Quel avenir pour l’Afrique après 2015 ?

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Afrique Renouveau: 
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Des élèves étudiant les mathématiques à Harare, au Zimbabwe. Photo: Panos/Mikkel Ostergaard

Les yeux fixés sur l’après-2015, date butoir des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD), Amina Mohammed a indiqué que la décision de l’ONU d’adopter le développement durable comme nouvelle priorité pour les pays pauvres et pour le reste du monde soulevait de nombreuses questions pour le continent. Mme Mohammed point de contact auprès du Secrétaire général de l’ONU en matière de développement, s’est entretenue avec Afrique Renouveau dans ses bureaux au Secrétariat de l’ONU, alors que le sommet de l’Union Africaine débutait à Addis Abeba en Ethiopie.« En premier lieu, il y a les soupçons qui entourent le ‘’développement durable’’, notion qui permettrait à certains d’échapper à leurs engagement vis-à-vis de l’Afrique, explique-t-elle. Il y aussi la question de savoir si la pauvreté restera au centre des préoccupations, » comme c’était le cas avec les OMD.

La pauvreté reste une question centrale pour l’Afrique, plus que pour toute autre région du monde, même si l’Afrique sort de l’ère des OMD dans une meilleure position qu’au début. Les économies africaines ont bénéficié d’une croissance régulière depuis l’an 2000 et les économistes de l’ONU estiment que la croissance moyenne en Afrique en 2014 et 2015 sera supérieure à celle du reste du monde, Chine exceptée. Le continent a sans doute mieux traversé les crises financières du nouveau siècle que d’autres et les investisseurs attachent de l’importance aux consommateurs africains autant qu’aux ressources naturelles de la région. Les forts taux de croissance de la population dans ces pays posent de réels problèmes, mais l’une des conséquences est que l’Afrique, récemment devenue la deuxième région la plus peuplée au monde, y a gagné en influence.

La plupart des questions clés auxquelles l’Afrique doit répondre aujourd’hui trouvent leurs réponses au niveau mondial : le changement climatique, l’immigration, la stabilité du système financier et les modèles de développement. Quand l’UA a adopté cette année, une « position commune » pour son programme de développement pour l’après-2015, « elle est intervenue juste au bon moment », explique Ibrahim Mayaki, le secrétaire exécutif du Nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD), l’agence de développement de l’UA.

Cette position commune, poursuit-il, incarne le changement de direction pris par le modèle de développement, d’une planification à caractère social à une autre, recentrée sur l’apport de valeur ajoutée et l’utilisation rationnelle des ressources. Du côté de l’ONU, le continent est déjà bien représenté dans les discussions sur l’après-2015. La société civile, le milieu des affaires, les représentants des milieux politiques et académiques siègent au sein du groupe de haut niveau mis en place par le Secrétaire général, et la présidente libérienne Johnson Sirleaf est l’une des trois chefs d’État à le co-présider avec le Premier ministre britannique David Cameron et le Président indonésien Susilo Bambang Yudyohono. Le Représentant permanent du Kenya auprès des Nations Unies, Macharia Kamau, co-préside un groupe de travail ouvert chargé de recommander une série d’objectifs de développement durable (ODD) d’ici la fin de l’année.

Le changement climatique a un impact global. Avec ses régions qui vont d’un climat chaud à un climat tropical, il est probable que l’Afrique sera la plus touchée par ce changement. L’agriculture est particulièrement menacée : sur 54 pays africains, 30 sont classés parmi les pays les moins avancés et dans ces pays, 70 % de la population vit dans des régions rurales et agricoles qui ne contribuent à la croissance économique qu’à hauteur de 30 %. Les produits alimentaires doivent y être importés, ce qui rend les habitants vulnérables à la volatilité des prix, aux secousses des marchés financiers et aux conditions climatiques extrêmes.

Du fait de la forte natalité, l’âge moyen des Africains est inférieur de deux tiers à l’âge moyen en Amérique latine, et moitié moindre par rapport au reste du monde. Si elle n’est pas utilisée de manière productive, cette masse d’adolescents et de jeunes de moins de trente ans peut aisément se transformer en bombe à retardement du fait de la persistance d’un chômage élevé qui attise le mécontentement social. Pour Ibrahim Mayaki, « le principal défi reste la création d’emplois pour les jeunes. Si nous échouons, ces pays seront déstabilisés. »

Ce mécontentement de la jeunesse est déjà un facteur sous-jacent des nouveaux conflits qui se propagent au Sahel et entravent les efforts de pacification et de stabilisation de l’Afrique au XXIe siècle. Longtemps réputé pour sa stabilité, le nord du continent a été secoué par les conséquences du Printemps arabe. Ibrahim Mayaki cite ainsi l’exemple de la Tunisie et le rôle joué par une jeunesse désabusée, privée de ses droits dans un pays miné par les problèmes de gouvernance. À l’extrême sud du continent, l’Afrique du Sud traverse une période d’instabilité comme elle n’en a pas vu depuis des années.

Dans les discussions au niveau global, la jeune génération affirme que son rôle dans l’avenir de ces sociétés n’est pas reconnu et cette préoccupation prend désormais un caractère transversal. Le chômage des jeunes se fait ressentir de manière pressante, quel que soit le pays concerné.

Protéger la nature pour protéger les économies

La « position commune », qui insiste sur la transformation économique, une croissance sans laissés pour compte et la mise en place de capacités productives et d’infrastructures dont l’Afrique a grandement besoin, peut faire oublier la caractéristique principale du développement durable qui est d’allier l’environnement, l’économie et les questions sociales.

