Traduire les mots en action concrète, exigent les Africains

Les engagements du G-8 et du Sommet mondial passés au peigne fin
Afrique Renouveau: 
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L’Afrique parle

En 2005, plus qu’en toute autre année récente, l’Afrique a figuré en bonne place sur la scène internationale. Du rapport publié en janvier par l’équipe du projet du Millénaire des Nations Unies sur les mesures à prendre pour réaliser les objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) au Sommet mondial de 2005 tenu à New York en septembre, en passant par le rapport publié en mars par la Commission britannique sur l’Afrique et les sommets tenus en juillet par l’Union africaine en Libye et par le Groupe des Huit (G-8) à Gleneagles (Ecosse), les problèmes, besoins et aspirations du continent ont suscité un intérêt sans précédent. Pourtant, les vues et les attentes des Africains ont reçu moins d’attention que les nombreuses promesses des Présidents et des Premiers Ministres des pays développés. Nous présentons ci-après des extraits de certains points de vue exprimés par les Africains.

Alpha Oumar Konaré, Président de la Commission de l’Union africaine, Sommet de l’UA à Syrte (Libye), 4 juillet

Il souffle aujourd’hui sur le monde, un vent d’engagement pour l’Afrique qui n’est pas un simple effet de mode ou un prétexte. Il s’agit de l’expression d’une nouvelle conscience de solidarité véritable envers l’Afrique et de l’affirmation d’une nouvelle éthique dans la coopération. Que tous ceux qui aujourd’hui à travers le monde portent l’Afrique, entendent accompagner l’Afrique — politiques, artistes, sportifs, entrepreneurs, hommes et femmes des médias, organisations de la société civile — soient remerciés !

John Kufuor, president of Ghana John Kufuor, Président du Ghana : “C’est le moment de renforcer les institutions des Nations Unies.”
Photo: UN / Paulo Filgueiras

Trop de promesses nous ont été faites au cours de trop de grands rassemblements, mais elles n’ont jamais été tenues...

Au train actuel, les objectifs de développement du Millénaire prévus pour 2015 ne seront pas atteints avant un siècle, s’ils l’étaient. Cependant, accueillons les promesses d’aujourd’hui en étant plus vigilants, en partenaires, en responsables, dans l’esprit du NEPAD [Nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique].

L’annulation totale de la dette de 14 pays africains …est un pas important … Il s’agira de veiller à ce que les effets de ce geste ne soient pas amoindris par des conditionnalités.

Il s’agira aussi, pour nous, ce nous semble, de poser solidairement le principe du désendettement de tous les pays africains car, tous les pays africains sont écrasés, dans des termes semblables, par cette dette. Libérer les pays dits “les plus pauvres” sans les autres n’est pas libérateur de l’énergie du continent car le rôle moteur des autres s’en trouve bloqué...

L’Afrique a besoin aujourd’hui de financements massifs pour lesquels ni l’annulation totale de la dette, ni le doublement de l’aide publique au développement, ni même une combinaison des deux ne sauraient suffire…Il faut d’autres ressources; il nous faut alors poser le problème de la rémunération correcte de nos matières premières, de la sécurisation des ressources provenant des matières premières.

Le traitement correct et urgent de la question des subventions et de l’ouverture du marché agricole mondial est une exigence à la fois politique et morale. Nous devons, dans ce combat, nous engager tous derrière les pays producteurs de coton qui, par leur lutte, ont réussi à faire du coton le symbole des inégalités du système mondial du commerce.

Olusegun Obasanjo, Président du Nigéria, Sommet de l’Union africaine, 5 juillet

Nous sommes pleinement conscients de la couverture médiatique dont fait l’objet l’Afrique dans les pays du G-8 et nous nous félicitons des nouveaux engagements qui s’annoncent en faveur de l’annulation de la dette d’un plus grand nombre de pays africains et du doublement de l’aide à l’Afrique. Il faut maintenant que les paroles et les engagements soient traduits en mesures d’appui à la lutte contre la pauvreté.

Nous aussi sommes déterminés à renforcer nos propres capacités en vue d’examiner l’efficacité de toutes ces initiatives et les progrès réalisés dans leur mise en œuvre. Une autre priorité au moment où nous stabilisons notre gouvernance grâce au Mécanisme d’évaluation intra-africaine doit être d’encourager l’appui et l’engagement de la communauté internationale en vue de renforcer les capacités de l’Union africaine en matière de paix et de sécurité.

