Le Rwanda renaît de ses cendres

Vingt ans après le génocide, le Rwanda progresse sur le chemin du développement
Afrique Renouveau: 
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Heureux écoliers, bénéficiaires de l’inscription élevée dans le primaire au Rwanda. Photo: PYMCA/Alamy/Mischa Haller

Pour les survivants du génocide au Rwanda, 1994 c’est comme si s’était hier. Il y a vingt ans pourtant que les milices hutus armés de machettes avaient entrepris une mission d’extermination des Tutsis. À l’époque Marie-Claude Mukambano, une Tutsi, avait de 15 ans, Elle se souvient comment les milices ont menacé de lui couper la tête.

Quelques jours plus tôt, elle avait vu sa sœur être horriblement assassinée et son sort semblait scellé. Mais munie de faux papiers d’identité indiquant qu’elle était Hutu, priant sans cesse, elle parvient à berner les miliciens incrédules. Mme Mukumbano vit désormais à New York. Aujourd’hui encore, elle se demande pourquoi les milices l’ont épargnée. Ses faux papiers d’identité et les prières sans doute ont contribué au miracle.

Les milices hutus vengeaient la mort de deux personalités Hutus : les présidents Juvénal Habyarimana du Rwanda et Cyprien Ntaryamira du Burundi, dont l’avion avait été abattu, disait-on alors, par des combattants tutsis, dans le ciel de Kigali au Rwanda. L’incident avait ouvert la voie à une violence qui s’était nourrie d’années d’animosité et de lutte pour le pouvoir politique entre les deux ethnies.

Pendant une centaine de jours d’horreur, environ 800 000 personnes furent tuées dans la quasi-totale indifférence du monde extérieur. En 2004, Kofi Annan, l’ancien Secrétaire général des Nations Unies a déclaré que « Le génocide rwandais n’aurait jamais dû se produire mais il s’est produit. La communauté internationale a abandonné le Rwanda à son sort, et cela nous laissera pour toujours les plus amers regrets et la plus profonde tristesse. »

Alors que le monde marque le vingtième anniversaire du génocide, le Rwanda a fait des avancées considérables. Le pays est l’une des économies les plus dynamiques du monde, avec une croissance moyenne de 8 % par an au cours de la dernière décennie, selon le Fonds monétaire international. Selon la Banque mondiale, le Rwanda est la troisième destination affaire en Afrique, après l’île Maurice et l’Afrique du Sud.

Le pays est aussi un leader continental en matière de technologie de l’information. Surnommé « le Singapour de l’Afrique » pour ses avancées technologiques, le pays est classé par la Banque mondiale « parmi les dix économies qui ont le mieux progressé en 2013 ». Le Rwanda veut devenir le pôle technologique d’Afrique de l’Est et dispose d’un système de gouvernement électronique impressionnant, grâce auquel la majorité des opérations financières et autres services du gouvernement sont effectuées par voie électronique.

En 2012, le Rwanda a lancé le Programme One Laptop per Child («Un portable par enfant »), qui vise à équiper ses écoles primaires d’un total de 500 000 ordinateurs. Plus de 100 000 ordinateurs ont déjà été distribués. En décembre dernier, le pays a achevé la pose de câbles à fibres optiques qui offriront un service Internet fiable à un prix abordable. En février, il s’est associé au réseau social Facebook pour lancer un projet pilote offrant un meilleur accès à internet aux étudiants.

Sur d’autres tableaux également, le bilan est remarquable. En 1994, 78 % des Rwandais vivaient en dessous du seuil de pauvreté (1,25 dollar par jour). En 2011, ce chiffre était tombé à 45 %. Le taux de scolarisation primaire de 99 % qui, selon la Banque Mondiale, est le plus élevé d’Afrique.

L’accès à des services de santé abordables s’est amélioré grâce à l’introduction de l’assurance maladie. Le pays est sur la bonne voie pour atteindre l’Objectif du Millénaire pour le développement en santé maternelle. Kigali, la capitale, est une ville en plein essor.

C’est au Président Paul Kagame que l’on doit l’essentiel de la transformation du Rwanda. Il a en effet su mettre fin au génocide de 1994 et réaliser la stabilité politique. En 2000, le gouvernement a élaboré un programme de développement baptisé Vision 2020 dont l’objectif est de « transformer le Rwanda pour qu’il passe d’une économie agricole à faible revenu à une économie fondée sur le savoir et les services d’ici à 2020. » L’idée est de faire du Rwanda un pays à revenu intermédiaire en passant « de la phase d’assistance humanitaire liée au génocide de 1994 à celle du développement durable. »

Les économistes considèrent l’initiative Vision 2020 comme un plan crédible, tout en notant que la dépendance du Rwanda à l’égard de l’agriculture pourrait poser problème. Alors que l’agriculture continue d’être le pilier de l’économie, assurant 73 % des emplois, elle ne représente que 36 % de la production nationale, selon la Banque africaine de développement (BAD). Le Rwanda doit donc accélérer la diversification de son économie.

