« Seule notre voix collective sera entendue »

Entretien avec Kumi Naidoo, directeur général de Greenpeace International
Afrique Renouveau: 
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Kumi Naidoo se bat pour l’environnement, le développement et l’autonomisation des populations.  Photo: Greenpeace
De sa lutte contre l’apartheid et la pauvreté dans son pays natal, l’Afrique du Sud, à la direction de Greenpeace, une des organisations environnementales les plus influentes du monde, Kumi Naidoo perçoit une continuité plus qu’une divergence. « Un militant est un militant », explique-t-il à Afrique Renouveau. À quelques mois de la Conférence des Nations Unies sur le développement durable de juin 2012 — également baptisée « Rio +20 » — nous avons demandé à M. Naidoo, qui a été nommé directeur général de Greenpeace International en 2009,
de nous livrer ses réflexions sur quelques-unes des questions les plus urgentes qui touchent l’Afrique.

Afrique Renouveau Il y a vingt ans, le premier sommet de Rio soulignait que la protection de l’environnement et le développement économique étaient des priorités complémentaires plutôt qu’opposées. Quelle a été l’importance de ce changement de perspective ?

Kumi Naidoo Rio 1992 a mis fin à la fausse dichotomie entre environnement et développement. Les États présents s’étaient engagés à faire en sorte que le développement profite à tous, y compris aux générations futures. Cela a constitué une étape décisive et reste notre véritable défi au niveau mondial : assurer des conditions de vie décentes à tous dans les limites écologiques que la planète nous impose.

Des accords clés sur l’environnement, comme le Protocole de Kyoto et le Protocole sur l'accès et le partage des avantages, ont été conclus depuis Rio. L’année dernière, les investissements dans les énergies renouvelables ont dépassé pour la première fois les investissements dans les vieilles énergies fossiles. 

À Rio [2012], les États doivent écouter les peuples, pas les pollueurs. Ils manqueront sinon à leurs obligations. Un groupe d’acteurs très réduit mais très puissant profite de l’actuel statu quo destructeur qui freine tout progrès.

Pour être crédible, Rio +20 doit prôner une révolution énergétique fondée sur l’énergie renouvelable et le rendement énergétique et fournissant un accès universel à l’énergie. Les États et les entreprises doivent s’engager en faveur de la déforestation zéro d’ici à 2020 et les États doivent doter le Programme des Nations Unies pour l’environnement du statut d’institution spécialisée.

AR Rio +20 cherchera à populariser la notion d’« économie verte ». Qu’est-ce que cela pourrait signifier pour l’Afrique ?

KN L’économie verte équitable dont nous voulons est une économie qui fournit des moyens d’existence durables pour tous, tout en respectant les limites écologiques — les limites de notre planète. Dans une économie véritablement verte, l’économie sera un mécanisme permettant d’atteindre des objectifs sociaux, et la croissance économique pour la croissance économique ne sera plus un but en soi. 

L’économie verte n’est pas seulement une chance pour les pays africains, mais un impératif. L’Afrique est en première ligne des changements climatiques. On peut déjà en constater les effets : sécheresses, conflits dans des régions comme la corne de l’Afrique, migrations croissantes, sécurité alimentaire compromise… Nous ne pouvons plus nous permettre de croiser les bras et de rester simples spectateurs.

Les changements climatiques peuvent représenter une chance pour l’Afrique; ils n’ont pas à rester une menace. Il existe d’énormes possibilités de mise en place de nouvelles industries dans toute l’Afrique. Nous sommes dotés de vastes sources d’énergies renouvelables comme le soleil et le vent. Cette richesse est tout simplement étonnante. En Afrique du Sud, 149 000 emplois directs pourraient être créés d’ici à 2030, soit 38 000 de plus que les projections du gouvernement. C’est là le genre de mesure décisive — bénéficiant aussi bien à la planète qu’aux plus pauvres— qu’une économie verte pourrait permettre.

AR La désertification et la dégradation des sols constituent de graves préoccupations en Afrique. Font-elles l’objet de suffisamment d’attention dans les débats internationaux sur le développement durable ?

KN Non, on ne leur accorde pas suffisamment de poids. Vous pouvez le constater quand vous voyez le budget et les moyens pitoyables dont dispose la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification. Greenpeace réclame une agriculture durable qui travaille avec la terre plutôt que contre elle, qui évite sa dégradation. Greenpeace agit dans les forêts — y compris avec les peuples autochtones — pour montrer que le développement est possible sans déforestation et sans dégradation. De même, sans gouvernance adaptée — sans plans d’occupation des sols — sans réglementations et sans mesures d’application, le problème de la désertification ne peut pas être adéquatement combattu.