Tajudeen Abdul-Rahman, Secrétaire général du Mouvement panafricaniste, Kampala (Ouganda), 7 juillet

Il est difficile de savoir comment réagir face à ce soudain intérêt pour des populations qui ont longtemps été marginalisées et humiliées. C’est comme si quelqu’un vous frappait de toutes ses forces en vous tendant en même temps un mouchoir…. Le monde entier compte maintenant sur huit hommes blancs en costume noir réunis dans la ville lointaine de Gleneagles (Ecosse) pour sauver l’Afrique alors qu’aucun d’entre eux n’est africain.

Pourtant, un autre groupe d’hommes influents, tous des chefs d’Etat venus de toute l’Afrique, se réunissait dans la ville de Syrte (Libye) pour décider de l’avenir de l’Afrique, sans avoir une couverture semblable dans les médias du monde entier...

Fait révélateur, le sommet de l’Union africaine ne s’est pas appesanti sur l’aide mais a plutôt appelé à l’élimination des règles commerciales injustes qui faussent le commerce international au détriment de l’Afrique et a demandé qu’un calendrier précis soit établi pour l’élimination des subventions.

Force est de constater que les dirigeants africains ne sont pas convaincus par les divers engagements pris en matière d’aide et qu’ils veulent que nous devenions prospères grâce aux échanges commerciaux plutôt que grâce à une aide qui ne fera que nous maintenir dans un état de dépendance.

Bamanga Tukur, Président de l’African Business Roundtable et du Groupe du NEPAD chargé du secteur des entreprises, juillet 2005

L’année 2005 apparaît comme un tournant pour l’Afrique, des engagements sans précédent ayant été pris en faveur de l’annulation de la dette et de l’augmentation de l’aide. Cependant, faute d’un engagement à éliminer les subventions commerciales et les obstacles à l’accès au marché dans les pays industrialisés, cette occasion historique pourrait être ratée. Si les membres du G-8 et les autres pays industrialisés ne s’engagent pas davantage à libéraliser le commerce, les Africains continueront de se voir ôter toute possibilité de sortir de la pauvreté grâce au commerce.

John Moru, ActionAid International-Nigeria, article paru dans This Day, Lagos (Nigéria), 17 août

Nous devons nous préoccuper de certains facteurs alors que nous essayons de changer le Nigéria. En premier lieu, depuis qu’a été annoncé l’allégement de la dette du Nigéria, on n’a pas procédé à une analyse globale des conséquences réelles pour le pays de cet allégement. Par exemple, quel rôle les institutions financières internationales — la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI) — joueront-elles dans les négociations qui dureront six mois? Qu’entendons-nous par cet ‘instrument d’appui aux politiques’, qui doit guider le Nigéria dans ses efforts visant à satisfaire aux critères d’allégement de la dette ?
En deuxième lieu, il n’y a pas de cadre d’action national précisant sans aucune ambiguïté les emplois auxquels seront destinés les fonds s’ils viennent à être libérés par le Club de Paris. …. Cela étant, l’allégement de la dette qui doit être négocié pour le Nigéria donne véritablement l’occasion à la société civile et aux mouvements communautaires de contribuer encore une fois à l’évolution sociale dans le pays. La stratégie consiste … à mettre en place un organisme indépendant pour contrôler les fonds libérés par le Club de Paris en vue de relancer les secteurs social et productif de l’économie.

Gregory Chikwanka, coordonnateur adjoint, Civil Society for Poverty Reduction, Zambie, 31 août

Les pays développés doivent jouer un rôle de premier plan s’agissant des questions commerciales car on s’accorde à reconnaître que seul le commerce permettra aux pays pauvres de se développer et de réaliser les objectifs du Millénaire pour le développement. Il convient de promouvoir des politiques propres à ouvrir davantage les marchés. Les questions liées à l’augmentation des tarifs douaniers, lorsqu’il y a une différence entre le cuivre brut et le cuivre traité, dans le but de promouvoir les industries doivent être examinées. Il est difficile d’accroître le nombre des industries lorsque le marché est limité... .

Les pays développés ont tendance à réduire l’aide après l’annulation de la dette, ce qui ne devrait pas être encouragé. 2015 n’est pas très loin de 2005 ; il serait dommage pour la Zambie que la situation en matière de pauvreté ne s’améliore pas, sans parler d’une inversion des indicateurs sociaux... .

