Le Nigeria n’a pas besoin de nouveaux puits de pétrole

Afrique Renouveau: 
page 26
Nnimmo Bassey. Photo: Simon Strumse/Sosialistisk Ungdom
Nnimmo Bassey, est l’un des militants écologistes les plus connus d’Afrique, notamment pour son travail dans la région pétrolière du Delta au Nigeria. Dans les années 1980, Nnimmo Bassey était défenseur des droits de l’homme. Il fut emprisonné plusieurs fois dans les années 1990 par le gouvernement de feu le président Sani Abacha. Il a co-fondé et préside Friends of the Earth International (Les Amis de la Terre) et Environmental Rights Action. En 2009, il a été nommé, avec d’autres, héros de l’environnement par le magazine américain Time. Dans l’entretien qu’il a accordé à Afrique renouveau, Nnimmo Bassey explique la poursuite des manifestations contre la pollution pétrolière dans le delta du Niger, et pourquoi les habitants de cette région continuent de réclamer réparation.

Pour commencer, comment faire le point de votre combat dans la région du delta du Niger ?

C’est une très longue histoire. Le pétrole est exporté depuis 1958, mais la confrontation avec ceux qui veulent assujettir le delta remonte à bien avant.

Il y a eu une révolution dirigée par Isaac Adaka Boro dans les années 1960 et plus récemment, la résistance du peuple Ogoni sous la houlette de Ken Saro Wiwa [exécuté par le gouvernement de Sani Abacha] qui a débouché sur l’expulsion de Shell du pays Ogoni en 1993. Au début des années 1990, les manifestations de résistance pacifique se sont multipliées contre les activités polluantes des compagnies pétrolières, menées avec la bénédiction de collaborateurs au sein du gouvernement nigérian.

Vers 2006, l’équilibre du pouvoir s’est considérablement modifié dans la région avec une montée de la violence. Deux ans plus tard, la compagnie américaine Chevron a récupéré l’idée d’un accord avec les communautés locales dans un but de responsabilité sociale.

Quels sont les problèmes environnementaux liés aux catastrophes pétrolières ?

Le secteur pétrolier est polluant par nature. Les compagnies n’ont pas suffisamment le sens de leurs responsabilités. Les déversements sont presque quotidiens et une grande partie finit dans la terre, l’eau et l’atmosphère. L’empreinte de ces compagnies est partout autour des puits. Le rapport de l’UNEP sur le pays Ogoni permet de se faire une idée. En plus des marées noires, il y a la combustion du gaz, un processus lié à l’extraction. Outre les pertes financières qui s’élèvent à plus de deux milliards de dollars par an, la fumée émise peut entraîner des bronchites. Les émissions d’oxyde d’azote [elles aussi causées par la combustion] peuvent se transformer en pluies acides et affecter les populations, les récoltes et les bâtiments.

A qui la faute ? Au gouvernement ou aux compagnies pétrolières ?

L’état nigérian est le premier responsable, puisque c’est l’État qui autorise les compagnies à détruire l’environnement. Mais la pollution physique et les dégradations sont de la responsabilité des compagnies pétrolières.

Quelle a été la réaction du gouvernement et des compagnies pétrolières face à l’activisme dans le delta ?

La réponse du gouvernement a toujours été répressive. Actuellement, le mouvement vers plus de justice dans la région reste très limité. Parmi les réponses apportées, il y a la loi sur l’Industrie pétrolière, qui offrira aux travailleurs de meilleures conditions de travail. La proposition du sénateur Bukola Saraki destinée à rendre les lois sur les déversements pétroliers plus sévères est un signe que les choses pourraient réellement changer.

Ou en est la loi sur les Industries pétrolières ?

Cette loi n’a pas été votée. Nous pensons qu’un accord en ce sens est nécessaire et qu’il doit prévoir un fond pour les communautés.

Les Nigérians sont-ils sensibles à la lutte contre les catastrophes écologiques ?

