Querelles de succession : assurer la transition quand un dirigeant meurt

Pour éviter le chaos, les pays doivent suivre les procédures constitutionnelles
Afrique Renouveau: 
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Billboard in Accra, Ghana, marking the death of President John Atta Mills in July 2012Panneau d'affichage à Accra (Ghana), commémorant la mort du Président John Atta Mills en juillet 2012 : la succession a eu lieu sans aucun problème politique, le pouvoir ayant été transmis sans heurts à l’ancien Vice-Président John Mahama, conformément aux principes constitutionnels. 
Photo: AP/Christian Thompson

En décembre 2008, un journal guinéen a publié une photo du Président Lansana Conté, affaibli et malade, semblant peiner à se tenir debout. Cela a tout de suite attisé les rumeurs sur le mauvais état de santé du Président. La publication de cette photo a également provoqué la colère de l'élite politique du pays, qui s'est empressée d'ordonner l'arrestation du rédacteur en chef. Dès le lendemain, sur instruction des forces de sécurité, paraissait à la une du journal une photo encore plus grande de M. Conté, le représentant cette fois-ci tout sourire et plein d'entrain. Une semaine plus tard, le Président était mort. Six heures après l'annonce officielle du décès du Président, l'armée organisait un coup d'État, suspendait la constitution et précipitait ce pays d'Afrique occidentale dans la tourmente.

Querelles de succession

Même si l'armée guinéenne, après une période de chaos et un autre coup d'État, a fini par organiser des élections démocratiques, l’agitation qui a suivi le décès de M. Conté pose une question plus générale : la gestion de la succession en Afrique lorsqu'un dirigeant meurt en cours de mandat. Depuis 2009, dix des treize dirigeants mondiaux morts en fonction étaient africains. Pendant la seule année 2012 sont morts les Présidents Malam Bacai Sanhá de Guinée-Bissau, John Atta Mills du Ghana et Bingu wa Mutharika du Malawi, ainsi que le Premier Ministre éthiopien Meles Zenawi. 

Certains pays ont géré la succession mieux que d'autres. Si chaotique fût-elle, la situation en Guinée n’a pas été aussi désastreuse que les derniers événements en Guinée-Bissau. Depuis la mort en janvier du Président Sanhá des suites d'une maladie, le pays ne parvient pas à sortir d’une crise de transition où l'armée dirige principalement les affaires de l'État. 

Par contre, le Malawi a connu une transition relativement harmonieuse après la disparition en avril du Président Mutharika, mort d'une crise cardiaque à l'âge de 78 ans. Le processus aurait pu toutefois dérailler lorsque des membres du Conseil des ministres ont tenté d'installer au pouvoir le frère cadet du défunt Président, le Ministre des affaires étrangères Peter Mutharika, à la place de Joyce Banda, Vice-Présidente et successeur d’après la constitution. Le Président avait avant de mourir décidé d'exclure Mme Banda du parti au pouvoir afin d'ouvrir la voie à son frère. À sa mort, la classe politique s'est scindée en deux camps. D'un côté, ceux qui invoquaient les intentions de l'ancien Président, de l'autre, ceux qui souhaitaient respecter la constitution. Bon nombre de Malawiens se sont insurgés contre un manquement à la constitution, avec l’appui de bailleurs de fonds et notamment du Département d'État des États-Unis, qui a envoyé un message sans ambiguïté : « Nous espérons que la Vice-Présidente, première dans l'ordre de succession, sera rapidement investie à la tête du pays ». Ce qui fut le cas peu de temps après.

Il est important d'éviter de tels problèmes de succession, commente Tesfaye Habisso, un écrivain éthiopien et ancien diplomate. « La stabilité, la prévisibilité et la continuité du pouvoir sont des éléments essentiels à une bonne gouvernance et une stratégie de succession bien élaborée et bien gérée en est la garante. » 

La primauté du droit

Les stratégies de succession doivent être strictement conformes aux constitutions, indique un rapport de 2011 rédigé par le Center for Strategic and International Studies (CSIS), un groupe de réflexion basé aux États-Unis. Ce rapport attire particulièrement l'attention sur l'Angola, un pays riche en pétrole et gouverné depuis 1979 par José Eduardo dos Santos, aujourd'hui âgé de 70 ans. Alors que le pays connaît une période de paix et une croissance économique, le rapport du CSIS fait part de son inquiétude quant à une éventuelle violation des règles de succession établies, en raison de luttes intestines au sein du parti dirigeant, le Mouvement populaire pour la libération de l’Angola (MPLA). Certaines factions du MPLA s'opposent à l'actuel Vice-Président.

