« Un regain d’énergie en faveur des femmes »

Entretien avec la Directrice d’ONU-Femmes en Afrique australe
Afrique Renouveau: 
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Nomcebo Manzini, head of UN Women for Southern Africa« Il est impératif que les femmes soient représentées sur le plan politique », affirme Nomcebo Manzini, responsable d'ONU-Femmes en Afrique australe. 
Photo: Afrique Renouveau / Ernest Harsch

Nomcebo Manzini a un emploi du temps chargé. Directrice régionale pour l'Afrique australe et les îles de l'océan Indien de la nouvelle Entité des Nations Unies pour l'égalité des sexes et l'autonomisation des femmes (ONU-Femmes), elle ne compte plus ses déplacements. Rassemblements publics, conférences et réunions stratégiques la mènent d'un pays à l'autre, aux côtés de gouvernements et de militantes féministes. Entre deux voyages, Nomcebo Manzini a pris le temps de recevoir chez elle Ernest Harsch, rédacteur en chef d'Afrique Renouveau. C'était en mars dernier, à Johannesburg.

En Afrique du Sud et au Mozambique, les femmes ont atteint le seuil de 30% de sièges au Parlement. Qu'en est-il du reste de l'Afrique australe ?

l nous reste de grands progrès à faire dans cette région. Certains pays ont un bilan plutôt positif, mais d'autres ont régressé. Pour ce qui est des femmes occupant des fonctions politiques importantes, la moyenne n'est que de 18 %. C'est bien inférieur aux 30 % que nous réclamons, et très en-deçà de l'objectif de 50 % que les chefs d'État et de gouvernement ont accepté en signant le Protocole sur le genre et le développement [de la Communauté de développement de l'Afrique australe (SADC)]. Il y a beaucoup de changements au niveau local. La majorité des pays semblent avoir accompli des progrès considérables en matière de représentation des femmes dans les administrations locales. Cela pourrait s'expliquer par le fait que les femmes travaillent dans les communautés et y sont mieux connues.

Il est impératif que les femmes soient représentées sur le plan politique, car la participation est un droit élémentaire de la personne. Les femmes apportent leur expérience, leur savoir et leurs compétences, qui sont différents de ceux des hommes.

Students at the University of Dar es Salaam, TanzaniaÉtudiantes à l'Université de Dar es-Salaam em Tanzanie. De nombreux pays comptent autant de garçons que de filles dans l'enseignement primaire, mais des obstacles économiques et sociaux empêchent les filles d'accéder en plus grand nombre aux études secondaires et universitaires.
Photo: Panos / Mikkel Ostergaard

Au-delà des fonctions officielles, quels sont les moyens dont disposent les femmes pour mieux aborder les questions plus générales de gouvernance, en particulier les conflits politiques ?

ONU-Femmes s'efforce de développer les capacités des femmes à participer à la prise de décisions – des décisions transformatives – afin qu'elles puissent intervenir dans la perspective des droits élémentaires de la personne et comprendre les questions plus générales de gouvernance et de démocratie. Certains pays sont en proie à de graves conflits. Notre position est d'aider les femmes à participer aux négociations, à la médiation, mais aussi à la prévention. C'est ainsi qu'aux Comores, nous coopérons dans le cadre de l'équipe de pays des Nations Unies à un projet de consolidation de la paix. Notre objectif est de donner aux femmes les connaissances nécessaires pour comprendre les aspects de la problématique hommes-femmes en temps de paix, en phase de consolidation de la paix, et même en période de conflit, et ce qui déclenche les conflits. Même dans ces conditions, les femmes devront trouver des alliés parmi les décisionnaires habituels - hommes, partenaires masculins et autres. Nous préconisons une approche plus globale de ces questions.

ONU-Femmes coordonne la campagne menée en Afrique « Tous unis contre la violence à l'égard des femmes et des filles ». À quelles difficultés se heurte cette campagne ?

Le manque de moyens est le plus gros problème. On ne reçoit pas assez d'argent de la part des donateurs. Les chefs d'État africains ont lancé cette campagne en Afrique en janvier 2010. Nous demandons à présent que leurs ministères de la planification et des finances affectent des crédits au financement des plans d'action nationaux.

Nous avons des programmes « Villes plus sûres pour les femmes » que nous allons lancer dans plusieurs pays, en collaboration avec l'UNICEF. Les études indiquent que les viols de jeunes écolières se produisent le plus souvent tôt le matin, lorsqu'elles se rendent à l'école, ou le soir, lorsqu'elles rentrent chez elles souvent en traversant des zones de brousse épaisse ou en empruntant des chemins peu sûrs. Mais lorsque nous en parlons aux gouvernements, on nous répond qu'il y a à peine de quoi assurer les services d'assainissement ou d'alimentation en eau de leurs populations. Pour eux, ce n'est pas une question prioritaire.

Et qu'en est-il du système judiciaire et de la sécurité ?

Nous collaborons avec la police et l'armée notamment pour qu'ils comprennent bien les aspects du maintien de l'ordre et de la sécurité qui ont trait à la problématique hommes-femmes, et le phénomène de la violence sexiste. On a organisé une conférence il y a 15 jours pour examiner comment aider le Groupe pour l'égalité des sexes de la SADC à faire en sorte que l'Organe chargé des politiques, de la défense et de la sécurité de cette organisation tienne compte de cette problématique. On a envisagé la possibilité de dispenser une formation sur les questions relatives à l'égalité des sexes aux futurs casques bleus des Nations Unies.

