a été mis sur les gens et sur la façon de promouvoir des changements. Nous utilisons le Cadre d’action de Hyogo (instrument adopté par les Etats pour réduire les risques liésNous pouvons nous attendre à davantage d’événements climatiques extrêmes, davantage d’inondations et de sécheresses aux catastrophes dans la période 2005-2015) pour conseiller les gouvernements et les organisations sur l’évaluation et la réduction des risques au travers d’actions de prévention, de formation et par une meilleure éducation du public. Toutes ces choses peuvent aider les individus, les organisations et les Etats à mieux observer leur environnement et à comprendre ce que nous pouvons contrôler, et probablement, ce que nous ne pouvons pas contrôler mais dont on peut réduire les conséquences.

Centre d’actualités : Les Etats sont-ils plus réceptifs à ces questions aujourd’hui ?

Margareta Wahlström : Le premier est la conséquence du tsunami de 2004. Le ras de marée a rapproché des gens qui ont réalisé qu’ils pouvaient tous être touchés malgré la distance les séparant. Même en Europe, le tsunami a eu un impact significatif sur les efforts des Etats visant à élaborer des systèmes de gestion des crises plus efficaces. Il (le tsunami) s’est aussi produit dans les médias et les gens l’ont pris en pleine figure. L’énormité de la tragédie a fait prendre conscience qu’il y avait de nombreuses choses qui pouvaient et devaient être faites. Et juste après cela, a eu lieu la conférence de Kobe qui a conduit à l’adoption du Programme d’action de Hyogo. Cela n’était évidemment pas prévu mais il a suscité un élan en faveur d’un cadre stratégique plus fort que celui qui aurait probablement été retenu autrement.

Le second grand changement touche à la très forte prise de conscience du changement climatique et des risques qui lui sont liés, puisque entre 80 et 90% de toutes les catastrophes sont liées au temps, à l’eau – trop d’eau, pas assez d’eau. Et lorsque l’on commence à réfléchir à la façon de s’adapter au climat changeant, la réduction des risques constitue la méthodologie connue et éprouvée. Il s’agissait donc de la seconde incitation à réfléchir et à mieux comprendre les facteurs de risque affectant le développement socio-économique des pays.

Centre d’actualités : Quelles initiatives concrètes peut-on prendre pour réduire les pertes en vies humaines et les dégâts en cas de catastrophe ?

Margareta Wahlström : Réaliser que les catastrophes se produisent vraiment, en comprendre et en estimer les risques, ainsi qu’évaluer les ressources disponibles pour les éviter. Il existe des mesures toutes simples que les collectivités et les autorités locales peuvent prendre : ne pas construire ou reconstruire un pont ou une école près d’une rivière qui sort de son lit tous les ans. C’est, à propos des séismes, de prendre conscience que ce ne sont pas les tremblements de terre qui tuent les gens mais les bâtiments ; c’est d’organiser des alertes, prévoir des lieux de rassemblement, et se préparer à faire face aux conséquences.

Et si vous montez d’un cran jusqu’au niveau gouvernemental, c’est de connaître les risques et de prévoir en conséquence ; c’est d’investir de manière à provisionner les coûts futurs des catastrophes ; c’est s’assurer que écoles, hôpitaux et infrastructures publiques respectent certaines normes de sécurité. Toutes ces choses sont des questions très concrètes que les Etats prennent en compte de mieux en mieux.

Si vous regardez l’Indonésie, l’Inde et la Chine, ce sont des pays très sujets aux catastrophes qui disposent aussi des ressources pour prendre de telles mesures. On peut trouver de nombreuses collectivités et gouvernements qui peuvent témoigner de leurs succès. L’Iran, qui est particulièrement sujet aux catastrophes naturelles, en matière de séismes en particulier, vient de lancer un grand programme visant à s’assurer que la sécurité de toutes les écoles était évaluée afin de protéger les écoliers et les enseignants. Cela se fait dans de nombreux pays dans le monde.

Centre d’actualités : Quelles sont les priorités dans les premières heures qui suivent une catastrophe ?