Lorsque les institutions multilatérales se réuniront pour examiner les décisions des pays du G-8, elles ne devraient pas imposer des conditions trop rigoureuses. On a la preuve manifeste que la Zambie a eu du mal à satisfaire les conditions liées à l’aide et à l’annulation de la dette, et si on nous impose les mêmes conditions…nous allons en pâtir.

Yoweri Museveni, Président de l’Ouganda, Sommet mondial, 14 septembre

Yoweri Museveni, president of UgandaYoweri Museveni, Président de l’Ouganda : “Il faut à présent financer l’industrie en Afrique pour accroître la valeur ajoutée des matières premières du continent.”
Photo: UN / Paulo Filgueiras

Si le rôle économique qu’a de tout temps joué l’Afrique en fournissant des matières premières au monde a pu contribuer à son essor économique dans le passé, il est maintenant évident que ce rôle a plongé le continent dans la pauvreté et le sous-développement. Il faut à présent financer l’industrie en Afrique pour accroître la valeur ajoutée des matières premières du continent. La transformation industrielle des produits agricoles de l’Afrique comme le café, le coton, l’huile de palme, etc. offre aux investisseurs la possibilité d’approvisionner les marchés locaux et régionaux ainsi que le marché international.

Abdoulaye Wade, Président du Sénégal, Sommet mondial, 14 septembre

La revue d’étape des Objectifs du Millénaire a montré que bien des handicaps sur la voie de leurs réalisations subsistent encore. Certains de ces obstacles sont intérieurs à nos pays, comme l’absence de paix, la mauvaise gouvernance, la pandémie du sida et d’autres maladies. Mais convenons aussi que les pays développés n’ont pas toujours respecté leurs engagements, notamment en ce qui concerne l’aide au développement fixée dans les années 70 à 0,7 % de leur produit national brut à transférer aux pays en voie de développement. Il en est de même des promesses faites concernant le financement du NEPAD.

John Kufuor, Président du Ghana, Sommet mondial, 14 septembre

C’est le moment de renforcer les institutions de l’Organisation des Nations Unies. L’Assemblée générale doit ainsi être revitalisée afin de lui permettre de prendre pleinement la place qui lui revient en tant qu’organe le plus représentatif et délibérant de l’Organisation...

Par-dessus tout, le Conseil de sécurité doit être restructuré et élargi pour refléter l’augmentation du nombre des Membres de l’ONU et pour lui permettre aussi d’exécuter plus délibérément ses obligations au titre de la Charte en jouissant de la pleine confiance des États Membres. Cette réforme doit avoir pour base les principes de la démocratie, de l’égalité souveraine des États et de la représentation géographique équitable, entre autres choses.

La revendication par l’Union africaine de deux sièges permanents au Conseil doit par conséquent être soutenue.

Abdelaziz Bouteflika, Président de l’Algérie, Sommet mondial, 14 septembre

La mondialisation à finalité humaine qui, seule, capterait l’esprit de la Charte des Nations Unies, ne saurait s’accommoder d’îlots de prospérité dans des océans de dénuement, ni d’un centre omnipotent avec des périphéries sans cesse plus marginalisées.

Benjamin Mkapa, Président de la Tanzanie, Sommet mondial, 14 septembre

Depuis trop longtemps, nous assistons à un débat inutile visant à déterminer si la solution à la pauvreté en Afrique et ailleurs dans le monde est : davantage d’argent. Bien sûr, il ne s’agit pas simplement d’une question d’argent. Mais sans argent peu de stratégies, voire aucune, ne peuvent réussir. De même, la bonne gouvernance est nécessaire mais ne pourra à elle seule éliminer la pauvreté.

Les pays en développement n’accusent pas les pays riches et industrialisés de tout ce qui ne va pas ou des promesses non tenues. Ce qu’ils leur demandent c’est de s’engager à nouveau à tenir leurs promesses...

L’aide n’est pas la charité; c’est un investissement dans la paix, dans la sécurité et dans la solidarité humaine. En ne s’attaquant pas aux causes de la pauvreté, nous institutionnalisons les entreprises de charité. Cela n’a aucun sens d’un point de vue politique, aucun sens d’un point de vue économique et aucun sens d’un point de vue éthique.

