Sahel : visite d’un messager de la paix et du développement

« Une main ne suffit pas à nouer un baluchon », dit un proverbe africain. Pour son séjour au Sahel, le patron de l’ONU en a fait son slogan.
envoyé special au Sahel
Afrique Renouveau: 
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Face à la presse à Niamey (de la g. vers la dr.), le président de la Banque mondiale Jim Yong Kim, la présidente de la Commission de l’Union africaine, Nkosazana Dlamini-Zuma, le Secrétaire général Ban Ki-moon et le Président Mahamadou Issougou du Niger. Photo: Dominic Chavez/Banque mondiale

Par une fraîche soirée de novembre, lorsque le Secrétaire général de l’Onu arrive au Mali, première étape d’une tournée du Sahel, le pays vient de connaitre deux années de turbulence. Avant cette période, le Mali est un modèle de stabilité et de démocratisation. Sous son ciel bleu, règne alors une palpable sérénité. 

En ce début novembre cependant, de lourds nuages pèsent sur le ciel de Bamako et seuls les mauvais esprits en imputent la faute à l’éternelle fumée qui s’échappe des montagnes de déchets entassés autour de la capitale. De fait, de graves évènements ont marqué le passé récent : en avril 2012, des militaires orchestrent un coup d’état et renversent un pouvoir élu. Des groupes armés s’emparent du nord. Une coalition terroriste tente ensuite de prendre le reste du pays. Il faut une intervention militaire franco-tchadienne pour mettre fin au funeste projet. Des Casques Bleus de l’Onu sont enfin déployés, à la suite d’une mission africaine. En juillet et août 2013, l’élection présidentielle a lieu. C’est la première étape vers la normalisation. Du moins l’espère-t-on.

Mais moins de 48 heures avant l’arrivée du patron de l’Onu, deux journalistes français sont assassinés à Kidal, dans le nord. Ghislaine Dupont et Claude Verlon, journalistes à RFI, ont été enlevés puis abattus en l’espace de quelques heures. C’est le Mali tout entier qui semble sous le choc. 

Dès son arrivée dans la région, M. Ban s’empresse de condamner ces assassinats et de fixer le cadre d’un séjour sahélien inédit. Pour l’occasion en effet, il est accompagné par les patrons d’institutions mondiales et continentales majeures, « ne équipe de rêve », commente un diplomate en poste dans la région. Parmi ces visiteurs figurent Nkosazana Dlamini-Zuma, la présidente de la Commission de l’Union africaine, Jim Yong Kim, le président de la Banque mondiale, Donald Kaberuka, celui de la Banque africaine de développement (BAD) et le commissaire de l’Union Européenne (UE) au développement Andris Piebalgs. Ibrahim Mayaki, le secrétaire exécutif du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD), rejoindra le groupe par la suite. 

Devant la presse et les officiels venus l’accueillir à l’aéroport de Bamako, M. Ban déclare : « Nous sommes ici pour manifester notre solidarité avec les populations du Mali et du Sahel ». Ces mots resteront omniprésents dans son propos tout au long de ses 72 heures au Sahel. 

Une stratégie pour le Sahel

Les évènements des deux dernières années au Mali sont, en partie, au départ d’une initiative unique, officiellement dénommée Stratégie Intégrée des Nations Unies pour le Sahel. Mais le document est une réponse d’ensemble aux crises multiformes auxquelles la région est confrontée (lire page 22). Son objectif est de mobiliser les pays de la région et leurs partenaires internationaux, autour de solutions communes et coordonnées. Elle s’articule autour de trois axes : gouvernance, sécurité et endurance. Elle reflète l’idée que la paix et le développement sont étroitement liés. Pour M. Ban en effet « l’un n’est pas viable sans l’autre et inversement ».

C’est donc fort justement qu’au tout début de son séjour à Bamako, le Secrétaire général se rend à une rencontre de ministres de la région, convoquée pour l’occasion par Ibrahim Boubacar Keita, le tout nouveau président Malien. S’adressant à l’assistance, M. Ban note que « l’heure est à l’action » et que cette action peut et doit avoir une portée régionale. « Les défis auxquels est confronté la région ne connaissent pas de frontières », ajoute-t-il encore. Le Sahel est en effet la région la plus vulnérable d’Afrique. Plus de 11 millions de personnes y vivent sous la menace de la famine, des terroristes et de réseaux criminels. 

Évoquant l’importante délégation présente à ses côtés, le chef de l’Onu précise : « Nous nous sommes associés de manière extraordinaire car le Sahel nécessite des efforts extraordinaires ». Un propos soutenu par M. Kim, le patron de la Banque mondiale, pour qui M. Ban a porté « le multilatéralisme à un niveau encore jamais atteint » 

Lors de cette rencontre, les ministres des pays du Sahel et les dirigeants des institutions internationales conviennent du caractère vital et opportun de la stratégie de l’Onu. Approuvé en juillet dernier par le Conseil de sécurité, elle obtient à Bamako le soutien de la région et de ses partenaires de développement. 

