L’accès à Internet n’est plus un luxe

La fibre optique pourrait propulser l’Afrique vers le futur
Afrique Renouveau: 
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Des élèves préparant leurs devoirs chez eux, Le Cap, en Afrique du Sud. Photo: Nikki Rixon

Le jour se lève sur Nairobi, la capitale du Kenya. Les embouteillages sur Ngong Road, l’une des principales artères de la ville, s’étendent sur des kilomètres, tandis que les matatus (taxis collectifs), bus et voitures tentent de se frayer un chemin dans le quartier des affaires. Au dernier étage du complexe Bishop Magua Centre, qui borde Ngong Road, Antony Njoroge, fondateur de RevWeb une société de développement de logiciels au niveau local,.s’est déjà mis à l’ouvrage et tape à l’ordinateur, une tasse de café chaud à portée de main. Il est le, Anthony Njoroge travaille à l’iHub, un espace de travail ouvert aux développeurs, concepteurs et autres métiers du logiciel qui est l’une des plate-formes technologiques les plus connues d’Afrique. Quatre ans à peine après sa création, l’iHub compte plus de 13 000 membres en ligne et hors ligne, a accueilli près de 500 événements et hébergé plus de 50 sociétés.

La croissance de l’iHub reflète la forte progression des technologies de l’information et de la communication (TIC) au Kenya ces 15 dernières années. La révolution numérique a commencé en 1999 avec l’arrivée sur le marché des opérateurs de téléphonie mobile (devenu Zain, puis Bharti Airtel) et de Safaricom. En 2001, la Commission des communications du Kenya faisait état d’une « extraordinaire augmentation du nombre d’abonnés, qui atteignait 330 000 ». Rétrospectivement, ce chiffre paraît dérisoire en 2013, cette même commission signalait 30 millions d’abonnés.

Même tendance sur tout le continent : le taux de pénétration de la téléphonie mobile est passé de 1 % en 2000 à 54 % en 2012. Il y a actuellement plus de 754 millions de connexions en Afrique subsaharienne et plus de 35 opérateurs sur le continent. Plusieurs pays, dont les Seychelles, la Tunisie, le Maroc et le Ghana affichent un taux de pénétration qui dépasse 100 %. La Tunisie, avec 120 %, compte 10,8 millions de téléphones portables de plus qu’elle n’a d’habitants.

Il ne fait aucun doute que l’infrastructure mobile est devenue aussi indispensable que l’infrastructure routière ou énergétique pour les économies nationales. Dans certains pays africains, outre les services de téléphonie et d’accès Internet, les réseaux mobiles facilitent davantage les transactions financières des petites entreprises banques. Au Kenya, le système de transfert de fonds par SMS, M-pesa, déplace quotidiennement plus de 24 millions de dollars, et environ 8,8 milliards par année (soit 40 % du PIB national) grâce à son réseau de 17 millions d’utilisateurs. Au Zimbabwe, EcoCash dirigé par Econet Wireless, a séduit 2,3 millions d’abonnés 18 mois à peine après son lancement en septembre 2011, et supplanté tous les comptes bancaires nationaux traditionnels. Selon le cabinet de conseil international, Global Strategic Marketing Alliance, plus d’un million de ces comptes sont actifs et transfèrent chaque mois près de 200 millions de dollars vers la plate-forme EcoCash.

La période 2005-2010 correspond à la seconde vague de la révolution numérique africaine, lorsque le continent s’est connecté au reste du monde grâce aux câbles sous-marins en fibre optique. Ces câbles ont considérablement augmenté la capacité de transmission des données et réduit le temps et les coûts de transmission. Avant la fibre optique, les fournisseurs Internet dépendaient de la connexion par satellite, pour un coût mensuel de 2 300 dollars pour une connexion de base. Avec la fibre, ils disposent du même service pour moins de 100 dollars. C’est cette vague qui a permis aux plate-formes technologiques comme l’iHub kényan, le Kinu tanzanien, le CcHUb nigérian et le JoziHub à Johannesburg de voir le jour.

Seize câbles sous-marins relient désormais l’Afrique aux Amériques, à l’Europe et l’Asie. À l’exception de l’Érythrée et du Sahara occidental, tous les pays côtiers disposent de stations d’atterrissage des câbles, multipliant par trois la capacité du réseau Internet en Afrique ces trois dernières années. Un seul câble peut rejoindre plusieurs stations. À titre d’exemple, le câble Seacom dessert le Kenya, la Tanzanie, le Mozambique et l’Afrique du Sud.

En Afrique, le nombre d’utilisateurs a augmenté sept fois plus vite en moyenne que dans le reste du monde, affichant une croissance de 3 600 % entre 2000 et 2012, avec 167 millions d’utilisateurs, selon les données du site Internet World Statistics, qui enregistre l’usage d’Internet et des réseaux sociaux. Au Kenya, pays où la croissance de l’usage d’Internet a été la plus forte d’Afrique, la Commission des communications affirme que les utilisateurs sont passés de 200 000 en 2000 à plus de 19,6 millions fin 2013, soit une hausse stupéfiante de 9 700 %.

Malgré ces chiffres soient , le chemin n’était pas sans embûches. Dans le cas de l‘Afrique du Sud, le pays attend, l’installation de quatre nouveaux câbles optiques pour se connecter au reste du monde et accroître sensiblement sa capacité. Toutefois, les acteurs du secteur sont sceptiques quant à la réelle utilité de ces câbles, notamment en raison des problèmes de connectivité.

