Investisseurs étrangers cherchent consommateurs africains

Au delà des matières premières, distribution et services attirent les investisseurs étrangers
Afrique Renouveau: 
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A shopping mall in Kampala, UgandaUn centre commercial à Kampala, en Ouganda. De plus en plus d'investisseurs étrangers s'intéressent au nombre grandissant de consommateurs solvables sur le continent.
Photo : Panos / Mikkel Ostergaard

Surprise et incrédulité. Telles sont, début 2010, les réactions suscitées par une annonce inattendue de la compagnie américaine Wal-Mart. En faisant alors état de son intention d'acquérir la sud-africaine Massmart, pour 4,2 milliards de dollars, la plus importante chaîne de grande distribution du monde a, il est vrai, rompu avec une tendance dominante. En Afrique, les investisseurs étrangers se dirigent en priorité vers les richesses du sol et du sous-sol. Les bénéfices sont supérieurs. En effet, ce sont les industries extractives, et le secteur pétrolier en particulier, qui ont bénéficié de la croissance des investissements étrangers directs (IED) sur le continent au cours de la décennie écoulée (voir Afrique renouveau, janvier 2005).

Un rapport* de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED) révèle que, que à l'image de Wal-Mart, un nombre croissant de grands investisseurs parient sur la plus importante des richesses dont dispose le continent : les Africains eux-mêmes.

D'ailleurs, en dépit de l'intérêt qu'elle a suscité, l'incursion africaine de Wal-Mart reste loin des sommets. En décembre 2010, le géant américain a finalement acquis 51 % (seulement) du capital de Massmart, pour 2,5 milliards de dollars. Ce qui classe cette opération au second rang des grandes transactions effectuées sur le continent, dans un secteur autre que celui des ressources naturelles. Elle est devancée par celle conclue fin mars 2010, par la compagnie de télécommunication koweïtienne Zaïn, qui a vendu ses actifs africains au groupe indien Bharti, pour la somme record de 10,7 milliards de dollars (voir Économie : l'essor des technologies de l'information).

Le rapport de la CNUCED note que malgré la récente baisse des investissements étrangers directs en Afrique (voir graphique), "le secteur des télécommunications est devenu le premier bénéficiaire des apports d'IED." Partout sur le continent, d'importantes opérations financières impliquant de grandes sociétés étrangères sont devenues chose courante dans des secteurs considérés, il y a peu encore, sans intérêt. Nestlé, la multinationale suisse de l'alimentation, a annoncé son intention d'investir 1 milliard de dollars d'ici à 2013 dans divers pays africains, dont la République démocratique du Congo, le Nigéria et l'Angola. Il y a moins de deux ans, son grand concurrent, la société française Danone, a acquis Clover, la principale compagnie de produits laitiers d'Afrique du Sud.

Ces développements appellent "une réévaluation des IED en Afrique à mesure que se dessine un nouveau paysage," affirme le rapport de la CNUCED. L'augmentation des investissements dans les infrastructures, les services et le commerce de détail devrait bénéficier aux économies africaines. À la différence des industries extractives, les investissements dans le secteur de la consommation mènent plus souvent à la création d'emplois tout en stimulant les dépenses des ménages.

Mine worker in Burkina FasoUn mineur au travail au Burkina Faso. Les investissements étrangers dans les pays les moins avancés d'Afrique vont majoritairement dans les secteurs minier et pétrolier.
Photo : Reuters / Katrina Manson

Les bénéfices de la croissance

Derrière l'intérêt nouveau des investisseurs pour les secteurs jusque là négligés, il y a une explication principale : la montée en puissance des classes moyennes en Afrique. Diverses recherches suggèrent que le nombre d'Africains pouvant s'offrir davantage que des produits de première nécessité augmente rapidement. Un rapport**, publié par le cabinet d'experts-conseil McKinsey, estime que tout comme l'Inde, l'Afrique compte environ 50 millions de ménages appartenant à la classe moyenne (c'est-à-dire disposant d'un revenu annuel d'au moins 20 000 dollars). Une étude de l'Agence française de développement affirme pour sa part qu'un Africain sur 10 est déjà un consommateur solvable.

L'essor des classes moyennes est lié aux bonnes performances économiques d'un grand nombre de pays africains depuis la fin des années 1990. Depuis lors, la croissance annuelle moyenne du continent est d'environ 5 %. L'inflation qui avait atteint des sommets dans les années 1990 (22 %) est passée à 8 %, en moyenne. The Economist, un hebdomadaire britannique réputé, note qu'entre 2000 et 2010, six économies d'Afrique subsaharienne comptaient parmi dix économies les plus performantes du monde. C'est en Afrique, poursuit le magazine, qu'on a vu "les plus grands succès de la dernière décennie ". Un tel éloge vaut son pesant d'or, The Economist n'étant pas connu pour son optimisme sur les questions africaines.

