Le manioc, nouvel aliment de base en Afrique ?

Contre la faim, le NEPAD préconise la culture du manioc
Afrique Renouveau: 
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Il y a quatre ans, les champs de maïs de la périphérie de Lusaka (Zambie) étaient flétris et tout gris, complètement irrécupérables, faute de pluie. Mais, en cette période de sécheresse grave, les champs de manioc de Melania Chipungu étaient restés d’un vert vif, les plants se balançant sous l’effet du vent.

A Gambian farmer with a cassava plant: The crop is attracting greater attention across Africa Paysan gambien avec un plant de manioc : cette culture suscite de plus en plus d’intérêt dans toute l’Afrique.
Photo: Alamy / Jack Sallivan

“Je cultivais le maïs auparavant, mais les conditions étaient difficiles car je perdais ma récolte chaque fois que les pluies se faisaient rares. Mais depuis que je me consacre au manioc, je ne me préoccupe plus de la sécheresse”, a expliqué Mme Chipungu à Afrique Renouveau. “Le manioc est plus facile à cultiver. Il me suffit seulement d’enlever les mauvaises herbes - pas d’engrais ni de longues heures de dur labeur. J’ai plus de temps pour discuter avec d’autres femmes et faire ce que j’aime.”

Le tubercule du manioc, qui ressemble à une patate douce, est riche en glucides. Ses feuilles contiennent à peu près la même quantité de protéines que l’œuf. Cette culture peut être transformée en amidon, en farine et en nourriture de bétail de qualité. Elle sert également à la fabrication du papier et de la gomme. Impressionnées par les nombreux avantages qu’offre le manioc, Mme Chipungu et une vingtaine d’autres femmes ont formé l’Association des femmes de Mitengo pour s’entraider à cultiver cette plante. Des experts du Ministère zambien de l’agriculture leur ont dispensé une formation, explique Mme Chipungu, présidente de l’association.

Enfin reconnu !

“Nombreux sont les paysans africains qui ont préféré le maïs au manioc. Cependant, le manioc fait partie du régime alimentaire d’un nombre croissant d’Africains”, indique Richard Mkandawire, chef du programme agricole du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD). Face aux pénuries alimentaires chroniques, note-t-il, les gouvernements se tournent de plus en plus vers les cultures vivrières telles que le manioc, qui sont meilleur marché, plus résistantes et plus faciles à cultiver.

Le NEPAD, un projet et cadre stratégique africain adopté par les dirigeants africains en 2001 pour relancer le développement sur le continent, encourage l’adoption du manioc. Reconnaissant que les petits exploitants agricoles contribuent de façon décisive à nourrir les familles pauvres, le NEPAD encourage les paysans à cultiver le manioc dans le cadre d’une stratégie globale visant à assurer un approvisionnement alimentaire fiable.

Sans être aussi nutritif que le maïs, le manioc pousse bien sur des sols pauvres et avec de faibles précipitations, explique à Afrique Renouveau Steve Haggblade, chercheur à l’Université d’Etat du Michigan (Etats-Unis).

“Le manioc est la seule culture vivrière de base que les paysans puissent récolter au début de la saison des pluies, période où la faim fait le plus de ravages. Les réserves de maïs s’épuisent généralement à la fin de l’année, avant les nouvelles récoltes”, indique M. Haggblade, qui est basé en Zambie.

Le manioc est la culture idéale, dit-il, car “lors d’une année normale, un paysan ne peut obtenir qu’environ 2 tonnes de maïs par hectare alors que le manioc fournit des quantités trois fois supérieures”.

Améliorer la qualité

Afin d’accroître le nombre de producteurs de manioc, les dirigeants africains s’emploient, avec les chercheurs, à fournir aux paysans des semences de qualité et des informations concernant les meilleures méthodes de plantation et de culture du manioc. De concert avec l’Institut international d’agriculture tropicale (IITA), les responsables du NEPAD s’attachent à améliorer le manioc afin d’en accroître le rendement et d’arriver à ce qu’il parvienne plus rapidement à maturité et résiste mieux aux maladies. Basé à Ibadan (Nigeria), l’Institut a annoncé avoir mis au point une variété de manioc pouvant être récoltée au bout de 12 à 24 mois, avec des rendements de plus de 40 tonnes par hectare.

Mme Chipungu a remarqué la différence. “Mes conditions de vie se sont améliorées depuis que j’ai commencé à cultiver le manioc. Les nouvelles variétés améliorées — Tanganyika et Mwelu — arrivent à maturité en une année. Elles donnent de grosses tubercules saines qui résistent mieux aux maladies que les anciennes variétés”, dit-elle.

Disposer d’une culture fiable n’est qu’un début. L’un des principaux objectifs du NEPAD est d’aider les paysans à cultiver assez de manioc pour être en mesure à la fois d’en vendre et de nourrir leur famille. Le Nigéria, premier producteur mondial de manioc selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), encourage ses paysans à cultiver le manioc. Selon les estimations du Gouvernement nigérian, le manioc pourrait rapporter jusqu’à 5 milliards de dollars, soit environ le tiers des recettes que le pays tire du pétrole brut.

“De l’argent en poche”

Les femmes de l’association de Mitengo espèrent exporter vers les pays voisins du manioc provenant de leurs parcelles de 8 à 12 hectares. Pour y parvenir, elles ont besoin d’aide pour s’acheter des machines de transformation et de conditionnement, afin d’obtenir des produits de qualité susceptibles de soutenir la concurrence internationale. Un grand nombre de ces femmes doivent subvenir à leurs propres besoins.

“Nous disons aux femmes que, célibataire ou mariée, il faut se servir de ses mains pour survivre. Mon mari est décédé et j’ai huit enfants, je ne peux donc pas baisser les bras, dit Mme Chipungu. Depuis que je me consacre à la culture du manioc, j’ai de l’argent en poche. Je peux acheter des semences de chou et de tomate et les cultiver pour nourrir ma famille. Davantage de femmes peuvent devenir indépendantes si elles bénéficient d’un appui.” Dans le cadre de cette campagne en faveur de la culture du manioc, des experts du NEPAD et de la FAO contribuent à distribuer les variétés améliorées de l’IITA dans plus d’une douzaine de pays. Certes, le manioc n’est pas la panacée et ne remédiera pas à toutes les pénuries alimentaires de l’Afrique ; mais si on leur en donne les moyens, les planteurs de manioc pourront nourrir les populations souffrant de la faim en Afrique.