« Si ces câbles vont certainement maximiser l’offre, ce qui réduira les coûts des capacités internationales, je ne pense pas que cela changera grand-chose pour la plupart des utilisateurs en Afrique australe vu que les dépenses incombent principalement au marché intérieur », explique Mark Simpson, directeur général de Seacom, société spécialisée dans les réseaux de fibre optique sous-marins, à Africa in Fact, magazine de l’ONG Good Governance Africa.

En Afrique du Sud, le problème ne réside pas dans la capacité mais plutôt dans la connectivité. Une fois reliés à la côte, les câbles doivent encore rejoindre les foyers et les entreprises. Bien qu’un réseau national de fibres optiques soit actuellement en construction, les lignes n’ont pas encore atteint le « dernier kilomètre », concrètement, la connexion physique aux foyers et aux entreprises.

Telkom, l’opérateur de télécommunications national, l’unique société chargée de cette dernière étape, est responsable du retard, indique Africa in Fact. Les consommateurs attendent généralement des mois avant l’installation des lignes. Ce problème ne touche pas uniquement l’Afrique du Sud. En Zambie, par exemple, les loges de safari, essentielles au secteur touristique du pays, bénéficient rarement d’une connexion Internet par satellite fiable, même près des métropoles.

Leo Mutuku, chef du Data Science Laboratory de l’iHub, confirme que l’installation de ces derniers kilomètres est un enjeu majeur, surtout en dehors des zones urbaines où il est véritablement difficile d’accéder à l’Internet haut débit. « La plupart des gens vivant à moins de 25 km d’un câble optique y ont probablement accès [à Internet] car il passe par leur village pour atteindre la ville suivante », révèle Mutuku, avant d’ajouter que les fournisseurs Internet ne trouvent aucune intérêt à investir activement pour connecter chaque foyer.

Sans soutien financier privé pour l’installation du dernier kilomètre, notamment dans les campagnes africaines, le rôle du gouvernement en tant qu’investisseur dans le réseau de fibre optique est fondamental. Néanmoins, les gouvernements africains n’ont pas favorisé la création d’un environnement propice en adoptant des lois adéquates.

« C’est, avant tout, la lenteur du processus réglementaire qui entrave cet accès », explique Arthur Goldstuck, analyste sud-africain de l’industrie des TIC. « Si les directives tardent, il en va de même pour la réglementation ».

Africa in Fact précise que les directives sud-africaines englobent la suppression du monopole de Telkom sur le réseau de téléphonie fixe, l’établissement d’une véritable réglementation pour le dégroupage de la boucle locale laissant aux autres fournisseurs un accès direct aux centrales de Telkom et une meilleure gestion du spectre électromagnétique pour la transmission des signaux radio et TV sans fil.

Les gouvernements africains tardent à adopter les lois relatives au développement et à l’exploitation des infrastructures des TIC. Le Nigéria, par exemple, est régi par des lois archaïques. Actuellement, ses TIC sont gérées par trois textes principaux : le National Mass Communication Policy de 1990, le National Telecommunications Policy de 2000 et le National Policy for Information Technology de 2000.

Par contre, la Tunisie est l’un des pays les plus avancés en matière de TIC : une position remarquée lors de son utilisation massive des réseaux sociaux pour chasser l’ancien président Zine el-Abidine Ben Ali en 2011. D’après Internet World Stats, les Tunisiens font partie des plus grands utilisateurs de Twitter et de Facebook au monde, avec un taux de pénétration d’Internet de plus de 41 % en 2012. En outre, l’infrastructure Internet du pays est relativement moderne : deux connexions souterraines le relient à la Libye et à l’Algérie, et trois câbles sous-marins à l’Europe. Toutefois, la connectivité et l’accès Internet sont réservés aux populations côtières.

L’Afrique, comme d’autres régions, est menacée par des problèmes de sécurité et de confidentialité. S’efforçant d’élaborer un projet de loi habilitant, l’Union africaine a élaboré en 2011 une convention sur la cybersécurité afin d’offrir un texte de loi encadrant « l’organisation des transactions électroniques, la protection des données personnelles, la promotion de la cyber-sécurité, l’e-gouvernance et la lutte contre la cybercriminalité ». L’instance continentale s’efforce actuellement d’obtenir la ratification de la convention mais se heurte à des réticences de la part des organisations de la société civile qui perçoivent cette convention comme une atteinte à la liberté d’expression et à la vie privée des citoyens. Certaines de ses dispositions pourraient également perturber les opérations des fournisseurs Internet et des entreprises en ligne. En janvier dernier, le vote de ratification a été reporté sine die.

Malgré une croissance incomparable en matière de téléphonie et d’accès Internet au cours de la dernière décennie, l’Afrique demeure en retrait. En 2012, seulement 15 % de sa population disposait d’un accès Internet, soit le taux le plus faible au monde. Cependant, des investissements continus en infrastructures, la baisse des prix, la hausse des revenus et les facteurs démographiques favoriseront une croissance bien plus soutenue dans les dix prochaines années.

Steve Song, militant pour une meilleure connectivité en Afrique, a déclaré à Africa in Fact : « L’accès à Internet n’est plus un luxe. Il profite à tous. Pour le paysan comme pour la grande entreprise, c’est un outil efficace à tous points de vue. Il peut encourager une meilleure gouvernance grâce à une meilleure communication et une transparence accrue. Il peut promouvoir la santé publique, l’éducation, améliorer l’ensemble des services. Et surtout, il invite à l’innovation, à la présentation d’idées et d’opportunités nouvelles pour chacun. » 

Joel Macharia est un entrepreneur et consultant en technologie et en médias numérique à Nairobi, Kenya.