Les forêts de l’Afrique, ‘poumons du monde’

La sauvegarde des forêts devrait favoriser la lutte contre les changements climatiques
Afrique Renouveau: 
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Agent of the World Wildlife Fund monitors commercial logging operations in Gabon to ensure minimal damage to the forest habitat Un agent du Fonds mondial pour la nature surveille les opérations d’exploitation commerciale d’une forêt au Gabon pour s’assurer que l’environnement n’en souffre pas..
Photo: Panos / Sven Torfinn

Vues d’en haut les forêts de la République démocratique du Congo (RDC) s’étendent à l’infini. Denses, profondes, et apparemment impénétrables, les forêts de l’Afrique centrale s’étendent sur plus de 200 millions d’hectares. Elles offrent un refuge à tous, qu’il s’agisse d’espèces animales ou végétales rares en voie de disparition ou de miliciens redoutables.

Il est difficile d’imaginer que ces vastes étendues d’anciennes régions boisées risquent de disparaître. D’après l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), les forêts autochtones d’Afrique sont détruites au rythme de plus de quatre millions d’hectares par an. La FAO estime que, rien que de 1980 à 1995, la déforestation a représenté plus de 10 % du total de la couverture forestière du continent.

Protéger les forêts de l’Afrique de la tronçonneuse et de la hache qui symbolisent l’intrusion de l’homme est indispensable à la bonne marche et au rendement de la plupart des activités économiques du continent, affirment les experts.

Les arbres retiennent les “gaz à effet de serre”

Le sort des forêts devrait également déterminer les chances de réussite ou d’échec dans la lutte contre le réchauffement planétaire. Les arbres, composantes dominantes de systèmes écologiques variés et complexes que sont les forêts, constituent l’un des réservoirs vivants le plus large de monoxyde de carbone, le “gaz à effet de serre” qui contribue le plus au réchauffement de la Terre et à l’évolution climatique de la planète.

Par le biais d’un processus chimique appelé photosynthèse, les arbres et nombreuses autres plantes absorbent le gaz carbonique de l’air et le combinent avec la lumière solaire pour obtenir l’énergie dont ils ont besoin pour vivre. Les arbres transforment le gaz carbonique en élément solide, l’entreposent dans leurs troncs, branches et feuilles, et dégagent de l’oxygène dans l’atmosphère. La capacité à absorber le gaz carbonique de l’atmosphère et à produire de l’oxygène a donné aux forêts le nom de “poumons du monde.” Le gaz carbonique est surtout émis par la combustion du pétrole, du charbon, du gaz naturel ou d’autres combustibles “fossiles” à des fins industrielles, énergétiques et de transport.

Countries with the largest forested areas

La préservation des forêts tropicales de l’Afrique et la plantation de nouveaux arbres pour remplacer ceux détruits par la déforestation sont de nature à contribuer à l’atténuation de l’ampleur de l’évolution climatique et de minimiser les conséquences des changements climatiques sur le plan local.

Mais l’un des arguments les plus frappants en faveur de la protection des forêts est le rôle de la déforestation dans le réchauffement planétaire. D’après le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE), 20 à 25 % des émissions annuelles de dioxyde de carbone proviennent de la destruction des forêts par le feu à des fins agricoles.

Les mauvaises politiques de gestion des forêts, notamment la surexploitation, la récolte démesurée de bois de chauffage et de plantes médicinales et la construction de routes contribuent à aggraver le problème. Le ramassage du bois pour le chauffage et la cuisine et pour en faire du charbon est un phénomène particulier à l’Afrique, où le bois satisfait environ 70 % des besoins énergétiques des habitants, taux nettement supérieur à celui du reste du monde.

Woman with a seeding, as part of a reforestation project in Malawi Opération d’ensemencement dans le cadre d’un programme de reforestation au Malawi.
Photo: Panos / Mikkel Ostergaard

Les quantités de gaz carbonique entreposées dans les forêts font l’objet d’évaluations diverses. Le Groupe d’experts intergouvernemental de l’ONU sur l’évolution du climat estime cette quantité à 1 000 milliards de tonnes environ, ce qui correspond à peu près à 166 ans d’émissions de gaz carbonique au rythme actuel.