Des taux de croissance robustes et soutenus ont servi de tremplin pour de nombreux ménages. Dans plusieurs cas, la croissance a rimé avec création d'emplois, stimulant ainsi la consommation. Dans les quatre économies africaines les plus avancées et les plus diversifiées (Afrique du Sud, Tunisie, Égypte et Maroc), selon les analystes de McKinsey, la consommation est même devenue le principal moteur de la croissance.

Politique, paix et gouvernance

Dans dans son rapport Indicateurs de développement en Afrique 2007, la Banque mondiale affirme que les bonnes performances économiques des pays d'Afrique sont aussi le produit de certaines orientations politiques et de changements majeurs au plan sécuritaire. Au Ghana, en Ouganda et en Tanzanie par exemple, des politiques favorables au secteur privé ont ouvert de nouveaux marchés aux investisseurs. Après des années de conflits, l'Angola et le Rwanda connaissent des taux de croissance impressionnant.

De plus, estiment certains observateurs, l'adoption par l'Union Africaine en 2001 du Nouveau Partenariat pour le développement de l'Afrique (NEPAD) a eu un impact positif. Ce plan de développement continental "a favorisé l'émergence d'une perception plus positive de l'Afrique," soutient Patrick Osakwe, de la Commission économique des Nations Unies pour l'Afrique et co-auteur d'une étude sur les investissements étrangers directs en Afrique. M. Osakwe explique qu'en mettant l'accent sur la bonne gouvernance, ce plan symbolise un changement de cap dans les interactions entre l'Afrique et le reste du monde.

School in the Congo Republic

Une prospérité renforcée

Pour un continent longtemps considéré comme un "cas désespéré ", les années à venir s'annoncent prometteuses. Au cours des cinq prochaines années, analyse The Economist, "les économies africaines dotées d'un potentiel équivalent seront plus performantes que leurs homologues asiatiques". Ce qui, en partie, justifie les projets d'expansion de Wal-Mart en Afrique. D'autres importants investisseurs occidentaux devraient suivre. D'autant que les dépenses de consommation sur le continent atteindront 1 400 milliards de dollars d'ici à 2020. Elles étaient de 860 milliards en 2008. Des entreprises d'économies émergentes comme la Chine, l'Inde et le Brésil renforcent d'ores et déjà leurs positions dans la région.

Cela dit, alors même que les investisseurs étrangers s'apprêtent à profiter de l'essor des consommateurs africains, la prospérité reste un horizon lointain pour une majorité d'Africains encore. Selon l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), 250 millions de personnes sont sous-alimentées. "Pour rendre la prospérité accessible au plus grand nombre, les dirigeants africains doivent investir dans les infrastructures et l'éducation et diversifier leurs économies," explique M. Osakwe.

Améliorer le niveau de vie des plus pauvres est à la fois un impératif économique et politique. Fin janvier, au lendemain des récentes vagues de manifestations en Afrique du Nord, Navi Pillay, la Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme, soulignait à juste titre que négliger les droits économiques des populations peut "provoquer une explosion à grande échelle." 

Investissements en baisse dans les pays les moins avancés

En temps de crise, les moins nantis sont souvent les plus durement touchés. En résumé, telle est la situation des 48 pays les moins avancés (PMA), parmi les plus affectés par la récession mondiale. Et même si la part des PMA dans les investissements étrangers directs dans le monde reste certes infime (1,8 %), elle représente cependant une proportion importante de leur formation brute de capital (le montant total qu'un pays consacre aux investissements). En 2008, quelques mois avant la crise, les IED représentaient 41,6 % de la formation de capital dans les 33 PMA africains. Mais un an plus tard, les flux d'investissements étrangers vers les PMA avaient baissé de 14 %, atteignant seulement 28 milliards de dollars. Une telle baisse "est particulièrement préoccupante compte tenu de leur importance," note le dernier Rapport sur l'investissement dans le monde de la CNUCED. Une légère reprise est actuellement en cours.

De 2000 à 2008 les flux d'IED vers les PMA ont augmenté plus rapidement que les crédits d'aide au développement et toutes les autres sources de financement, passant de 4,1 à 32,4 milliards de dollars, estime le Bureau du Haut-Représentant pour les pays les moins avancés, les pays en développement enclavés et les petits États insulaires en développement.

Les investissements étrangers dans les PMA d'Afrique vont essentiellement à ceux qui possèdent des richesses pétrolières et minières. Douze pays attirent 76 % des IED vers les PMA d'Afrique. Pour les Nations Unies les PMA devraient "recentrer leurs efforts de promotion des IED et de développer sur le long terme un avantage comparatif sur des créneaux industriels particuliers," comme les activités manufacturières liées à l'économie du savoir.

* Cnuced, Rapport sur l'investissement dans le monde 2010, juillet 2010. Disponible sur internet à http://bit.ly/fuCrm7
** McKinsey and Company, Lions on the Move: The Progress and Potential of African Economies, June 2010.