En Afrique du Sud, la classe moyenne nouvelle est arrivée

Johannesburg, South Africa
Afrique Renouveau: 
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Pendant trois jours, le Soweto Wine Festival attire des milliers de personnes. Au menu : 950 vins sud-africains. Photo: Soweto Wine Festival

Été 2005 : dans un quartier de Pretoria, la capitale de l’Afrique du Sud, Marilyn Cooper, une entrepreneure, reçoit ses voisins. Pour l’occasion, elle sert grillades et bière. Soudain, une idée lui traverse l’esprit : organiser un festival du vin à Soweto, le grand township noir des environs de Johannesbourg. La situation économique lui semble propice au lancement d’un tel projet. À Soweto, une classe moyenne émerge. C’est elle qui s’offre nouvelles voitures, téléphones portables, vêtements de marque, maisons de luxe et, de plus en plus, c’est elle aussi qui semble apprécier un bon verre de vin...

Un an plus tard, Marilyn Cooper s’associe à Mnikelo Mangciphu et lance le Soweto Wine Festival, premier festival du vin jamais organisé à Soweto. Le rendez-vous est désormais annuel et sa réputation ne cesse de croître. Marilyn Cooper dirige par ailleurs une entreprise de vin en plein essor. Elle reste convaincue qu’avec le développement rapide d’une classe moyenne noire, le meilleur est à venir.

Madame Cooper n’est pas la seule à partager cet optimisme. En juillet dernier, lors du forum Forbes Africa de Brazzaville, le président sud-africain Jacob Zuma a lui aussi relevé les récents progrès de cette catégorie de la population. « La croissance [de la classe moyenne noire] démontre que nous avançons et que nous améliorons la qualité de vie et les opportunités offertes à ceux qui, il y a encore 19 ans avant l’avènement de la liberté, étaient opprimés dans ce pays. » 

Démographie changeante 

Pour la Banque africaine de développement, la classe moyenne d’une économie en développement englobe toute personne gagnant plus de 2 dollars par jour. Pour John Simpson, auteur d’une étude pour le compte de l’Institut de marketing stratégique Unilever à l’Université du Cap, le revenu de la classe moyenne sud-africaine varie entre 1550 dollars et 4800 dollars par mois. Selon lui, 40 % des professionnels noirs travaillent dans la fonction publique, contre 13 % de Blancs. Résultat  une croissance du revenu des familles noires et une consommation en hausse. Ainsi entre 2004 et 2012, le nombre de familles noires qui possèdent un lecteur DVD a progressé de 30 % à 63 %, un ordinateur de 19 % à 45 %, et un four à micro ondes de 60 % à 92 %.

Nicholas Nkosi, de la Standard Bank d’Afrique du Sud, partage lui aussi cet enthousiasme. Les Noirs sont de plus en plus nombreux à devenir propriétaires, explique-t-il. Selon la Standard Bank, entre 2011 et 2012, les ventes d’automobiles auprès d’acheteurs noirs a augmenté de 19 %, alors même qu’elles n’ont augmenté que de 7 % pour les clients blancs sur la même période.

Pour Lyn Foxcroft, conseillère en affaires et auteure d’une étude sur la consommation de vin au sein la population sud-africaine, « en 2012, parmi les 8,3 millions d’adultes appartenant à la classe moyenne, 51 % étaient noirs et 34 % étaient blancs – une évolution pour le moins spectaculaire si l’on compare ces chiffres avec ceux de 2004, quand les Blancs représentaient 52 % de la classe moyenne et les Noirs seulement 32 % ». Les dépenses de la classe moyenne sud-africaine s’élèvent à quelque 40 milliards de dollars par an. Les 4,2 millions de Noirs appartenant à cette catégorie y contribuent de manière significative. La moitié de ces Noirs est détentrice d’un diplôme de fin d’études secondaire et scolarise ses enfants dans des écoles privées réputées meilleures. Selon Pravin Gordhan, ministre sud-africain des Finances, le revenu par habitant en Afrique du Sud a augmenté de 40 % depuis 1994 et quatre Sud-africains sur cinq ont désormais accès à l’électricité.

Moteur économique

Les données économiques disponibles confirment l’expansion de la classe moyenne noire, ajoute John Simpson, qui voit dans ce changement démographique un moteur pour l’économie sud-africaine. Cette expansion entraîne en effet une augmentation du pouvoir d’achat des ménages et un élargissement de l’assiette fiscale de l’État. 