La conversion des terres forestières en terres agricoles, à des fins de subsistance ou commerciales, est de loin la cause la plus courante et la plus destructrice de la déforestation en Afrique et dans d’autres régions tropicales. À mesure que le besoin de terres agricoles augmente du fait de la pression démographique, des millions d’hectares de forêts tropicales partent en flammes en Afrique, Asie et Amérique latine.

Un rapport publié par la FAO en 2000 et consacré à la foresterie durable en Afrique affirme “qu’il est communément admis que l’arrêt de la déforestation et le lancement de politiques de développement forestier durables passent par une amélioration des techniques de production alimentaire”.

L’amélioration des rendements agricoles africains constitue une priorité absolue pour les gouvernements du continent et figure en bonne place dans le programme de développement de l’Afrique, le Nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD). Mais réformer un secteur agricole insuffisamment financé et longtemps ignoré est une entreprise coûteuse, difficile et à long terme (voir Afrique Renouveau de juillet 2006). Il semble donc peu probable que les avancées dans ce domaine puissent être assez rapides pour empêcher la poursuite de la destruction des zones boisées.

En attendant, la survie des forêts profondes du continent passe par l’amélioration des capacités des gouvernements à administrer leurs ressources forestières, l’expansion des programmes de reforestation et la modification de la manière dont les populations regardent leurs forêts et les économistes mesurent leur valeur.

Forêts et populations

Les obstacles demeurent énormes. Depuis toujours, la forêt constitue une source de chaleur, de nourriture et de produits médicinaux et fournit du bois pour la construction et à d’autres fins. En revanche, son rôle d’appui aux activités agricoles, à la préservation de la biodiversité, à la protection des sources d’alimentation en eau et à la réduction de l’impact des changements climatiques est moins bien connu. L’ONU estimait qu’en l’an 2000, quelque 1,6 milliard de personnes dans le monde, dont de nombreux habitants des régions les plus pauvres, tiraient au moins une partie de leur nourriture, de leur revenu et de leurs besoins médicaux directement de la forêt. Sur ce nombre, 70 millions d’autochtones environ dépendent presque entièrement de la forêt pour subsister.

A forest hunter in Uganda À la recherche de produits de la forêt:en Ouganda : de nombreuses communautés dépendent de la forêt pour leur nourriture, plantes médicinales et autres produits.
Photo: Reuters / James Akena

Les populations pauvres des zones rurales du continent en sont particulièrement dépendantes. Bien que les produits forestiers, essentiellement le bois brut, ne constituent qu’environ 2 % des exportations de l’Afrique subsaharienne, les forêts représentent en moyenne 6 % de la production intérieure brute de la région, soit trois fois plus que la moyenne mondiale. Dix-huit pays africains, dont le Cameroun et le Ghana, comptent parmi les 24 pays dont les économies dépendent à 10 % ou plus de leurs forêts.

Malgré les mises en garde des environnementalistes et des groupes de défense de l’environnement contre l’exploitation forestière non viable et souvent illégale en Afrique centrale et de l’Ouest, la moitié environ du bois extrait des forêts africaines est utilisée comme combustible par les habitants. Malgré les énormes pertes imputables à la déforestation, la région est un importateur net de produits en bois fini.

Il est normal que les forêts autochtones soient considérées comme une source de terres inutilisées et comme un filet de protection lorsque les choses vont mal, affirme à Afrique Renouveau Christian Lambrechts, expert forestier du PNUE. “Les gens comptent sur la forêt pour y trouver certaines choses qu’ils n’ont pas les moyens d’acheter au marché ” dit-il.

Cette exploitation de “subsistance” des forêts est inévitable dans les régions d’extrême pauvreté et n’a pas d’effet nuisible lorsqu’elle s’exerce d’une manière durable, affirme-t-il. En revanche, lorsque les gens sont contraints d’y aller en grand nombre pour ramasser des vivres et du combustible, “cela a des conséquences sur la destruction de la forêt.”

Apprécier les forêts, pas les arbres

M. Lambrechts estime que modifier la manière dont les gouvernements et les populations considèrent les forêts est essentiel à leur survie.