Paul Biya, Président du Cameroun, Sommet mondial, 14 septembre

Il conviendrait d’accélérer le rythme des négociations commerciales du cycle de Doha afin que les pays du Sud, et notamment d’Afrique subsaharienne, puissent enfin jouer un rôle significatif dans le commerce mondial.... Un geste fort est également attendu de nos partenaires s’agissant du démantèlement des subventions agricoles, spécialement en faveur du coton d’Afrique, qui est une source majeure de revenus pour des millions de nos paysans... De façon générale, il serait souhaitable que le Nord ouvre davantage ses marchés à nos produits pour nous permettre de mieux nous insérer dans une économie mondialisée.

Thabo Mbeki, Président de l’Afrique du Sud, Sommet mondial, 14 septembre

Thabo Mbeki president of South Africa Thabo Mbeki, Président de l’Afrique du Sud : “Nous n’avons pas atteint le niveau de transfert de ressources … permettant de doter les pauvres des moyens nécessaires.”
Photo: UN / Joshua Kristal

Notre approche face au défi consistant à engager et affecter les ressources nécessaires pour la réalisation des objectifs du Millénaire pour le développement a été sans conviction, timide et mitigée... .

Nous croyons fermement que la raison pour laquelle nous n’avons pas fait les progrès attendus, au cours des cinq dernières années, tient précisément au fait que nous ne sommes pas encore parvenus à ce qui est présenté dans le document final comme “un consensus en matière de sécurité.” Nous ne sommes pas parvenus à ce consensus en matière de sécurité à cause de la grande diversité de conditions de vie et d’intérêts des Etats Membres de l’ONU ainsi que du flagrant déséquilibre des forces qui caractérisent les relations entre ces Etats Membres... .

Le résultat en est que nous n’avons pas pu transférer la quantité de ressources nécessaire de ceux qui en disposent en vue de doter les pauvres du monde des moyens dont ils ont besoin pour se sortir de la misère.

Annan : ‘Saisir l’occasion’ pour l’Afrique

L’année écoulée a été marquée par une “mobilisation sans précédent de l’opinion internationale en faveur de l’Afrique,” note le Secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan. “Le problème fondamental est de saisir l’occasion offerte et de maintenir l’élan."

Dans deux rapports à l’Assemblée générale, M. Annan présente les principales réalisations de l’année écoulée, notamment les progrès accomplis pour ce qui est de réduire le nombre de conflits armés et les mesures supplémentaires prises pour appliquer le Nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD), le plan de développement de l’Union africaine.

Lorsqu’en 1998 le Secrétaire général a publié son rapport, qui a fait date, sur les causes des conflits en Afrique, 14 pays africains étaient touchés par la guerre. Depuis lors, indique-t-il, le nombre a considérablement baissé et aujourd’hui, “seulement trois pays africains sont engagés dans un conflit majeur”, à savoir la Côte d’Ivoire, la République démocratique du Congo et le Soudan. Toutefois, ces trois conflits “ont engendré des pertes énormes en vies humaines, la barbarie et la désintégration du genre humain,” tandis que d’autres pays connaissent des troubles civils de plus faible intensité.

Alors que l’ONU entreprend d’importantes opérations de maintien de la paix sur le continent, l’Afrique renforce sa propre capacité en matière de prévention, de médiation et de règlement des conflits, notamment en mettant en place le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine en 2004.

Sur les plans économique et social, les pays africains élaborent des projets concrets pour réaliser l’objectif du NEPAD. Parmi ces projets, on peut citer la construction d’un gazoduc en Afrique de l’Ouest, l’accroissement de la productivité agricole, l’introduction de davantage d’ordinateurs et d’autres technologies dans les écoles et le renforcement de la lutte contre le VIH/sida.

Les donateurs et les créanciers sont convenus d’accroître l’aide et l’allégement de dette consentis à un certain nombre de pays africains ; toutefois, ces initiatives doivent être élargies et s’accompagner de mesures visant à améliorer les perspectives commerciales de l’Afrique.

M. Annan exhorte les partenaires internationaux de l’Afrique à honorer les engagements qu’ils ont pris. “La lenteur et les retards dans l’exécution des engagements peuvent entraver le rythme d’application, perturber les priorités des pays partenaires et conduire à une perte de confiance dans le soutien international.”