La plupart des constitutions des pays africains prévoient que lorsqu'un chef d'État décède en cours de mandat, son Vice-Président ou le Président de l'Assemblée nationale assure l'intérim jusqu'à la tenue de nouvelles élections. Certains dirigeants s'attendent cependant à ce que le « dauphin » leur soit entièrement dévoué. Dans le cas contraire, un conflit politique risque d’éclater. Au Nigéria, par exemple, le Vice-Président Atiku Abubakar entretenait des relations glaciales avec l'ancien Président Olusegun Obasanjo, lequel n'a pas tardé à organiser l'exclusion de M. Abubakar du parti au pouvoir.

Certains dirigeants africains ont préparé un membre de leur famille à prendre leur place. À la mort du Président du Gabon, Omar Bongo, en 2009, le parti au pouvoir a nommé à la présidence son fils, Ali Bongo Ondimba, alors Ministre des affaires étrangères et de la défense. Les Présidents Faure Gnassingbé du Togo et Joseph Kabila de la République démocratique du Congo ont succédé à leur père une fois celui-ci décédé. 

Confier sa succession à un proche peut cependant déclencher une révolte, rappelle le rapport du CSIS, citant le cas de l'Égypte, où l'intention du Président Hosni Moubarak de faire de son fils son successeur a intensifié l'opposition qui a éclaté lors de la révolution début 2011. Au Burkina Faso, une vive controverse a éclaté dès que le Président Blaise Compaoré a donné l’impression de préparer son frère cadet, François, à lui succéder.

Il convient de suivre à la lettre la constitution lorsqu'un président ou un premier ministre meurt, déclare Adewalo Banjo, spécialiste du développement africain. Sans la primauté du droit, explique-t-il, il peut se produire « des revirements constitutionnels qui présentent toutes les caractéristiques de ce qui rend l'Afrique ridicule aux yeux du monde entier ».

Joyce Banda, previously vice-president,became Malawi's new president in April 2012Joyce Banda, auparavant Vice-Présidente, est devenue en avril 2012 la nouvelle Présidente du Malawi après la mort de son prédécesseur, Bingu wa Mutharika. Bien que selon la constitution elle ait été en tête de liste dans l'ordre de succession, certains partisans du défunt Président ont au départ tenté de lui faire obstacle. Ils ont cependant été contrés par des mouvements populaires et la pression de bailleurs de fonds.
Photo: AP / Choko Chikondi

Des signes de progrès

La primauté du droit l’a assurément emporté au Ghana après la mort en juillet du Président John Atta Mills. Contrairement au Malawi, il n'y a pas eu l'ombre d'un doute sur la personne devant le remplacer. Le Vice-Président John Dramani Mahama a pris les fonctions de président, conformément aux principes constitutionnels, et a aussitôt rassemblé une nation bouleversée. Cette transition en douceur témoigne de la solidité du système démocratique du Ghana, où les partis au pouvoir ont à deux reprises passé le relais à l'opposition, après les défaites électorales de 2000 et 2008.

Toutefois, même quand une forte tradition démocratique facilite les successions sans heurts, des considérations politiques risquent de faire obstacle. Lorsque le Président du Nigéria Umaru Musa Yar’Adua est mort en mai 2010, certains Nigérians ont exigé qu'un autre politicien du nord soit investi au lieu du Vice-Président Goodluck Jonathan, qui venait du sud. Ce dernier l'a finalement emporté.

En Éthiopie, malgré quelques complications, le processus de succession a également été couronné de succès après la mort en août du Premier Ministre Meles Zenawi. On pensait au départ que le Vice-Premier Ministre de M. Zenawi, M. Hailemariam Desalegn, quoique membre du cercle dirigeant, ne pourrait pas accéder au pouvoir car il ne faisait pas partie du Front populaire de libération du Tigré (FPLT), un ancien groupe militant autrefois dirigé par le défunt Président et aujourd'hui encore une puissante faction au sein du parti dirigeant.

Paradoxalement, des considérations ethniques ont joué en faveur de M. Desalegn : il s’agissait d’apaiser les tensions liées à la domination du FPLT pendant des années et de donner satisfaction aux Wolaytas, une minorité ethnique n'ayant jamais eu un de leurs membres au sommet du pouvoir. En fin de compte, les détenteurs du pouvoir se sont rassemblés autour de M. Desalegn, lequel a très vite promis de poursuivre la politique de M. Zenawi « sans aucun changement ».

L'Éthiopie, le Ghana et le Malawi, les trois derniers cas de succession sans heurts après la mort d'un dirigeant, prouvent que l'Afrique réussit peu à peu ses transitions. La succession peut souvent poser problème même dans les démocraties stables et développées, car il s'agit de pouvoir politique, déclare Minion Morrison de la Mississippi State University (États-Unis). C'est encore plus problématique si un dirigeant meurt en cours de mandat. Après la confusion qui a régné autour de la maladie et la mort du Président nigérian Yar’Adua, l'écrivain nobelisé Wole Soyinka a envoyé un message simple aux dirigeants africains : la succession en politique ne doit pas être une question de « vie ou de mort »