Les plantations de thé du Kenya, explique M. Lambrechts, constituent un bon exemple du lien qui existe entre les forêts autochtones et les activités commerciales. Le thé est la principale source de recette d’exportation du pays et ce secteur d’activité jouit d’une grande influence politique à Nairobi, au Kenya, où travaille M. Lambrechts. “Si vous regardez où se trouvent les plantations sur une carte, vous verrez qu’elles se situent à proximité des principales régions boisées. C’est parce que le thé exige des températures très stables et de l’humidité pour mieux pousser. Les forêts lui offrent ces conditions optimales”.

La préservation des forêts tropicales de l’Afrique et la plantation de nouveaux arbres pour remplacer ceux perdus dans la déforestation contribuent à atténuer l’ampleur des changements climatiques en absorbant plus de gaz carboniquer.

En effet, la capacité des forêts à réguler les températures et à retenir et à dégager l’humidité pendant la saison chaude et sèche crée les conditions climatiques nécessaires à la production des thés de qualité que le Kenya exporte. “Sans les forêts il n’y aura pas de thé”, souligne M. Lambrechts, précisant que lorsque l’on compare le coût de la préservation des forêts à la richesse créée par les plantations de thé, il est tout à fait logique d’un point de vue financier que les plantations de thé investissent dans des méthodes forestières viables et préconisent l’adoption d’une législation plus stricte et plus sévère en matière de protection des ressources forestières.

Le Kenya dépend également de la forêt pour son électricité, dont plus de 70 % est produite par les barrages hydroélectriques alimentés par les torrents des forêts montagneuses. “Il s’agit moins de déterminer la valeur précise des forêts que de calculer les pertes si les forêts disparaissaient”, fait remarquer M. Lambrechts. “Si le secteur privé devait appliquer le principe du paiement pour service rendu à toutes les activités économiques qui bénéficient des services qu’offre la forêt sur le plan agricole, énergétique, de l’eau et bien d’autres, il aura toutes les raisons de plaider pour une politique de préservation”. À mesure que les surfaces forestières rétrécissent, constate-t-il, les gouvernements et le secteur privé comprennent que le temps de l’exploitation gratuite de la forêt est révolu et qu’il faudra désormais payer pour ses richesses, comme pour tous les autres biens et services.

Constitution de groupes de pression pour l’environnement

La mobilisation du secteur industriel est un autre moyen de renforcer l’influence politique dans la lutte pour la préservation des forêts, poursuit M. Lambrechts. Autrefois, dit-il, seuls les responsables forestiers réagissaient aux rapports du PNUE sur l’état des forêts au Kenya, alors qu’à présent, ceux-ci travaillent sur ces questions avec le ministère des finances et le cabinet du Vice-président, ce qui prouve l’intérêt accru accordé par les autorités à la place de la forêt dans le développement économique global du Kenya. “C’est la meilleure façon d’obtenir l’appui des décideurs au plus haut niveau. C’est à mon avis la meilleure façon d’avancer”, dit-il.

Partant du principe que des forêts différentes offrent des services différents, M. Lambrechts affirme que trouver la bonne formule est essentiel à une politique forestière durable. Les forêts autochtones, souligne-t-il, absorbent plus de gaz carbonique, régulent plus efficacement les conditions climatiques et contiennent une biodiversité plus riche que les plantations et les régions reboisées.

Mais la reforestation et la foresterie commerciale jouent elles aussi un rôle important dans la création d’une source renouvelable de produits ligneux et d’un bouclier entre les humains et les arbres anciens. “D’une part, les gens tirent plus de produits de la terre et ressentent moins le besoin de les prendre à la forêt. D’autre part, ils pratiquent désormais des méthodes agro-forestières sur les terres situées hors des forêts et améliorent la qualité des sols et les autres services que la terre peut offrir” en utilisant les arbres pour empêcher l’érosion de la terre arable par le vent et l’eau, pour absorber et recycler les nutriments végétaux et pour fournir une source d’énergie renouvelable, des produits ligneux, du fourrage pour les animaux et autres produits appréciés des agriculteurs.