La notion selon laquelle la préservation de l’environnement s’envisage en parallèle, plutôt que de concert avec le développement économique a été exposée par l’ex-Premier ministre indien Indira Gandhi dès la première conférence des Nations Unies sur l’environnement et le développement. Les personnes qui vivent dans l’extrême pauvreté, a-t-elle souligné, ne se soucient pas outre mesure des perspectives environnementales à long terme, pas plus qu’elles n’offrent une base politique pour les mesures environnementales à prendre.

L’agriculture et la sécurité alimentaire font partie des thèmes qui peuvent fédérer les progrès économiques, la justice sociale et la protection de l’environnement sous la notion de développement durable.

Comme on peut le constater, les moyens d’existence de la grande majorité des populations pauvres en Afrique et dans le reste du monde dépendent du milieu naturel, qu’il s’agisse d’exploitations agricoles ou forestières, de pêche, ou d’agro-pastoralisme. Mais pour Elliot Harris, Directeur du Programme des Nations Unies pour l’environnement à New York, cet accès au capital naturel n’est pas adéquatement transformé en capital financier. Souvent, les populations concernées ne bénéficient pas de droits de propriété ni de services bancaires ou coopératifs d’intermédiation financière correspondants. Alors même que l’avenir de leurs familles est menacé par le changement climatique et la dégradation des ressources foncières et aquifères, les pauvres sont généralement isolés géographiquement et travaillent sur des petites exploitations, ou des terres communales dont le statut est vague. Ils ne peuvent pas non plus tirer profit des terrains et de l’eau qu’ils exploitent sans intrants agricoles technologiquement développés, de meilleures conditions de stockage alimentaire et des infrastructures de transport appropriées.

Un manifeste des Nations Unies sur le développement durable susceptible de soulever l’enthousiasme devrait inciter à comprendre qu’un environnement sain, particulièrement dans le cadre d’une tendance haussière des prix alimentaires au niveau mondial, est la condition sine qua non, économiquement parlant, pour les pays, comme pour les habitants , les plus pauvres.

Ressources financières

Alors que les Nations Unies évoluent vers les objectifs de l’après-2015, l’élément central de leur mise en œuvre est traité avec une certaine légèreté. Les désaccords sur l’assistance financière des pays du nord ont freiné nombre de débats au sein de l’organisation jusqu’à récemment encore. L’Afrique et les Nations Unies insistent sur le fait que l’existence d’un programme pour l’après-2015 ne doit pas servir d’argument pour se désengager des OMD. Un autre argument est aussi évoqué, selon lequel l’aide n’est plus la seule ressource financière disponible, ce qui implique qu’elle ne doit pas non plus être un motif de rupture de partenariats.

« Sans l’APD [aide publique au développement], il n’y aura pas de programme de développement, affirme Amina Mohammed. C’est une part importante qui ne saurait être dissociée du reste même si cela ne représente au final qu’une petite part. Nous savons que les ressources financières existent. S’il y a accord sur la nécessité de solutions planétaires, l’étape suivante consiste à trouver un cadre qui permette de débloquer ces ressources. Nous devons renforcer les capacités des systèmes fiscaux et créer des environnements adaptés pour accéder aux capitaux privés. Nous devons faire un meilleur usage de l’aide dont nous disposons déjà. »

Ibrahim Mayaki encourage pour sa part les donateurs à se conformer à l’objectif fixé par les Nations Unies, qui est de consacrer 0,7 % du revenu à l’APD, mais il note que les revenus tirés des ressources intérieures en Afrique ont été multipliés par quatre ces vingt dernières années. Il cite aussi une étude de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) selon laquelle moins de 60 millions d’Africains, sur un milliard, vivent dans des pays où l’aide est plus importante que les ressources nationales.

Ibrahim Mayaki souhaite une utilisation intelligente des partenariats public-privé associant les entreprises au niveau aussi bien interne qu’international. Pour lui, l’industrialisation de l’Afrique passe par une coopération Sud-Sud désormais plus orientée vers les questions économiques que politiques. Il ne s’agit plus seulement d’échanges de ressources contre des infrastructures comme avec la Chine, mais aussi, explique-t-il, d’un pays comme le Brésil recherchant des partenariats public-privé en Angola ou au Mozambique, d’entrepreneurs indiens qui viennent en Afrique de l’Est, ou de société minières sud-africaines qui souhaitent commercer avec la Guinée ou la Mauritanie.

Les dirigeants de la société civile s’inquiètent de la privatisation accrue du développement, tandis que les chefs d’entreprise en Afrique sont, selon le Pacte mondial des Nations Unies, partagés quant à l’impact sur le développement de l’aide d’une part, et de la croissance économique d’autre part.

L’aide demeure, à quelques exceptions près, l’une des préoccupations principales des négociateurs car c’est une question susceptible de mettre le feu aux poudres et le simple fait que la mise en avant d’un sujet par un groupe d’intérêt peut être perçue comme une manière d’en dévaloriser un autre. Ainsi l’accès aux marchés et les mesures de lutte contre la pollution peuvent être interprétées comme des freins à la production ou à la consommation, idem quant aux droits des femmes et des minorités. La valeur ajoutée d’un programme de développement durable – sa capacité à relier pratiquement tous les problèmes – pose un défi au niveau de la mise en œuvre. Pour l’heure, la sensibilité de ces questions fait d’elles des obstacles de taille sur la route qui doit mener à un accord global.

« Il y aura encore beaucoup de moments difficiles, » prévient Amina Mohammed.