« Veiller à ce que les retombées économiques profitent à tous »

Entretien avec Maged Abdelaziz, Conseiller spécial de l'ONU pour l'Afrique
Afrique Renouveau: 
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UN Special Adviser on Africa Maged Abdelaziz: Mobilizing more financial resources from within African countries  is a major goal of the African UnionLe Conseiller spécial de l'ONU pour l'Afrique, Maged Abdelaziz : Mobiliser davantage de ressources financières au sein des pays africains est l’un des principaux défis à relever pour l’Union africaine.
Photo: Africa Renewal/Bo Li

En mai 2012, Maged Abdelaziz a été nommé Conseiller spécial de l’ONU pour l’Afrique au rang de Secrétaire général adjoint. En sa qualité de chef du Bureau du Conseiller spécial pour l'Afrique, il est chargé de promouvoir le développement de l’Afrique au niveau international et d’aider à coordonner l’action menée par les institutions et départements des Nations Unies en faveur du Nouveau Partenariat pour le développement de l'Afrique (NEPAD), le plan continental de l’Union africaine pour le progrès politique, économique et social. Bien que nouveau à ce poste, il connaît bien les relations d'interdépendance entre la communauté internationale et l’Afrique. Au cours de sa longue carrière diplomatique, cet Égyptien a été le représentant permanent de son pays auprès de l'ONU à New York pendant les sept années qui ont précédé sa récente nomination. À ce titre, il a été notamment Vice-Président de l'Assemblée générale de l'ONU et du Conseil économique et social. Alors que le Bureau du Conseiller spécial pour l’Afrique se préparait à de nouveaux débats sur l’Afrique à l'Assemblée générale en octobre, M. Abdelaziz s’est entretenu avec Afrique Renouveau.

Quels sont les principaux défis à relever pour amener la communauté internationale à traiter de l'Afrique en tenant compte des priorités du continent ?

Nous constatons à présent les séquelles de la crise économique et financière et son impact sur les activités de développement. Le NEPAD ne s’appuyant pas sur l'aide, mais sur le partenariat entre l'Afrique et les communautés de bailleurs de fonds, les pays africains attendent davantage d'investissements, d'industrialisation et par conséquent d'emplois, ainsi que davantage d’intégration sociale et de cohérence sociale et économique. Mais malheureusement, nous sommes confrontés à un manque de fonds et à une baisse des taux d'aide.

De nombreux engagements ont été pris, mais ils ne sont pas respectés. Si vous remontez au Sommet de l'Alberta en 2005 [du Groupe des huit pays industrialisés], 25 % à peine du Plan d'action pour l’Afrique des pays du G-8 a été mis en œuvre jusqu’à présent. Sur les 65 milliards de dollars qui devaient être consacrés à l'investissement en Afrique [chaque année], quelque 23 milliards de dollars à peine ont été distribués.

Pour gérer ces défis, il faut essayer d'intégrer les priorités de l'Afrique, telles qu’elles sont définies dans les domaines d’action thématique du NEPAD, dans les priorités de l'Organisation des Nations Unies en matière économique et sociale et en matière de sécurité. L’occasion de le faire approche, parce que nous commençons à élaborer le programme de développement de l'après-2015 [2015 marquant  la fin de la période fixée pour la réalisation des Objectifs du Millénaire pour le développement]. En outre, notre Bureau a joué un rôle important à l’appui des négociateurs africains à Rio [lors de la Conférence des Nations Unies sur le développement durable] en leur permettant d’obtenir les meilleurs résultats possibles grâce à une position africaine commune. 