Malgré l’accent mis actuellement sur le développement d’une économie de services, des efforts sont également déployés pour stimuler la part que représente l’agriculture dans le produit intérieur brut. En 2007, le Rwanda est devenu le premier pays d’Afrique à signer le Programme détaillé pour le développement de l’agriculture africaine (PDDAA), une initiative de l’Union africaine visant à augmenter les investissements dans l’agriculture. Le programme exige des États membres qu’ils consacrent au moins 10% de leurs budgets nationaux à l’agriculture. Agnès Matilda Kalibata, ministre de l’Agriculture du Rwanda, affirme que cet investissement de 10% a entraîné une croissance de 6% dans le secteur. Le gouvernement fournit aux agriculteurs des vaches, les relie aux marchés, multiplie les programmes d’irrigation et se concentre sur des cultures telles que le café qui poussent bien dans le pays.

Selon les analystes, le développement socioéconomique impressionnant du Rwanda est dû en partie à l’accent mis sur l’autonomisation des femmes. Les femmes détiennent 56% des sièges à la chambre basse, le taux le plus élevé au monde.

Dans un article destiné à Solutions Journal, une publication en ligne, le chercheur Roxane Wilber suggère aux nations qui cherchent à améliorer leur mode de gouvernance à s’inspirer du Rwanda. « Les femmes apportent des perspectives instructives et des approches novatrices en matière de gouvernance », explique-t-elle.

La bonne gestion du pays a attiré l’attention des marchés. En avril dernier, après que le Rwanda a fait ses débuts sur le marché mondial des obligations, engrangeant 400 millions de dollars après une offre qui avait été sursouscrite huit fois, le magazine américain Forbes, notait que « le marché a tranché, avec une approbation retentissante du redressement économique du pays et de ses perspectives de croissance continue.»

Les initiatives prises par le Président Kagame et leurs effets sur la vie des 12 millions de Rwandais ont fait de lui une star parmi ses pairs. L’ancien Premier Ministre britannique, Tony Blair, l’a qualifié de « leader visionnaire». L’ancien Président américain, Bill Clinton, encore plus élogieux, l’a décrit comme « l’un des plus grands leaders de notre temps ». À son propos, le Prix Nobel de littérature nigérian, Wole Soyinka, a dit que « compte tenu de l’ampleur du traumatisme causé par le génocide, le Rwanda a montré que, aussi ténu que soit l’espoir d’une communauté, un héros apparaît toujours. »

Malgré ces commentaires favorables, certaines actions de M. Kagame, en particulier son implication présumée dans le conflit en République démocratique du Congo voisine, implication qu’il dément fermement, ont suscité un examen plus approfondi de la manière dont il traite les Rwandais qui s’opposent à lui dans le pays et à l’étranger. Le New York Times a fait valoir que «s’il existe le moindre espoir que le Rwanda instaure une stabilité durable, il devra, pour cela, changer de cap et cesser d’alimenter des conflits à ses frontières.» Carina Tertsakian, chercheuse auprès de l’ONG américaine Human Rights Watch, estime que M. Kagame est un dirigeant énigmatique, et elle accuse les gouvernements occidentaux de fermer les yeux sur les violations des droits de l’homme et les exactions perpétrées par le Rwanda contre ses adversaires.

La légitimité démocratique du Président Kagame en a pris un coup après sa victoire de l’élection présidentielle de 2010 au cours de laquelle trois partis d’opposition ont été exclus du scrutin. Réélu avec 93% des voix, son mandat actuel expire en 2017, mais ses adversaires estiment qu’il pourrait modifier la Constitution afin de briguer un troisième mandat. Boniface Twagirimana, vice-président du parti d’opposition des Forces démocratiques unifiées, a déclaré qu’il ne croit pas que M. Kagame abandonnera le pouvoir en 2017.

Il ne fait aucun doute que le président jouit toujours d’un appui important dans son pays. « Le président dirige le pays comme un chef d’entreprise qui veille à ce que chaque directeur soit responsable de son département. L’Occident essaie d’appliquer ses normes au monde en développement et ce n’est pas juste », affirme Gerald Mpysi, directeur général d’un institut de formation en gestion et leadership au Rwanda. Les réalisations et la popularité de M. Kagame compliquent les efforts de l’opposition visant à faire baisser sa côte de popularité.

Mais le Rwanda est confronté à d’autres défis. Le pays dépend de l’aide étrangère à hauteur de 40 % de son budget. La BAD prévient que la suspension de fonds pourrait saper l’économie du pays. Déjà, les appels se font plus retentissant en direction de la Grande-Bretagne et des États-Unis - les deux principaux bailleurs de fonds – pour qu’ils usent de leur influence et insistent sur le respect des droits de l’homme et de la démocratie.

Reporters sans frontières affirme que la liberté de la presse est limitée car les organes de presse sont pour la plupart contrôlés par l’État. En outre, Hutus et Tutsis ne font pas forcément bon ménage 20 ans après le génocide. Par conséquent, des efforts restent à faire pour favoriser l’harmonie entre les deux ethnies.

Lors des nombreuses cérémonies organisées pour commémorer le vingtième anniversaire du génocide, l’accent est mis sur les crimes odieux commis. On demande pourquoi le reste du monde n’a pu intervenir. On discute du travail accompli par le Tribunal pénal international pour le Rwanda mis en place par l’ONU en 1994. Mais, il faut se souvenir aussi des progrès réalisés par le Rwanda et l’amélioration de la vie de la population. Ce sont ces avancées positives qui ont véritablement impressionné le reste du monde.  

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