“Cupidité” et déforestation

La préservation et l’expansion des forêts d’Afrique exigeront un dosage de méthodes forestières avisées et d’une meilleure évaluation du véritable prix des écosystèmes forestiers, souligne encore M. Lambrechts, affirmant également que les dimensions politiques de la question ne sont pas à négliger.

En Afrique de l’Est et dans d’autres régions du continent, indique-t-il, la déforestation n’est plus tellement imputable à la destruction des zones boisées à des fins agricoles ou de subsistance, ou même à l’exploitation illégale de la forêt. “La raison principale en est la construction de zones d’habitation. Ces implantations ne sont pas le fait des populations locales, mais encouragées par les responsables politiques. Ceux-ci vendent des terres publiques qui ne leur appartiennent pas ou se débrouillent pour faciliter l’accès aux terres en échange de voix aux élections. Ça n’a rien à voir avec la pauvreté des habitants ou la dégradation des forêts dont on parle souvent…il s’agit simplement de cupidité"

Et de citer l’exemple d’un parlementaire kényan qui a vendu 14 000 hectares de terres forestières appartenant à l’État à des acheteurs crédules. “Il a fait venir des gens de différentes régions et s’est assuré leur vote”, explique-t-il. L’incident a provoqué un véritable tollé et les autorités ont expulsé plus de 10 000 colons, mais le parlementaire n’a jamais été poursuivi en justice et n’a jamais rendu l’argent. Cela a incité les acheteurs à reprendre les terres publiques et le différend n’est toujours pas réglé.

D’après M. Lambrechts, de tels cas constituent, d’une certaine façon, une conséquence imprévue de la démocratie multipartite. “Les politiques utilisent parfois les terres publiques pour acheter des voix. Dans un pays où l’économie repose si lourdement sur l’agriculture et les terres forestières sont considérées généralement comme des terres inexploitées, les politiques promettent aux électeurs potentiels des terres en échange de leur appuiaux urnes”.

Pourtant, rétorquent les représentants de la société civile, la démocratie offre aussi des solutions à ce type de problèmes, encourageant l’opinion à demander des comptes aux élus et aux partis politique en période électorale et permettant à une presse libre d’attirer l’attention des votants et des décideurs sur les cas d’abus. Par ailleurs, la démocratie rend les autorités plus attentives aux pressions exercées par des groupes organisés au niveau local comme le Green Belt Movement du Kenya, association nationale de femmes qui a planté une trentaine de millions d’arbres depuis sa création en 1977. En outre, la démocratie renforce l’influence du secteur privé, permettant aux milieux d’affaires de choisir les partis et les candidats les plus attentifs à leurs intérêts, y compris la préservation des forêts.

En désaccord sur l’exploitation forestière

L’exploitation commerciale des forêts est la deuxième cause de déforestation en Afrique, menaçant l’existence des forêts autochtones du continent et, parfois, sa stabilité politique. D’après les environnementalistes et les experts des questions forestières, une partie du problème provient du recours généralisé à la coupe rase et à d’autres techniques agricoles nuisibles qui dépouillent de larges surfaces boisées des arbres et de la végétation, réduisant la capacité des forêts à retenir l’eau et à offrir un habitat approprié à la faune et à la flore.

En outre, la coupe rase accélère parfois l’érosion du sol de surface au point où toute régénérescence ou reforestation naturelles deviennent impossibles.

Les chercheurs de l’ONU et des organisations non-gouvernementales affirment que les pratiques sans discernement et à forte intensité de travail inhérentes aux opérations forestières en Afrique centrale et dans d’autres régions en développement gaspillent environ 50 % des arbres coupés du fait de la destruction d’espèces non-commerciales et du défrichage des terres forestières pour faire place aux routes, aux campements forestiers et aux zones de travail. De surcroît, les déchets et la broussaille environnants sont brûlés, provoquant des émissions de carbone dans la nature.

L’ampleur du problème est gigantesque. M. Lambrechts affirme qu’au cours d’une période de trois mois, les contrôleurs du PNUE ont constaté la perte de 14 000 arbres dans un seul camp d’exploitation forestière.