Margareta Wahlström : Bien entendu, la priorité dans les premières heures est de s’assurer que les gens soient secourus ; c’est à leur propre communauté d’agir car elle sait qui est blessé, où les gens se trouvent, ce qui implique qu’il y ait un plan prévu afin de localiser les victimes. Il y a aussi les premiers secours s’il est nécessaire de sortir les gens des bâtiments. Et ensuite organiser rapidement la prise en charge, pas uniquement des besoins matériels mais aussi des autres besoins.

Les premières heures ne sont pas obligatoirement synonymes de confusion. Lorsqu’une collectivité est bien préparée, elle sait ce qu’il faut faire et se porte rapidement au secours des victimes. S’il s’agit d’une urgence majeure, alors que s’écoulent les heures puis les jours, l’assistance commence à arriver de l’extérieur. Mais ces toutes premières heures sont vraiment cruciales pour la stabilité de l’effort de secours.

Centre d’actualités : Avez-vous des exemples de pays bien préparés qui se sont bien comportés face à une catastrophe ou, à l’inverse, des contre-exemples ?

Margareta Wahlström : L’exemple classique en termes d’effort acharné pour réduire l’impact d’une vulnérabilité naturelle est celui du Bangladesh, pays de faible altitude sujet aux cyclones annuels et où quelque 300.000 personnes ont perdu la vie dans un tel phénomène en 1970. Mais décennie après décennie, il y a eu un gros travail de fait pour construire des abris, préparer la population, mettre en place des systèmes d’alerte précoce et de secours, de sorte qu’aujourd’hui, s’il y a malheureusement encore plusieurs milliers de personnes qui meurent, cela n’a plus rien à voir avec ce qui se passait il y a trente ans.

L’autre pays souvent cité est Cuba. Tous les ans, des ouragans balayent Cuba et on fait souvent la comparaison avec un de ses voisins, Haïti, pays hautement vulnérable. Une préparation extrêmement bonne et l’évacuation anticipée des populations avant le passage des ouragans ont permis de parvenir à des pertes de vies minimes à Cuba. La destruction matérielle est devenue minimale elle aussi car ils attachent les toits des maisons et font en sorte de protéger autant que possible les infrastructures physiques. Haïti a été très durement frappé par des ouragans car il n’a pas été en mesure d’anticiper et d’organiser la même prévention, en raison d’une situation instable et d’une pauvreté extrême.

Et on a de nombreux petits pays qui ne font pas nécessairement les gros titres tous les jours mais qui protègent leur population avec succès. Et puis il y a des pays très riches qui, pour des raisons qui ne sont pas nécessairement liées à leur richesse ou à leur capacité à se préparer mais qui relèvent plus de questions institutionnelles, se sont montrés incapables de faire ça. L’exemple classique est celui de l’ouragan Katrina au cours duquel il y a eu une déficience surprenante du système. Le gouvernement des Etats-Unis se penche actuellement sur le problème.

De même, le séisme qui a frappé Kobe au Japon il y a près de quinze ans a eu un impact choquant sur une zone urbaine extrêmement sophistiquée. Après cela, le gouvernement japonais est devenu l’un des premiers exemples d’Etat ayant œuvré d’arrache-pied et de manière déterminée pour assurer une meilleure sécurité au pays.

Centre d’actualités : Comment la Stratégie internationale de prévention des catastrophes aide-t-elle les pays d’Asie qui sont très sujets aux catastrophes à atténuer et réduire les risques ?

Margareta Wahlström lors d’une visite au Sri Lanka après le tsunami de 2004.

Margareta Wahlström : Il s’agit probablement de la région où nous sommes le plus actif. Nous sommes profondément impliqués au Japon depuis les 15 à 20 dernières années dans tous les domaines concernant la réduction des risques. Quant aux pays très sujets aux catastrophes et qui ont connu des situations d’urgence tel que le tsunami, nous avons été très impliqués dans le renforcement des systèmes d’alerte. Nous avons travaillé avec beaucoup d’autres organisations, dont la Commission sur l’océan Indien, une organisation affiliée à l’UNESCO qui a oeuvré sur l’aspect technique du système d’alerte, alors qu’une organisation comme la nôtre agit sur l’aspect social, c’est à dire comment connecter les signaux d’alertes technologiques aux communautés et s’assurer qu’elles réagissent de manière appropriée.