Plusieurs facteurs expliquent ce changement, poursuit John Simpson  l’accès au crédit, l’éducation, la croissance économique qui a stimulé l’emploi et le Programme d’émancipation économique des Noirs. Ce programme permet aux non-Blancs – catégories de la population autrefois défavorisées – d’accéder aux emplois dans le secteur privé en leur accordant, entre autres, des avantages fiscaux et un traitement préférentiel.

Pour les entrepreneurs comme Marylin Cooper, les opportunités vont se multiplier. « Cette classe moyenne noire poursuivra son expansion dans les 20 ou 30 prochaines années », assure-t-elle.   

L’ascension de la classe moyenne noire ne contribue pas seulement à la croissance économique, elle est aussi « le signe d’un mouvement plus vaste de normalisation de la société », poursuit John Simpson. Jusqu’en 1994, date à laquelle l’apartheid a été aboli, les Noirs avaient peu d’opportunités d’emploi. Pour eux, l’accès à l’éducation était également limité. Le contexte économique et politique a radicalement changé depuis.

En dépit de l’optimisme du président Zuma notamment, John Simpson estime cependant que beaucoup reste à faire. « u bas de l’échelle, la pauvreté n’a pas vraiment été réduite », explique-t-il. « ’ascension des uns a eu pour résultat un élargissement du fossé entre riches et pauvres. L’Afrique du Sud est devenue l’une des sociétés les plus inégalitaires au monde. »

L’étude de John Simpson montre que près de 70 % des Noirs de la classe moyenne ressentent une pression de plus en plus forte pour soutenir leurs proches les plus démunis. Cette pression est décrite de manière frappante dans un documentaire paru en 2011 et intitulé Forerunners (les Précurseurs), qui met en scène quatre familles, membres de cette nouvelle classe moyenne noire et relate les immenses efforts d’adaptation à son nouveau statut qu’elle doit consentir. 

L’amélioration du pouvoir d’achat de la classe moyenne noire s’accompagne de la croissance de la restauration rapide et de l’aggravation des problèmes d’obésité notamment. En juin 2013, le géant américain du fast-food McDonald avait 185 restaurants en Afrique du Sud. Ce chiffre devrait atteindre 200 à la fin de cette année. Burger King, son rival, a ouvert son premier restaurant cette année. Sans doute le premier d’une série. Pour Jaye Sinclair, son directeur général, « moins que les exportations, c’est [le pouvoir d’achat de] la classe moyenne qui, en fin de compte, sauvera l’Afrique du Sud ».

Le Conseil de recherches médicales sud-africain s’inquiète quant à lui de constater que l’obésité n’est plus « le problème des seules nations développées, mais de plus en plus aussi celui des pays en transition ». Des études montrent que 39 % des femmes et 10 % des hommes sud-africains sont déjà obèses – ce qui signifie que leur poids dépasse celui qui est considéré comme normal pour leur taille. En revanche, la situation n’inquiète guère le secteur du fitness, lui aussi en plein essor. À Soweto, des salles de musculation s’ouvrent un peu partout dans les quartiers préférés de la classe moyenne, à l’instar de Protea Glen, Orland West et Orland East.  

Défis urbains

Avec l’exode des townships vers les banlieues, la construction de logements est elle aussi en pleine expansion. Le quotidien sud-africain Financial Mail fait ainsi état d’une pénurie de 600 000 logements. Le journal attribue le déficit actuel (qui s’élève à 100 000 logements par an, des chiffres en augmentation constante) à l’urbanisation galopante, à la réduction de la taille des familles et à une classe moyenne qui ne cesse de s’agrandir. 

Les quartiers encore abordables pour les revenus moyens à Johannesbourg, Pretoria, et Durban sont surpeuplés. La forte demande de logements met aussi certains services sociaux à rude épreuve. Pendant l’hiver par exemple, la demande en électricité explose et provoque de nombreuses coupures.

De nombreux experts du développement s’accordent cependant sur une chose : la croissance de la classe moyenne noire sud-africaine est bénéfique. Elle renforce la première économie du continent et permet au pays d’avancer vers une société prospère. Marilyn Cooper croit en en tout cas que « pour l’Afrique du Sud, le meilleur est à venir. »