AR Lors des conférences internationales sur l’environnement, les représentants africains évoquent souvent la nécessité d’un soutien financier qui les aide à s’adapter et à faire évoluer la situation. Qu’en pensez-vous?

KN La protection sociale et environnementale a besoin de plus d’argent ; il est grand temps que les États le fournissent. Les pays développés n’ont pas tenu bon nombre de leurs promesses d’aide. Cela est honteux, en particulier quand vous considérez les sommes considérables qu’ils ont su trouver sans difficulté quand ils ont décidé de renflouer les caisses de leurs banques rapaces.

AR Est-ce que l’Afrique peut jouer un rôle autre que celui de simple spectateur dans les débats internationaux sur les changements climatiques ?

KN La tragédie, dans cette situation, pour quelqu’un comme moi —qui vient d’Afrique — est que les gens qui sont les moins responsables du chaos climatique sont les premiers à en payer le prix, et un prix très lourd. Les changements climatiques contribuent à créer en Afrique encore plus de déserts, de famines et de pénuries d’eau.

Notre continent doit jouer un rôle de premier plan dans les négociations internationales, à l’échelle nationale et régionale. Nos dirigeants politiques doivent comprendre et accepter que les mesures prises par d’autres pays ont des conséquences pour leur propre peuple dans leur propre pays, et il leur faut être clairs et ne pas compromettre notre droit à un avenir.

AR De quelle manière la gestion de l’environnement au niveau mondial peut-elle être renforcée ?

KN Aujourd’hui, les lacunes en matière de gouvernance créées par la mondialisation laissent le champ libre aux abus commis par des entreprises. À Rio 2012, les États présents doivent décider ensemble de mettre au point un instrument mondial qui rende les grandes sociétés transnationales entièrement
responsables de tout dégât social ou environnemental qu’elles peuvent provoquer. Les États africains doivent aussi être les premiers à demander l’adoption de solides mesures de réglementation et de contrôle des marchés financiers et de restrictions contre les spéculateurs et les produits spéculatifs, afin de mettre fin aux pratiques nuisibles qui entraînent la hausse constante des prix des ressources et des produits de base ainsi que l’épuisement rapide des ressources naturelles, lequel a souvent des conséquences dramatiques pour les plus pauvres et les économies de petite taille.

AR Que se passera-t-il si les négociateurs ne parviennent pas à se mettre d’accord sur un instrument qui succède au Protocole de Kyoto, dont le but est de limiter les émissions de « gaz à effet de serre » nuisibles à la couche d’ozone de la planète ?

KN La réponse est très simple : ils admettront alors que les États et les dirigeants politiques sont des somnambules qui nous mènent à une crise de proportions épiques, mettant grandement en danger l’avenir et la vie de nos enfants et de nos petits enfants.

Dans le monde, de nombreux citoyens, particulièrement les jeunes — je sais que ma propre fille pense comme cela — sont totalement dégoûtés par le manque de volonté politique des États, qui refusent de répondre à la plus grande menace à laquelle notre planète fait face en mettant en place un processus adéquat assorti d’échéances fixes.

AR Est-ce que les Etats africains devraient s’occuper plus sérieusement de leurs propres peuples ?

KN Une vraie révolution ne pourra commencer que quand les États se mettront à écouter leur peuple et pas les pollueurs. Il n’est plus possible de continuer à saper le pouvoir du peuple. L’action de nos frères et sœurs d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient en est un parfait exemple. Ce que l’histoire nous a appris est que, en fin de compte, il faut que les citoyens réfléchis et responsables s’expriment pour surmonter l’inaction. S’il y a une chose que j’ai apprise au sujet des grands changements systémiques, c’est ce qui suit : sans des hommes et des femmes décents pour dire que cela suffit, et qui sont prêts à aller en prison pour cela, le système ne changera pas. 

Il existe une forte société civile dans toute l’Afrique et elle ne fait que se renforcer. Les évènements récents, pas seulement en Afrique du Nord mais aussi à travers le continent, ont montré le pouvoir des peuples. Nous devons dépasser l’approche en solo et travailler ensemble et faire entendre nos voix dans tous les secteurs : ceux de l’environnement, des droits de l’homme, de la santé, de l’éducation, etc. Seule notre voix collective sera entendue.