Commerce de l’ivoire : un trafic en expansion

Afrique Renouveau: 
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Un troupeau d’éléphants dans l’ouest du Tsavo National Park au Kenya. Photo: Panos/Martin Roemers

En 2011, en moyenne, 45 éléphants ont été quotidiennement éliminés dans au moins deux réserves africaines sur cinq protégeant ces pachydermes, conséquence de la montée du trafic de l’ivoire. Selon un rapport conjoint de quatre organisations internationales, 17 000 éléphants ont été tués au cours de la seule année 2011 et les quantités d’ivoire saisi ont triplé ces dix dernières années.

« Les réseaux criminels organisés profitent de la crise du braconnage des éléphants, ils brassent des volumes sans précédent, opèrent avec une relative impunité et craignent peu les poursuites », explique Tom Milliken, expert du commerce de l’ivoire à TRAFFIC, un réseau international de surveillance du commerce des espèces sauvages.

Selon les auteurs du rapport Elephants in the Dust: The African Elephant Crisis, l’augmentation du braconnage, tout comme la perte de l’habitat, menace la survie des éléphants d’Afrique centrale ainsi que celle des éléphants autrefois ailleurs sur le continent. Ce rapport a été rédigé par le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE), la Convention sur le commerce international des espèces sauvages menacées d’extinction (CITES), l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) et le réseau de surveillance du commerce des espèces sauvages (TRAFFIC). 

Les 17 000 éléphants braconnés en 2011 vivaient dans des sites surveillés dans le cadre d’un programme de la CITES. Ils abritent près de 40 % des éléphants d’Afrique. Le rapport souligne que les premières données pour l’année 2012 inquiètent. 

Autrefois, les éléphants se déplaçaient librement en Afrique, en Côte d’Ivoire par exemple, un nom qui ne doit rien au hasard. Depuis, la population a dramatiquement diminué. Seuls 800 éléphants dispersés sur le territoire. La volonté de sauver les éléphants est devenue un enjeu de sécurité, puisque l’ivoire peut jouer un rôle dans les conflits en Afrique. 

« Comme les diamants du sang de la Sierra Leone ou les minerais pillés du Congo, l’ivoire semble être la dernière ressource du conflit en Afrique, arraché dans des zones de bataille reculées, facilement monnayable et qui alimente aujourd’hui les conflits aux quatre coins du continent », note Jeffrey Gettleman du New York Times

Les défenses d’éléphant sont très prisées en Extrême-Orient, notamment en Chine, au Viet Nam, aux Philippines et en Malaisie, où elles sont utilisées comme objets décoratifs et religieux. Pour beaucoup, la demande ne pourra que progresser en raison de l’essor économique de ces pays.

Risque d’extinction

En Afrique, de plus en plus de braconniers sont prêts à approvisionner ces marchés.Ils massacrent les animaux pour leurs défenses, à l’intérieur des réserves s’il le faut.

Au vu du nombre de massacres annuels, l’organisation de protection de la vie sauvage Wildlife Conservation Society craint de voir l’éléphant d’Afrique disparaître d’ici dix ans. 

Les auteurs de Elephants in the Dust estiment que les estimations actuelles présagent un effondrement dans certaines régions d’Afrique centrale et occidentale. L’Afrique comptait quelques millions d’éléphants au début du siècle. On estime aujourd’hui leur nombre entre 420 000 et 650 000 individus, vivant pour la plupart au Botswana, en Tanzanie et au Zimbabwe. 

Nombre de braconniers seraient à la solde de rebelles tels que l’Armée de résistance du Seigneur en Ouganda et les Janjawid au Soudan, ainsi que de terroristes et militants comme Al-Qaida et le Mouvement des Chabab, qui exploitent le trafic d’ivoire pour financer des actions terroristes. 

Le Secrétaire général de l’ONU a mis en garde contre la multiplication des massacres d’éléphants pour leur ivoire en République centrafricaine, au Cameroun, au Tchad et au Gabon. « Les braconniers utilisent des armes de plus en plus puissantes et sophistiquées, dont certaines proviendraient, croit-on savoir, des retombées de la Libye », observe M. Ban dans un rapport récent au Conseil de sécurité. Au Zimbabwe, les braconniers empoisonnent les éléphants, entre autres animaux, en répandant du cyanure dans les vasières. Depuis mai 2013, les photos prises par des chasseurs autorisés dans le cadre de relevés aériens du Parc national zimbabwéen de Hwange, ont montré plus de 300 cadavres d’éléphants. 