De vastes régions des forêts autochtones de l’Afrique centrale risquent de disparaître. Rien qu’en RDC, la Banque mondiale estime que les concessions d’exploitation forestière, dont la plupart ont été accordées illégalement par des responsables sans scrupules pendant la guerre qui a déchiré ce pays, couvrent 50 millions d’hectares de forêts profondes. En 2002, le Gouvernement congolais a suspendu l’octroi de concessions d’exploitation dans l’attente d’une révision, sous la direction de la Banque mondiale, de douzaines de contrats d’exploitation forestière et d’extraction minière accordés par les gouvernements précédents. Le gouvernement a par ailleurs adopté un nouveau code forestier destiné à améliorer les méthodes de gestion et à assurer la transparence des procédures d’appels d’offre.

Mais l’incapacité de nombreux pays en développement à réguler et administrer leurs forêts en raison des conflits, du manque de moyens de coercition, des carences administratives et de la corruption a permis à l’exploitation illégale de prospérer. En 2006, la Banque mondiale a estimé à 15 milliards par an le manque à gagner en raison de l’exploitation illégale des forêts, dont cinq milliards de recettes publiques perdues pour cause de non-paiement d’impôts, de royalties et d’autres frais. Au Gabon, on estime que l’exploitation illégale représente 70 % des activités forestières du pays et au Ghana, environ 60 %. De l’avis de la Banque mondiale, l’ampleur du problème, et la corruption et le mépris de la loi qui l’accompagnent, “compromettent les efforts des pays de parvenir à une croissance économique durable, à l’équilibre social et à la protection de l’environnement”.

L’exploitation légale et illégale des forêts autochtones contribue également à la déforestation en facilitant la construction de grandes zones d’habitation et commerciales. “Les sociétés d’exploitation forestière se substituent au génie civil, souligne un rapport de l’association environnementale Greenpeace sur l’exploitation forestière en RDC. L’ouverture des premières routes dans la forêt précède généralement des opérations de déboisement massif à des fins agricoles”, ce qui a pour effet la perte définitive de terres forestières et l’émission de gaz à effet de serre.

Greepeace estime que les concessions d’exploitation forestière accordées dans les principales forêts de l’Afrique centrale couvrent une superficie équivalente à l’Espagne, et que la déforestation risque de causer l’émission de plus de 34 milliards de tonnes de gaz carbonique d’ici à 2050, soit environ la quantité de gaz carbonique dégagée par le Royaume-Uni ces 60 dernières années. Malgré les efforts de la Banque mondiale, de l’ONU et des gouvernements du continent pour réduire l’ampleur et l’impact de l’exploitation illégale, Greenpeace et autres associations de défense de l’environnement font valoir que même l’exploitation légale des forêts autochtones fait courir le risque de la déforestation aux pays en développement, accélérant les changements climatiques et la détérioration de l’environnement.

Éviter la déforestation

Des efforts visant à engager le secteur privé dans la lutte pour la conservation des forêts anciennes se poursuivent également au niveau international. En vertu du mécanisme pour un développement propre élaboré par le Protocole de Kyoto, l’instrument international visant à réduire les émissions des gaz à effet de serre, les pollueurs du Nord ont la possibilité de compenser une partie de leurs émissions en finançant des projets “verts” dans le Sud en développement.

Les dispositions du protocole relatives à la foresterie autorisent les pays à recevoir des crédits pour la plantation de nouveaux arbres qui absorbent le gaz carbonique pendant leur croissance (voir encadré). Par contre, des incitations analogues pour épargner les forêts, connues sous le nom de “déforestation évitée”, ont été écartées du mécanisme en raison des désaccords entre États sur la manière de calculer leur valeur en tant que réservoirs de gaz carbonique et sur les mesures à adopter au cas où les arbres protégés seraient coupés ultérieurement.

Les pays à fort couvert forestier ont dénoncé le refus d’autoriser le mécanisme à financer la préservation des forêts anciennes comme injuste et malavisée. En septembre 2007, le Gabon, le Cameroun, la RDC, Costa Rica, le Brésil, la Papouasie-Nouvelle-Guinée, l’Indonésie et la Malaisie, qui comprennent environ 80 % des forêts tropicales de la planète, ont formé le Groupe forestier des Huit pour contester cette décision.