Les gens ont conscience qu’il faut s’opposer à l’impunité sur les territoires où ils résident. Ils le font déjà depuis des années. Mais les conditions de vie catastrophiques dans lesquelles vivent certains affectent leur capacité à résister. Les populations espèrent donc que les choses changeront et que le gouvernement leur accordera plus d’attention. Je pense que la création d’un ministère chargé du delta du Niger, ne vaut pas grand-chose. La Compagnie pétrolière nationale du Nigéria joue avec les émotions des gens. Ce genre de décision crée une bureaucratie supplémentaire et diminue les perspectives de progrès.

En 2009 vous avez soumis une proposition dont l’objectif était de construire le Nigeria de l’après-pétrole. Que devient-elle ?

Cette proposition a été faite dans le cadre de l’Initiative nigérianne pour la transparence de l’industrie extractive (Nigerian Extractive Industry Transparency Initiative) et jusqu’à présent nous n’avons pas reçu de réponse officielle. Mais à en juger par les déclarations de certains responsables, il semble que les dirigeants nigérians commencent à trouver eux aussi qu’il faut entrer dans une phase que je qualifierais de post-pétrolière.

Pour nous le Nigeria peut mettre un terme aux projets d’exploration et d’extraction de pétrole. Car si l’objectif est la recherche de nouveaux revenus, il faut savoir que le Nigeria aujourd’hui doubler ses revenus pétroliers sans forer un seul puits de plus. De notre point de vue, ce pays a autant de pétrole volé que de pétrole officiellement vendu sur le marché. Ce que doit faire le gouvernement, c’est mettre un terme au vol de pétrole, qui n’est pas le fait des habitants des régions concernées, mais d’une mafia internationale qui compte en son sein des Nigérians haut placés.

En mai [2013], le Ministre des Finances a déclaré au Financial Times qu’il estimait à 400 000 le nombre de barils de brut volés chaque jour au Nigeria. Quand les dirigeants nous disent que nous avons encore 41 ans de pétrole devant nous, c’est tout bonnement une fiction, car si vous ignorez combien de pétrole on vous enlève, vous ignorez aussi ce qu’il vous reste. Le Nigeria pourrait faire beaucoup mieux en tournant le dos au pétrole.

Comment la décision de poursuivre Shell devant la justice aux Pays-Bas a-t-elle été prise ?

Nous avons poursuivi plusieurs compagnies pétrolières, dont Shell. Par exemple en 2005, il y a eu cette affaire contre cette compagnie sur la question des torchères de gaz. Un jugement a été rendu par la haute cour de Benin City qui considérait que les torchères de gaz violaient les droits des habitants et la constitution du Nigeria. Il nous avait semblé nécessaire de faire juger cette affaire sur place, afin que les actionnaires sachent d’où provenait l’argent dont ils disposaient.

Aujourd’hui qu’est-ce qui a changé ?

Le gouvernement a annoncé une amende de cinq milliards de dollars contre Shell pour le déversement de pétrole de septembre 2011 à Bonga. Il a aussi annoncé une autre amende contre Chevron, de trois milliards de dollars, pour le déversement de pétrole de janvier 2012. C’est la question du deux poids, deux mesures : si les compagnies peuvent échapper à toute sanction au Nigeria, il faut les mettre face à leurs responsabilités précisément là où ils sont forcés de faire plus attention.

Où en est le militantisme dans la région ?

Le militantisme a diminué dans cette région.

Quelles leçons les autres pays africains producteurs de pétrole peuvent-ils tirer de ce qui se passe dans le delta du Niger ?

Dans le travail de coordination que j’effectue pour Oil Watch International, j’essaie de mettre en garde les pays qui débutent tout juste dans ce secteur en leur rappelant qu’il y a 54 ans, au Nigeria, il y avait beaucoup d’espoir [de prospérité] au sein des communautés. Aujourd’hui, ces espoirs et les rêves qui allaient avec ont été brisés. Ces pays ne doivent donc pas s’attendre à ce que ce soit différent pour eux. Au Ghana déjà, avant même la première livraison officielle de brut, il n’y a pas eu moins de trois déversements de pétrole en haute mer.