‘Des raisons d'être optimiste’

Cinquante ans d’indépendances africaines selon Cheick Sidi Diarra, Conseiller spécial des Nations Unies pour l’Afrique.
Afrique Renouveau: 
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Cheick Sidi DiarraPhoto: ONU Afrique Renouveau / Marlene Tremblay-Gervais

Le Bureau du Conseiller spécial des Nations Unies pour l'Afrique a été créé en 2003 en vue de soutenir l'effort international autour des enjeux du développement et de la sécurité en Afrique. Ce soutien passe notamment par le Nouveau Partenariat pour le développement de l'Afrique (NEPAD), la feuille de route de l'Union africaine pour le progrès économique, social et politique du continent. A la tête du Bureau, le malien Cheick Sidi Diarra est un interlocuteur tout indiqué pour évoquer les progrès et les défis de l'Afrique, 50 ans après la grande vague des indépendances. Afrique Renouveau l'a rencontré.

Lorsque les pays africains accédaient à l'indépendance, leurs échanges se faisaient essentiellement avec leurs anciennes puissances coloniales, dont ils recevaient en outre l'essentiel de leur aide financière. Cinquante ans après, les économies africaines sont-elles devenues plus indépendantes ?

C'est l'un des aspects les plus délicats de l'évaluation des indépendances africaines. Sur le plan politique, des progrès considérables ont été réalisés depuis les années 60. Tous les pays africains ont accédé à l'indépendance, soit à travers des luttes de libération soit à l'issue d'un processus de négociation.

C'est en matière de progrès économique et social que la situation est plus nuancée. Le commerce intra-africain représente seulement 9% du commerce total de l'Afrique avec la communauté internationale. Et les échanges de l'Afrique ne représentent que 3% du commerce mondial. Nous n'avons guère progressé dans ce domaine. L'Afrique a même perdu du terrain car la valeur des produits de base de l'Afrique a chuté depuis l'indépendance. Les prix de ces produits ne sont pas fixés par les Africains. Ils sont fixés ailleurs.

Le système financier n'a pas été conçu de manière à permettre l'intégration de l'Afrique dans les mécanismes financiers internationaux. Les transactions financières de l'Afrique ne représentent que 0,87% des transactions financières mondiales, soit rien du tout.

L'absence de progrès économique a ses conséquences sociales. Dans le Rapport sur le développement humain [publié chaque année par le Programme des Nations Unies pour le développement], on voit que la plupart des 20 pays qui ont eu les résultats les moins bons en matière de développement sont des pays africains.

Les causes de la situation actuelle sont multiples. L'économie est peu diversifiée. Ces pays sont producteurs de produits de base, mais ne les transforment pas. La valeur ajoutée à ces produits est ajoutée ailleurs. Et il n'y a guère de lien entre les industries extractives qui prédominent dans de nombreux pays et le reste de l'économie. Il n'y a donc pas de répercussions positives.

En moyenne, 80% de la main-d'œuvre se trouve dans les zones rurales. Bien que cette main-d'œuvre travaille toute l'année, elle ne produit qu'une fraction de ce qu'un fermier en Europe ou en Amérique produit sur la même superficie car elle n'a pas d'engrais, les semences ne sont pas de bonne qualité ou elle n'a simplement pas le savoir-faire nécessaire pour produire mieux.

Et l'infrastructure fait défaut, qu'il s'agisse des technologies de l'information et des communications, des routes et chemins de fer ou autres.

Il y a toutefois de nombreuses raisons d'être optimiste au sujet de l'Afrique. La première est le capital humain du continent. La population de l'Afrique a atteint un milliard de personnes. Les jeunes en représentent au moins 60%. Ces jeunes aspirent exactement au même bien-être que quiconque sur cette planète. Les jeunes Africains ont été formés dans les meilleures universités du monde. L'Afrique n'a qu'à se doter de politiques pour les retenir, pour créer un environnement propre à leur permettre de rester sur place et d'aider à construire le continent.

Les ressources naturelles, Dieu merci, sont toujours là. Il s'agit maintenant d'élaborer des politiques pour profiter de la valeur ajoutée. Il faut mettre en place un cadre juridique pour attirer davantage d'entreprises, et compter de moins en moins sur l'aide publique au développement.

Quelques actions s'imposent donc : réaménagement des institutions, création d'infrastructures, adoption de bonnes politiques… Mais il nous faut surtout de bons dirigeants. Une fois que nous aurons de bons dirigeants, les jeunes suivront.

For agriculture — the mainstay of most African economies — to become more sustainable and productivePour que l'agriculture — pilier de l'économie dans la plupart des pays africains — devienne viable et productive, les gouvernements devraient consacrer au moins 10% de leur budget à ce secteur, soutiennent les promoteurs du NEPAD.
Photo: Photo ONU / Milton Grant

Pendant des décennies après l'indépendance, les politiques économiques appliquées par les pays africains émanaient généralement de l'extérieur. Dans quelle mesure le Nouveau Partenariat pour le développement de l'Afrique (NEPAD), conçu par les dirigeants africains, représente-t-il un tournant ?

Le premier tournant, c'est l'appropriation du processus, et son corollaire, le sens des responsabilités. Tant que la communauté internationale élaborait les programmes pour l'Afrique, souvent sans même un apport concret des pays africains, ils ne produisaient guère de résultats. La situation s'est même aggravée, ce qui avait conduit à l'ajustement structurel dans les années 90.