Le groupe a fait remarquer que si la “déforestation évitée” bénéficiait des mêmes incitations que les programmes de reforestation, les Huit auraient droit à recevoir des pays polluants des milliards de dollars au titre d’investissements “verts”. Cet argent servirait alors à financer d’autres programmes de lutte contre les changements climatiques. Les pays du groupe ont également fait remarquer que les efforts des pays africains et autres pays en développement d’attirer des capitaux du mécanisme avaient dans l’ensemble échoué et que ceux-ci ne disposaient pas des moyens nécessaires pour s’adapter à l’évolution climatique et réduire leurs propres émissions.

Au début de 2007, la Banque mondiale a annoncé un projet de constitution d’un fonds pilote de 250 millions de dollars pour financer les programmes de “déforestation évitée” dans les pays en développement. Un responsable de la Banque a précisé à Afrique Renouveau qu’elle souhaitait lancer le fonds d’ici la fin de l’année.

Bien que bénéficiant d’un large soutien dans les pays en développement, cette proposition demeure controversée car elle ne règle pas la question du calcul de la valeur du gaz carbonique dans les forêts existantes et nourrit les craintes d’un possible chantage des pays à fort couvert forestier de couper leurs propres forêts. Soulignant que la déforestation était interdite dans la plupart des pays, un haut conseiller américain en matière d’environnement a dénoncé cette proposition, déclarant au journal britannique Financial Times “qu’on récompenserait les gens à ne pas se livrer à des activités illégales”. Cette question fera l’objet de débats plus tard cette année à Bali à l’occasion d’une première série de réunions destinées à négocier un successeur au Protocole de Kyoto, qui expire en 2012.

Mais quelle que soit la manière dont l’humanité entend conserver ses forêts autochtones, celles-ci sont tout simplement trop précieuses pour disparaître, résume M. Lambrechts. “Nous avons passé 10 000 ans à conquérir la Terre. Maintenant que c’est fait, on n’a plus qu’à bien l’administrer”, a-t-il ajouté.

Sans le concours de la communauté, pas de crédit en matière de pollution

Le contrat passé en 1994 par une société à but non lucratif, créée par des centrales énergétiques hollandaises, avec les autorités ougandaises pour reboiser une zone en bordure du Parc national du Mont Elgon, semblait une bonne idée à l’époque. Pour l’Ouganda, c’était la perspective de disposer d’un parc plus vert que celui qui avait souffert des combats de la période de guerre civile. Mais un groupe d’agriculteurs y était déjà installé. Des gardes forestiers se sont rendus sur place et ont expulsé de force 500 familles pour faire de la place aux arbres. Ils ont brûlé des maisons, aggressé leurs habitants et refusé de leur offrir d’autres terres ou des compensations prévues par la loi.

Lorsqu’au cours des années suivantes plus d’un demi-million d’arbres ont été plantés, les anciens habitants de cette zone ont saisi la justice pour demander que les terres leur soient rendues. Après qu’un tribunal ougandais ait tranché en leur faveur et ordonné un redécoupage du parc, les membres de la communauté ont récupéré leurs terres. Ils ont coupé les arbres et semé du maïs et des haricots entre les souches. Tous les crédits compensatoires de gaz carbonique accordés aux usines hollandaises ont été retirés et la société à but non lucratif a suspendu ses opérations de plantation tant que le différend n’a pas été réglé.

Pour les opposants du principe compensatoire d’émissions de gaz carbonique, le fiasco du Mont Elgon est le parfait exemple de la manière dont de tels projets peuvent dérailler. De l’avis de l’expert du Programme des Nations Unies pour l’environnement, Christian Lambrechts, il s’agit d’une leçon sur l’importance de reconnaître les intérêts légitimes des communautés environnantes et de les engager activement dans les programmes sur les forêts. Même si les consultations ne garantissent pas une issue favorable, dit-il, elles permettent d’éviter les antagonismes. “Une fois qu’une communauté locale se voit offrir les moyens d’agir et comprend les enjeux, la forêt devient la leur”, conclut-il.