Les saisies massives d’ivoire (excédant 800 kg) à destination de l’Asie ont plus que doublé depuis 2009, atteignant un niveau record en 2011. Selon les auteurs de Elephants in the Dust, les grands acheminements d’ivoire, qui comprennent des défenses de centaines d’éléphants expédiées d’une seule traite, indiquent « une mainmise croissante des réseaux criminels extrêmement organisés » sur le trafic d’ivoire. 

« Ces réseaux criminels agissent avec une relative impunité, presque rien ne permet d’affirmer qu’ils sont activement arrêtés, poursuivis ou condamnés », précise le rapport.

De plus, « La prépondérance des marchés d’ivoire intérieurs non réglementés dans de nombreuses villes africaines, associée au nombre croissant de ressortissants asiatiques résidant en Afrique, favorise le développement du commerce illégal de l’ivoire à l’extérieur du continent. »

L’éléphant n’est pas la seule victime du braconnage. Les communautés locales en souffrent également. « L’augmentation de l’abattage d’éléphants en Afrique et la prise illégale d’autres espèces mondialement menacées mettent en péril non seulement la faune sauvage, mais aussi les moyens de subsistance de millions de personnes qui dépendent du tourisme, ainsi que la vie des gardiens et du personnel qui protègent la faune et tentent d’enrayer le phénomène », avertit Achim Steiner, le Directeur exécutif du PNUE. 

En mai 2013 par exemple, des braconniers ont attaqué la clairière de Dzanga Bai en République centrafricaine, dans le Parc national de Dzanga-Ndoki, qui accueille une centaine d’éléphants. Près de 20 braconniers ont violé les frontières de Dzanga Bai et massacré plus de 25 éléphants, dont quatre éléphanteaux. Ce mois-là, d’autres braconniers se sont introduits dans le Parc national du Lac Nakuru au Kenya et quatre autres réserves, tuant sept rhinocéros.  

Action collective

De nombreuses solutions ont déjà été proposées et adoptées pour mettre fin au braconnage, obtenant des résultats mitigés. Selon le rapport de M. Ban, « La situation est si grave que dans certains pays, comme au Cameroun, l’armée a été appelée en renfort des services de répression et de maintien de l’ordre pour traquer les braconniers. »

Le site Internet conçu par le groupe d’action pour la faune sauvage Kenyans United Against Poaching est un outil innovant. L’objectif de ce site est de montrer du doigt les braconniers ainsi que les intermédiaires et les trafiquants. Selon Salisha Chandra, porte-parole du groupe, publier en ligne l’identité des contrevenants fera réfléchir à deux fois braconniers et trafiquants. 

En mai dernier, le parlement kényan a alourdi les sanctions infligées aux braconniers et trafiquants d’ivoire : ils encourent désormais une peine de 15 ans de réclusion assortie de très fortes amendes. Les autorités affirment que le braconnage a réduit le nombre d’éléphants au Kenya de 160 000 individus dans les années 1960 à 38 000 actuellement. 

En dépit de ces efforts, les braconniers restent actifs. En Somalie par exemple les groupes armés et terroristes, les pirates et trafiquants divers sont nombreux. Dans un tel environnement, le trafic de l’ivoire prospère. 

Les militants anti-braconnage exigent que les autorités recherchent et poursuivent ceux qui exportent des défenses d’éléphant, en particulier vers l’Extrême-Orient. 

Le PNUE réclame une enquête suivie pour toute saisie massive d’ivoire entre l’Afrique et l’Asie, ainsi que des services internationaux de renseignements criminels.

Le succès des efforts dépend de la disponibilité des ressources, de la volonté politique et de la mise en application des lois. Le rapport Elephants in the Dust est très clair : « S’il est impossible de mobiliser les ressources nécessaires pour stimuler considérablement les efforts locaux de conservation et de répression tout au long de la chaîne du trafic d’ivoire, les populations d’éléphants diminueront, et le braconnage comme le commerce illégal d’ivoire se poursuivront. »