L'avantage du NEPAD, c'est que les dirigeants africains eux-mêmes se le sont approprié. S'ils échouent, ils en sont responsables. S'ils réussissent, ce que je souhaite, ce programme sera salué et soutenu par la communauté internationale.

Les Africains mettent en place des politiques sectorielles et des projets sectoriels. Par exemple, dans l'agriculture. Ils savent comment rendre l'agriculture viable et productive. Le taux de croissance de l'agriculture devrait être d'au moins 6% par an. On devrait investir 10% du budget national dans l'agriculture. Ce sont là les objectifs. Les moyens ont été définis. On passe maintenant des projets continentaux aux projets spécifiques aux pays. L'Agence de planification et de coordination du NEPAD a été ainsi amenée à conclure des pactes avec les pays africains, engagement que le gouvernement concerné prend volontairement concernant l'agriculture.

Ils font exactement la même chose dans le domaine de la santé. Ils font exactement la même chose avec les infrastructures. C'est bien, car c'est du concret.

Les priorités du NEPAD s'inspirent des Objectifs du Millénaire pour le développement. Lorsqu'on met les deux ensemble, on obtient quelque chose de très solide, un programme lancé par les pays africains, mais qui bénéficie du soutien de l'Organisation des Nations Unies. Donc, au moins au niveau des politiques, un changement s'est opéré. C'est une initiative locale, entièrement conçue par les dirigeants africains.

Quelle réflexion faites-vous de ce que l'Afrique a appris s'agissant du type de dirigeants dont elle a besoin ?

L'Afrique a connu trois types de dirigeants. Le premier était celui des "pères de l'indépendance". Leur rôle était de maintenir la cohésion de la nation car la plupart des pays africains sont multiethniques. La communauté, la tribu et le groupe ethnique l'emportaient souvent sur la notion de nation. Aussi, se sont-ils donné pour responsabilité de consolider l'intégrité territoriale et l'édification de la nation. Ils ont fait ce qu'il fallait faire : consolider l'intégrité territoriale et poursuivre l'action en faveur de l'indépendance du reste des colonies africaines.

Le deuxième groupe de dirigeants comprend ceux qui sont arrivés au pouvoir en violant les constitutions nationales et en profitant du mécontentement social provoqué par les programmes d'ajustement structurel. Il s'agit, la plupart du temps, de militaires. L'histoire a montré qu'ils ont presque tous échoué, car l'état de droit était inexistant, les droits de l'homme n'étaient pas respectés, les principes fondamentaux de la démocratie faisaient défaut et la plupart d'entre eux étaient simplement corrompus.

Puis il y a une troisième génération de dirigeants. C'est une nouvelle génération qui monte dans certains pays africains. Ils font preuve de clairvoyance. Ils sont jeunes. Ils sont solides. Et ils savent comment mobiliser leur peuple. Je n'en citerai aucun, pour ne pas faire de jaloux. En fait, je vais en citer un, qui n'est plus au pouvoir : Alpha Oumar Konaré [ancien Président du Mali et de la Commission de l'Union africaine].

Ils ont une vision d'avenir. Ils ont des aspirations pour leur peuple. Ils ont besoin d'appui, pour montrer qu'une bonne conduite des affaires publiques porte des fruits. Ils ont besoin d'un appui solide de la communauté internationale.

For agriculture — the mainstay of most African economies — to become more sustainable and productiveGrains de café, l'une des cultures d'exportation de l'Afrique : "La valeur des produits de base de l'Afrique a chuté depuis l'indépendance."
Photo: Photo ONU / Martine Perret

S'agissant de la communauté internationale, comment peut-elle mieux appuyer l'Afrique ?

Il n'y a qu'une chose. Le reste du monde doit changer la manière dont il perçoit l'Afrique. Il ne doit pas voir l'Afrique seulement comme un continent qui de tout temps dépend de l'aide et de l'appui de la communauté internationale. Il doit voir l'Afrique comme un continent qui a d'énormes potentialités.

Dans les années 70, si vous vous en souvenez, la Chine était perçue comme une menace pour le reste du monde. Les dirigeants chinois ont toutefois réussi, dans les années 80, à changer la donne. Alors qu'on voyait en elle la menace du communisme, les gens ont commencé à découvrir la Chine en tant que marché potentiel pour la consommation, pour la production. Lentement, mais sûrement, les investisseurs ont changé leur façon de voir et leur attitude, reconnaissant en la Chine un pays de possibilités et de potentialités.

C'est ce qui doit arriver en Afrique. Il s'agit de ne pas voir l'Afrique seulement comme un fardeau, mais de voir l'Afrique comme un potentiel, en termes de consommateurs, de production de produits de base mais aussi de possibilités de transformation et de traitement.

Le mot de la fin ?

Ces 50 ans d'indépendance représentent une période très courte dans la vie d'une nation. Mais c'est une période suffisante pour évaluer le chemin parcouru, la situation actuelle et les perspectives d'avenir.

Jamais auparavant nous n'avons eu une telle possibilité d'influer sur les événements sur la scène internationale. Nous avons l'occasion de créer un environnement favorable aux entreprises. Nous avons l'occasion d'assurer à chaque Africain la dignité et le respect qu'il mérite. Nous avons l'occasion d'avoir une vision d'avenir. Il est temps de saisir cette occasion.