Nous examinons aussi le système de justice traditionnel. Les études effectuées en Afrique australe montrent clairement que les femmes victimes de sévices ou de violences à domicile n'alertent pas la police. Elles se rendent plutôt dans leur famille ou chez les détenteurs de l'autorité traditionnelle.

International Women's Day rally in Cape Town, South AfricaRassemblement lors de la Journée internationale de la femme au Cap (Afrique du Sud). Il faut plus d'argent pour financer les programmes nationaux de lutte contre la violence à l'égard des femmes et des filles.
Photo: Panos / Eric Miller

De véritables progrès ont été faits pour réduire l'écart en matière de scolarisation dans le primaire entre garçons et filles. Mais une fois entrées à l'école, les filles y restent-elles ?

C'est un point capital. Des études effectuées dans de nombreux pays indiquent en effet qu'il y a parité dans les inscriptions au primaire. Mieux même, dans certains pays, le nombre de filles inscrites dans le primaire dépasse celui des garçons. Mais à mesure qu'on avance, le nombre de filles scolarisées diminue. Les parents ont davantage tendance à retirer leurs filles de l'école s'ils sont à court d'argent – ou les filles se marient. L'autre problème est le taux très élevé de grossesses dans les écoles, qui force les filles à abandonner leurs études. En outre, les filles sont souvent chargées des tâches ménagères et ont moins de temps pour étudier, ce qui explique leurs taux de réussite scolaire inférieurs à ceux des garçons.

L'Afrique australe a les taux de prévalence du VIH les plus élevés du monde. Quelle est la situation des femmes à cet égard ?

Des sommes considérables ont été consacrées à ce problème dans le cadre des programmes de lutte contre le VIH et le sida. Ces programmes ne tiennent toutefois pas compte de la corrélation évidente entre les inégalités des sexes et la propagation du virus. Dans certains pays d'Afrique australe, dans le même groupe d'âge, les taux de séropositivité sont de 5% chez les hommes contre 20% à 22 % chez les femmes.

Les femmes interrogées dans le cadre de nos études déclarent souvent : « Je n'ai pas voulu coucher avec lui, il m'a forcée. » Il y a aussi la pratique des « rapports sexuels de survie », c'est-à-dire que des jeunes filles couchent avec des hommes plus âgés pour avoir les moyens d'aller à l'école.

Et les femmes sont aussi plus susceptibles de vivre dans la pauvreté que les hommes...

Même nos gouvernements semblent désormais reconnaître qu'il n'y aura pas de développement sans la pleine participation économique des femmes. Ce constat, ils n'y sont pas arrivés du jour au lendemain par bonté d'âme, mais grâce aux actions de mobilisation menées par les mouvements de femmes et les ministères chargés de la condition féminine et de l'égalité des sexes.

ONU-Femmes collabore avec cinq gouvernements de la région à un projet pilote. Il s'agit de déterminer ce que font les femmes pour sortir de la pauvreté. La plupart d'entre elles travaillent dans le secteur dit informel et leurs activités ne sont pas reconnues. Le rôle joué par les femmes pour éviter la pire crise économique de l'histoire du Zimbabwe n'est toujours pas reconnu. Pourtant elles ont assuré la survie de leurs familles et de l'économie de leur pays.

Il est impératif de garantir l'autonomisation économique des femmes. Nous savons que lorsqu'elles disposent de cette autonomie, les femmes sont plus à même de prendre des décisions qui leur sont favorables – en ce qui concerne leur dignité, leur sécurité et leur bien-être.

Est-ce que ONU-Femmes travaille avec les femmes des campagnes ?

Nous avons dans ce domaine un projet pour lequel nous cherchons à obtenir 33 millions de dollars. Il a justement pour but d'aider les femmes des campagnes, et plus précisément les agricultrices des zones rurales. C'est un énorme défi, car 70% au moins de la main d'œuvre agricole est féminine. Alors, 33 millions de dollars, c'est une goutte d'eau dans la mer, ce n'est rien comparé aux besoins. Et qu'arrivera-t-il lorsque ce budget sera épuisé ? Ce qu'il faudrait véritablement, c'est définir des projets que les gouvernements intégreraient dans leurs programmes de développement national. Et que les gouvernements fassent cesser la corruption. Les ressources nationales existent, mais elles sont gaspillées.

ONU-Femmes vient d'être créée par la fusion de quatre organes ou organismes de l'ONU chargés des questions féminines. Comment cette nouvelle entité peut-elle changer la vie des femmes ici, en Afrique australe ?

Je constate déjà que la constitution d'ONU-Femmes a suscité un nouvel élan en faveur de l'autonomisation des femmes dans tous les secteurs d'activité. Un regain d'espoir que cet organisme fera progresser les droits des femmes dans le monde, plus efficacement et plus rapidement. C'est une mission très difficile que nous devons accomplir.

J'ai eu l'honneur de participer à la première réunion stratégique d'ONU-Femmes en janvier dernier, où étaient réunies les différentes organisations. L'énergie était palpable dans la salle. Mme [Michelle] Bachelet utilise toutes ses compétences diplomatiques pour assurer notre intégration. Nous sommes en consultation avec différents partenaires, y compris les donateurs, pouvoirs publics et organisations de la société civile, pour définir ce qui sera notre stratégie. Nous restons donc optimistes et débordons d'énergie.