La mobilité des jeunes à l’origine du changement

Les téléphones portables transforment la culture des jeunes
Afrique Renouveau: 
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Un groupe d’étudiants à l’université de Johannesburg (Afrique du Sud). Photo: Africa Media Online/Antony Kaminju

En Namibie, il n’est pas rare de voir des adolescents vendre des champignons depuis leur téléphone portable. Sur le site TechDailyNews, Maurice Nkusi, enseignant à l’École Polytechnique de Namibie et concepteur d’un programme scolaire sur portable, explique que la plupart d’entre eux n’ont jamais utilisé d’ordinateur. Cela ne les empêche pas de maîtriser rapidement toute nouvelle technologie. 

Il s’agit de la première génération à avoir directement accès à la haute technologie. Aujourd’hui, les téléphones portables sont presque omniprésents dans la société africaine. Les adolescents et les jeunes adultes ne peuvent plus s’en passer.

D’après la Banque mondiale et la Banque africaine de développement, l’Afrique compte 650 millions d’utilisateurs de mobile, devançant ainsi les États-Unis et l’Europe. Dans certains pays du continent, avoir accès à un téléphone mobile est plus courant qu’avoir accès à l’eau potable, un compte bancaire ou l’électricité. 

Les jeunes sont le principal détonateur de cette croissance explosive, déclare le philanthrope milliardaire soudanais Mohamed Ibrahim, alias « Mo », dans les colonnes du webzine économique Black Money. L’ancien magnat des télécommunications comptait plus de 20 millions d’abonnés en Afrique lorsqu’il a vendu sa société, Celtel, pour 3,4 milliards de dollars en 2005. 

La technologie mobile a changé la donne en Afrique. Les jeunes, âgés de 15 à 24 ans selon la définition de l’ONU, profitent de la tendance et réécrivent par la même occasion les règles de la société.

Style de vie mobile

Teresa Clarke, directrice du site Web d’information Africa.com, a expliqué au magazine Black Enterprise que pour bon nombre d’Africains « le téléphone portable est à la fois leur ligne principale, leur portefeuille et leur boîte aux lettres électronique. Les téléphones portables sont essentiels ».

Les jeunes les utilisent pour tout : communiquer, écouter la radio, transférer de l’argent, faire des achats, réseauter, etc. – sans qu’il n’y ait plus de fossé entre la ville et la campagne, les riches et les pauvres. 

Les mobiles chinois bon marché sont d’un prix abordable, dans les 20 dollars pour certains. L’Afrique est connue pour imposer de lourdes taxes aux utilisateurs et opérateurs de téléphonie mobile, mais, sachant que le prix des appareils freine le développement, des pays comme le Kenya ont supprimé leur taxe générale de 16 % en 2009, ce qui s’est traduit par une augmentation des ventes de plus de 200 %, rapporte la Global Mobile Tax Review.

Le taux de pénétration des téléphones mobiles en Afrique a rapidement augmenté au cours des 12 dernières années, passant de 1 % en 2000 à 54 % en 2012, d’après un rapport de la société Deloitte. 

Les jeunes constituent le plus grand groupe d’utilisateurs de téléphones portables et d’applications, écrit Simthandile Mgushelo dans son blog Voices of the World. Dans son pays, l’Afrique du Sud, 72 % des 15 à 24 ans possèdent un téléphone portable, selon l’UNICEF.

« Appelle-moi »

Deux adolescents se servent d’un mobile au Cap (Afrique du Sud). Photo: Gallo Images/Alamy

En Afrique, 60 % des chômeurs sont des jeunes, d’après l’Organisation internationale du Travail. Or, les abonnés dépensent en moyenne entre 5 et 8 dollars par mois en facture de téléphonie mobile en Afrique subsaharienne, région où, selon la Banque mondiale, la majorité de la population vit avec moins de 2 dollars par jour. Les utilisateurs rechargent leur téléphone au prix d’immenses sacrifices, se privant même parfois de manger. Mais ils économisent de l’argent autrement.

La Praekelt Foundation, qui se sert des technologies mobiles pour combattre la pauvreté, a observé que 95 % des jeunes Sud-Africains optent pour des cartes prépayées ou pour la facturation à l’usage, les 5 % restants souscrivant des contrats de longue durée. Près de 30 millions de SMS (textos) « Call me », un service gratuit destiné aux utilisateurs à faible revenu pour demander au destinataire de rappeler, sont envoyés tous les jours. Ce service est né de l’habitude d’appeler et de raccrocher après deux ou trois sonneries pour ne pas être facturé tout en informant ainsi le destinataire que l’on souhaite être rappelé. Les utilisateurs achètent également plusieurs cartes SIM pour pouvoir changer d’opérateurs et réduire les frais de connexion.