En guise de soutien à cette stratégie, la veille, par le biais d’un communiqué publié à Bamako sous la bannière des principaux partenaires internationaux présents pour cette visite, l’Union européenne et la Banque mondiale s’étaient déjà engagés à verser 8,2 milliards de dollars à la région. La Banque débloquant 1,5 milliard de dollars pour de nouveaux investissements au cours des deux prochaines années, tandis que l’UE apporterait une subvention de 5 milliards d’euros à six pays du Sahel au cours des sept prochaines années. Les fonds seront alloués à des projets de développement, dans l’agriculture et les sources d’énergies renouvelables notamment.

Après les salons feutrés, visite de terrain pour le Secrétaire général. Ban Ki-moon met le cap sur le nord pour rejoindre la ville mythique de Tombouctou, victime de l’occupation terroriste et de la destruction de trésors historiques, pendant que ses habitants enduraient, selon les mots de M. Ban, « d’épouvantables violations des droits de l’homme ». Attaquer Tombouctou, c’est s’en prendre à l’héritage commun de l’humanité déclare le patron de l’Onu sur place.

Soutien aux femmes et filles 

Après le Mali, direction le Niger. Arrivée sous un temps chaud et sec. À Niamey, la capitale, le Secrétaire général salue l’engagement du Président Mahamadou Issoufou à améliorer le statut des femmes et des jeunes filles. En quelques mots, Ban Ki-moon encourage son hôte à passer des paroles aux actes, car note-t-il, « lorsqu’on ouvre les portes de l’école aux femmes et aux filles, la société devient plus forte. Lorsque qu’on veille au respect de leurs droits fondamentaux, la société devient plus juste. Et lorsqu’elles ont le droit de prendre les décisions sur leur avenir, le développement de la société en bénéficie ». À sa suite et comme pour enfoncer le clou, Mme Dlamini-Zuma de la Commission de l’Union africaine note qu’au Sahel comme ailleurs, « les femmes ne forment pas seulement la moitié de la société, elles ont également donné naissance à l’autre moitié ».

Au Niger plus qu’ailleurs les crises régionales sont un sujet de préoccupation majeur. Le pays vit en effet sous la double et permanente menace de l’instabilité régionale et des crises alimentaires récurrentes. Ceci explique dès lors pourquoi, lors d’une session extraordinaire du Parlement, le patron de l’ONU semble prêcher des convertis lorsqu’il appelle à une action coordonnée au plan régional. La région, déclare-t-il sous l’ovation des élus, devrait traiter les conflits armées, l’instabilité politique et le développement économique, non pas comme des problèmes isolés et distincts, mais comme un ensemble. 

Médiateurs et soldats de la paix

Comme au Mali, le Secrétaire général et sa délégation sont chaleureusement accueillis au Burkina Faso et au Tchad, les deux dernières étapes au programme. À Ouagadougou, Ban Ki-moon exprime sa gratitude au Burkina Faso pour son rôle de médiateur dans les conflits de la région. « Vous jouez un rôle actif au Sahel , déclare M. Ban aux membres du gouvernement peu après une rencontre avec le Président Blaise Compaoré. 

Au gouvernement Burkinabè, le Secrétaire général promet le soutien de la communauté internationale, notamment en vue d’aider le pays à atteindre les Objectifs du millénaire pour le développement d’ici 2015. Ce soutien sera tout aussi utile afin d’assister le Burkina Faso alors qu’il s’apprête à contribuer à la définition des objectifs de développement durable et qu’il doit faire face aux conséquences du changement climatique.

À N’djamena, au Tchad, quelques heures plus tard, M. Ban félicite le pays pour son influence positive dans la région du Sahel, notamment dans le cadre de lutte contre les terroristes au nord du Mali. Évoquant la contribution du Tchad à l’opération de maintien de la paix des Nations Unies et le sacrifice de 39 de ses soldats, Ban Ki-moon précise : « Nous sommes venus dans la région pour continuer et amplifier notre action conjointe ».

Par une autre fraîche soirée de novembre, au terme de 72 heures d’un marathon fait de réunions, de discussions et de visites, peu avant de quitter le Sahel en compagnie de sa « délégation exceptionnelle », Ban Ki-moon veut voir dans cette visite qui s’achève, non pas la fin, mais le début d’un autre périple. « Notre séjour de solidarité au peuple du Sahel peut et doit continuer. L’heure est désormais à l’action ».