L’Afrique perd 50 milliards de dollars par an

Segun Apata, Ambassadeur du Nigeria
Afrique Renouveau: 
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Photo: Segun Apata

L’an dernier, la Commission économique pour l’Afrique a mis en place un Groupe de haut niveau chargé d’étudier la question des flux financiers illicites en provenance d’Afrique. La commission est composée de 10 membres et est présidée par l’ancien Chef d’État sud-africain Thabo Mbeki. Segun Apata, Ambassadeur du Nigéria, est l’un des membres du Groupe. Afrique Renouveau l’a rencontré lors d’un récent passage à New York.

Quelle est la gravité du problème des flux financiers illicites en provenance d’Afrique ?

Entre 1970 et 2008, selon les estimations officielles, les flux financiers illicites en provenance d’Afrique ont excédé 800 milliards de dollars. Nous savons aujourd’hui qu’un meilleur environnement économique en Afrique semble intensifier ces flux, estimés à 50 milliards de dollars par an, ce qui représente une ressource considérable. Inutile de préciser ce que de telles ressources apporteraient au développement de l’Afrique sur le plan des infrastructures, des services sociaux, de l’éducation, de la santé...

La loi américaine sanctionne les sociétés qui versent des pots-de-vin à l’étranger. Les pays africains devraient-ils agir de la même manière vis-à-vis des sociétés qui offrent des pots-de-vin aux fonctionnaires ? 

Eh bien, de nombreux pays africains disposent déjà d’une législation pénalisant ce que l’on peut généralement qualifier de crimes économiques et financiers et qui englobent notamment ce que vous avez appelé pots-de-vin. Mais en réalité, surveiller ces activités et engager des poursuites n’est pas facile. Il est important que de nombreux pays disposent déjà de telles lois, mais d’autres doivent encore prendre des mesures. Nous devons encourager les pays n’ayant pas instauré ces lois à le faire et trouver une solution pour aider ceux qui n’en ont pas les moyens.

Vous soutenez que les flux illicites existent parce que les entreprises disposent de lieux où abriter leurs bénéfices pour échapper aux taxes, notamment dans certains pays africains. Que fait-on à l’heure actuelle pour décourager cette pratique ? 

N’oubliez pas que le mandat du Groupe porte sur les flux financiers illicites en provenance d’Afrique. Nous nous sommes demandé si ce mandat couvrait les destinations en Afrique et nous en avons conclu qu’il le fallait pour la crédibilité de notre travail. Pour l’heure ce scénario ne concerne qu’un seul pays africain. Nous allons interpeller ce pays, en soulignant qu’il constitue à la fois un lieu de transit et de destination. Il doit donc prendre les mesures nécessaires pour bloquer ces flux.

Un documentaire récent sur les flux financiers illicites montre pourtant que plus d’un pays d’Afrique fait office de lieu de transit ou de destination de flux financiers illicites…

Eh bien, comme je l’ai dit, le Groupe n’a pas vocation à dénoncer ou à blâmer des pays. Notre tâche consiste à aider les pays africains à atténuer un problème d’importance majeure. Ainsi, comme à l’accoutumée, nous interpellons les pays concernés en leur exposant nos conclusions, puis nous les encourageons à adopter les mesures correctives nécessaires.  

Vous avez également déclaré que près de 60 % des flux financiers illicites s’effectuent dans le cadre de transactions commerciales. Est-ce le cas ?

Je me suis également empressé de rectifier, comme vous le savez... Ce chiffre [60 %] a été recueilli auprès des institutions de Bretton Woods et concerne la balance des paiements, etc. Il est vrai toutefois qu’il est impossible d’effectuer efficacement des transactions internationales, entre autres, sans la coopération des pays africains. La question est donc de savoir s’il y a corruption ou pas. Impossible à dire…

Et toujours à propos de ces chiffres, quelle est la proportion des sommes relative à la corruption dans le secteur public ? 

Une petite précision s’impose tout d’abord : il ne faut pas simplement tenir compte de ces chiffres, ni des sommes identifiées par le Groupe, car considérer ce seul élément peut être trompeur. On peut néanmoins tout imaginer. Le fait est que là où il y a falsification des prix, il y a corruption. La corruption dans le secteur public n’existe pas de manière isolée. Il convient donc de ne pas considérer ce chiffre de manière isolée car il est affecté par la corruption des pouvoirs publics ainsi que par la corruption du secteur privé. Pour que la corruption ait lieu, il doit y avoir une offre et une demande. Autrement dit, pour qu’un fonctionnaire accepte de falsifier des prix par exemple, il faut que quelqu’un lui offre un pot-de-vin. 

Peut-on faire l’hypothèse suivante : si une part importante des flux financiers illicites est associée à des transactions commerciales, n’est-ce pas une raison suffisante pour certains pays africains, de renoncer à adopter des mesures correctives ? 

Le Groupe en a conscience et nous cherchons à nuancer ces chiffres pour qu’ils ne prêtent pas à confusion ou à une mauvaise interprétation. Nous allons travailler en ce sens. 

Quelles vont être les recommandations du Groupe pour mettre un terme aux flux financiers illicites en provenance d’Afrique ? 

Nous n’en sommes pas encore là car les situations varient d’un bout à l’autre du continent. Nous examinons celles de l’Afrique du Nord, de l’Afrique australe et de l’Afrique de l’Est. Sept études de cas sont en cours.  Nous n’avons toujours pas rencontré les parties intéressées en Afrique centrale et en Afrique de l’Ouest. Dès lors, commencer à définir les principales recommandations serait prématuré. Mais nous interpellons nos partenaires. Nous allons interpeller l’OCDE [Organisation de coopération et de développement économiques], l’Union européenne et les pays du G8, de même que certains gouvernements, y compris des gouvernements non-occidentaux.  

Comment ces études de cas ont-elles été choisies ?  Ces pays se sont-ils portés volontaires ? 

Non, le Groupe s’est appuyé sur certains critères. Le Libéria par exemple, est un pays qui a vécu des conflits, et personne n’ignore que les flux financiers illicites issus du commerce des diamants ont en grande partie alimenté ces conflits. La République démocratique du Congo est un pays encore en conflit qui possède pourtant de grandes ressources minières. Le Mozambique se tourne vers l’exploitation du pétrole et du gaz. Le Nigéria est réputé pour son pétrole. L’Afrique du Sud exploite depuis fort longtemps des gisements de minerais précieux. Nous allons tirer des leçons de leurs expériences, en espérant que les pays étudiés serviront de mines d’informations que d’autres pourront exploiter pour identifier les pièges à éviter.  

Disposez-vous de mécanismes permettant d’obtenir des informations auprès de la population en général ? 

En toute honnêteté, les contributions de la population sont extrêmement précieuses car nous suivons un processus ouvert. Les consultations régionales nous sont d’une grande aide également. Les représentants de la société civile n’en ont manqué aucune. Lors de nos visites dans les pays, nous invitions la société civile à partager [des informations], et la CEA a créé un site Internet qui permet de communiquer des informations pertinentes aux membres du Groupe. Le mécanisme est donc déjà mis en œuvre et le travail suit son cours.