Nigerians throng outdoor market in LagosLes Nigérians se bousculent sur un marché en plein air à Lagos : pour éviter les tensions politiques et sociales, il faut que la croissance économique profite à l’ensemble des Africains.
Photo: Reuters / Juda Ngwenya

Les priorités du NEPAD ne portent pas seulement sur l'aide mais aussi sur l’investissement et le commerce. Toutefois, la chute de l'aide, au lendemain de la crise financière aux États-Unis et en Europe, a eu de lourdes conséquences. Dans ce contexte, comment les pays africains peuvent-ils mieux mobiliser leurs propres ressources, et mieux gérer leurs avoirs en luttant contre la corruption et en endiguant l’exode des fonds africains?

Eh bien, pour que l'Afrique fasse une meilleure utilisation de son argent, il faut d’abord qu’elle soit en possession de cet argent. Comme vous le dites bien, le NEPAD ne met pas l’accent sur l’aide mais plutôt sur le commerce, l'investissement et l'industrialisation. Et c’est ce qui permettra d’améliorer notamment les perspectives d’emploi, les soins de santé et les services. La mobilisation des ressources au sein des pays africains a été l'un des principaux objectifs de l'Union africaine, qui a mis en place un groupe de haut niveau chargé de mobiliser les ressources de ces pays.

Parallèlement, il faut une bonne gouvernance. Certains pays africains affichent un taux de croissance de 5 ou 6 %, parfois même de 8 %. Mais cette croissance ne profite pas à la population, et il y a de plus en plus de personnes qui vivent en-dessous du seuil de pauvreté. Donc, si vous observez bien les choses, vous voyez un pays apparemment en pleine croissance et qui affiche d’excellentes performances économiques, mais si vous examinez les répercussions que cela a sur la structure socioéconomique du pays, vous voyez que seules certaines personnes en bénéficient.

C’est ce qui s'est passé dans mon pays, l’Égypte, où nous avions une croissance annuelle d’environ 5 à 6 %. Mais les seuls bénéficiaires en ont été les hommes d’affaires qui contrôlaient l’économie. En même temps, 40 % de la population vivait  en-dessous du seuil de pauvreté. La gouvernance doit être renforcée afin que les retombées économiques éventuelles profitent à tous.

En ce qui concerne la corruption, un groupe de haut niveau a été créé par l'Union africaine pour lutter contre la corruption et éviter que des dessous de table ne soient versés ou que des fonds ne quittent le pays. Mais cela demande aussi un certain engagement au niveau international de la part des grandes puissances économiques. Parce que la plupart des fonds qui quittent clandestinement les pays africains sont attribués non pas aux puissances économiques de moindre importance, mais aux économies de plus grande taille.

La maîtrise des ressources naturelles est également très importante si l’on veut venir en aide aux pays africains. La plupart des pays africains exportent des ressources naturelles sous forme de matières premières, puis les réimportent cinq ou six fois plus cher. Si nous pouvons utiliser les ressources naturelles au profit de l'Afrique – c’est-à-dire en multipliant le prix six fois pour ensuite en faire profiter le peuple africain – nous parviendrons à mieux  mobiliser les ressources africaines.

Vous avez fait allusion au Printemps arabe et aux tensions que peut provoquer la pauvreté dans un contexte de croissance économique élevée. Le Printemps arabe était en outre la manifestation d’un malaise face au manque d'intégration politique, aux limites de la démocratie et à la répression politique. Pensez-vous que les événements qui se sont produits dans le nord du continent ont été un avertissement pour les régimes autoritaires encore présents en Afrique subsaharienne ?

L’avertissement s’adresse à nous tous et pas seulement aux autocrates d'Afrique ; il s’adresse certes à tous les régimes autocratiques et revêt un aspect aussi bien politique qu’économique. Sur le plan politique, le message est que si vous restez trop longtemps au pouvoir, les conséquences pourraient être négatives. Et, sur le plan économique, il faut comprendre que si les gens ne sont pas satisfaits, ils sont susceptibles de se révolter. Si vous conjuguez ces deux aspects, de grandes révolutions éclatent, comme cela a été le cas en Afrique du Nord. Oui, il s’agit bien là  d’un avertissement.