Centre d’actualités : Comment le changement climatique affectera-t-il à l’avenir les risques de catastrophes ?

Margareta Wahlström : Sur le long terme, cela n’est pas très clair. Davantage de recherche est nécessaire. Mais pour autant qu’on puisse en juger maintenant, et en fonction de ce que le Groupe intergouvernemental d’experts sur le changement climatique (GIEC) nous a déjà dit, nous pouvons nous attendre à davantage d’événements climatiques extrêmes, davantage d’inondations et de sécheresses. Je pense que ceux d’entre nous qui travaillent sur les catastrophes depuis longtemps ont d’ores et déjà vu ces situations extrêmes se développer.

Le monde devient de plus en plus riche, aussi l’impact économique des catastrophes augmente. Nous vivons aussi dans des zones urbaines plus complexes, plus vastes vers lesquelles convergent de plus en plus de gens. Ces zones urbaines croissent si vite que les autorités locales n’ont pas la capacité d’augmenter la résistance des cités au même rythme que leur croissance. De très grandes villes comme Manille aux Philippines et Mumbai en Inde sont inondées chaque année ou plusieurs fois par an. Cela est dû à des systèmes d’égouts qui ne sont pas adaptés et au fait que les maisons sont construites sur des terrains vulnérables. Il y a des coulées de boue dans de grandes villes car les maisons sont construites sur des sols instables sur lesquels elles ne devraient pas l’être.

Centre d’actualités : Que souhaitez-vous voir émerger au Sommet de Copenhague sur le changement climatique ?

Margareta Wahlström : Que nous arrivions ou non à un accord juridiquement contraignant à Copenhague, j’espère vraiment que les dirigeants du monde vont montrer qu’ils comprennent la nécessité d’agir et de soutenir les efforts nécessaires pour avancer. Et par-dessus tout, j’espère qu’ils ne laisseront pas tomber tant qu’un accord juridiquement contraignant n’aura pas été obtenu.

Centre d’actualités : En grandissant, pensiez-vous que vous travailleriez un jour dans le domaine dans lequel vous êtes aujourd’hui ? Si ce n’était pas le cas, quelle étaient vos envies de carrière ?

Margareta Wahlström : Mon premier choix de carrière était de devenir bibliothécaire, ce qui a été mon rêve pendant de nombreuses années. Mais je me suis intéressée aux affaires internationales. Je ne pense pas que j’aurais pu imaginer cette trajectoire particulière mais je savais très fortement que je voulais travailler sur les questions internationales d’une manière ou d’une autre.

Centre d’actualités : Quel a été votre poste le plus difficile jusqu’à maintenant ?

Margareta Wahlström : Je pense que le plus difficile pour moi mais aussi le plus gratifiant jusqu’à maintenant a été le poste que j’ai occupé en Afghanistan pendant plus de deux ans. C’était une période très positive, dans sa complexité et la multitude des problèmes, et j’ai appris beaucoup de la part des Afghans et de la situation là-bas. J’ai senti que c’était un moment très positif d’être là-bas. J’espère que dès que possible l’Afghanistan arrivera à nouveau à une situation d’espoir.

Centre d’actualités : Qu’est ce que vous aimez dans votre poste actuel ?

Margareta Wahlström : J’apprécie beaucoup de travailler directement avec des pays pour trouver des solutions en termes de ressources et d’aspirations afin de faire face aux problèmes liés aux catastrophes. Je pense que nous sommes actuellement dans une période très intéressante parce qu’en travaillant sur les catastrophes vous voyez la même situation se répéter encore et encore. Vous arrivez très rapidement à la conclusion que cela ne doit pas être ainsi. Vous pouvez faire des choses pour réduire l’impact des catastrophes et vous pouvez faire en sorte que les gens ne soient pas mis en danger.

Il s’agit d’obtenir que ceux qui ont de l’influence, les citoyens eux-mêmes et les gouvernements, passent d’une situation où les catastrophes sont toujours des surprises à une situation où on peut les anticiper et donc en réduire le coût et l’impact. C’est ce que je trouve particulièrement gratifiant et intéressant dans mon poste actuel.