Les prix des services Internet diminuent et la vitesse augmente, écrit J. M. Ledgard dans le magazine Intelligent Life, grâce aux câbles sous-marins de fibre optique longeant la côte de l’Afrique de l’Est et reliant notamment l’Afrique du Sud, le Mozambique, Madagascar, la Tanzanie, le Kenya, la Somalie, Djibouti, le Soudan et les Comores. D’autres câbles existent le long de la côte ouest du continent. 

L’Afrique compte actuellement 84 millions de mobiles compatibles avec Internet, indique M. Ledgard. Il prévoit que d’ici à 2014, ce sera le cas de 69 % des mobiles. Les téléphones portables classiques cèdent progressivement la place aux smartphones bon marché ayant accès à Internet. 

C’est ainsi que James Akida, un Tanzanien de 21 ans, peut utiliser son téléphone pour discuter avec son meilleur ami qui a récemment emménagé dans le Bronx, à New York. James passe beaucoup de temps sur Facebook. Il utilise une version sans images et ne paie aucun frais de transmission de données, ce qui est important pour ceux qui, comme lui, ont un budget serré et utilisent un service prépayé. 

Facebook partage les coûts avec les opérateurs de réseau et les fabricants de téléphones. Google fournit quant à lui un accès gratuit à Internet et supprime les obstacles linguistiques en devenant multilingue. 

Texter ou parler

Peu importe si James se trouve sur un autre continent. Les conversations en face à face sont remplacées par des SMS. Les SMS ont pris le pas sur les appels. Même lorsque les jeunes se trouvent au même endroit, comme l’a expliqué à Afrique Renouveau Naomi Kaneza, étudiante rwandaise de 19 ans, ils s’écrivent par SMS en cachette. « Nous disons souvent ainsi ce que nous ne voulons pas dire à haute voix. » Il y a quelques années, la plupart des gens jugeaient ce comportement impoli. Il est aujourd’hui si fréquent qu’il est toléré.

Même lors de rassemblements comme les mariages, les obsèques et les cérémonies religieuses, il n’est pas rare de voir des adolescents et de jeunes adultes penchés sur un petit écran, pouce et index prêts à pianoter sur le minuscule clavier pour envoyer un SMS. La pratique est bien ancrée dans la culture.

Le marché africain du mobile, alimenté par les jeunes, représente pour les investisseurs un énorme potentiel. En 2011, Facebook comptait 38 millions d’utilisateurs en Afrique, ce qui a attiré l’attention de géants comme Google et Microsoft. En février, Microsoft a lancé YouthSpark avec pour objectif de mettre en ligne un million de petites et moyennes entreprises africaines par l’intermédiaire des jeunes.

Changement de donne

Les technologies mobiles réduisent le chômage chez les jeunes Africains. Dans les zones urbaines, comme rurales, les kiosques de téléphonie mobile sont souvent tenus par des jeunes. Ils proposent toute une gamme de services allant de la vente de temps de connexion à la réparation, en passant par le déverrouillage et le rechargement de téléphones. En Afrique, la vente de temps de connexion est une activité lucrative.

Au Kenya, la téléphonie mobile a eu d’énormes répercussions économiques. La Global Mobile Tax Review et Deloitte signalent qu’en 2011, ce secteur a contribué à hauteur d’environ 3,6 milliards de dollars au produit intérieur brut du pays. Il a également créé des emplois, avec près de 280 000 points de vente de services mobiles en 2011, dont des kiosques et des dukas (magasins d’électroménager et d’articles de téléphonie).

M-Pesa, service de paiement par téléphonie mobile lancé par l’opérateur mobile kényan Safaricom, est probablement le plus grand succès numérique en Afrique à ce jour. En décembre 2011, il a permis de transférer 1,35 milliard de dollars, écrit le journal kényan Business Daily, d’après des données de la Banque centrale du Kenya. 

En s’appuyant sur ce modèle, les jeunes développeurs de logiciels africains cherchent des solutions aux problèmes quotidiens. Certains développent eux-mêmes des applications, comme l’Ougandaise Christine Ampaire, classée par le journal East African parmi les 20 principaux jeunes innovateurs à suivre. Après le succès de son application Mafuta Go, qui permet aux utilisateurs de trouver la station-service la plus proche et la moins chère, elle développe aujourd’hui une application utilisant les SMS pour les conducteurs de moto-taxis de la capitale, Kampala, n’ayant pas accès à Internet. 

Ces innovations ne concernent pas seulement le secteur commercial, mais aussi l’agriculture, la santé et l’éducation. De quoi modifier radicalement le développement de l’Afrique, conclut East African.