Inciter les milieux d’affaires à investir

Le NEPAD encourage l’engagement du secteur privé africain
Par: 
Afrique Renouveau: 
page 14
Loading cocoa at Côte d’Ivoire’s port of Abidjan Chargement de cacao dans le port d’Abidjan (Côte d’Ivoire) : Les membres du NEPAD Business Group du pays collaborent avec le gouvernement pour assurer la reprise économique après la fin de la guerre civile.
Photo: Panos / Sven Torfinn

Depuis la signature d’un accord de paix général en mars 2007, la Côte d’Ivoire s’efforce de panser les blessures ouvertes par une guerre civile qui a divisé le pays pendant plus de quatre ans. Réconcilier les différents groupes ethniques et politiques et ressusciter la confiance des milieux d’affaires qui faisaient auparavant de ce pays une des économies les plus dynamiques d’Afrique de l’Ouest restent des défis majeurs.

Les chefs d’entreprise locaux estiment que le Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD), le plan détaillé adopté en 2001 par les dirigeants africains pour guider le développement économique, social et politique du continent, a un rôle clé à jouer dans la mobilisation du secteur privé pour assurer le rétablissement de la Côte d’Ivoire. Le NEPAD Business Group de Côte d’Ivoire, mis sur pied quelques mois avant la signature des accords de paix, a engagé un “dialogue permanent” avec le gouvernement afin de “poser les bases d’un plan d’après-crise”, déclare Guy M’Bengue, son président qui est aussi le directeur de l’agence de promotion des exportations du pays.

M. M’Bengue a expliqué à Afrique Renouveau que le secteur privé ivoirien a réussi à limiter les dommages causés par la guerre en préservant l’intégrité de la base industrielle du pays, ceci “malgré les périodes difficiles traversées au cours des cinq dernières années.” Mais pour pouvoir encourager de nouveaux investissements, il est nécessaire de rétablir la confiance des milieux d’affaires.

Le NEPAD Business Group, qui compte maintenant plus de 100 membres, encourage le gouvernement à entreprendre des réformes dans les domaines juridique, fiscal et douanier. Le gouvernement a déjà réduit la taxe à la valeur ajoutée et commencé à rembourser la partie de la dette publique contractée auprès des entreprises privées, mesures qui ont contribué selon M. M’Bengue “à créer la confiance entre le gouvernement et le secteur privé."

Le groupe s’est aussi associé au gouvernement pour organiser un forum destiné à mettre les entreprises au courant des projets de développement des infrastructures parrainés par le NEPAD et financés par la Banque africaine de développement (BAD). Il espère que la poursuite du dialogue avec l’administration, dans le cadre d’un plan général de redressement après conflit, permettra d’élaborer des mesures d’incitation supplémentaires à l’intention du secteur privé.

Les réformes en cours

Qu’ils aient engagé ou non des activités de reconstruction après un conflit, de nombreux pays d’Afrique ont entrepris des réformes destinées à créer “un environnement sain et favorable aux activités du secteur privé,” comme le demande le NEPAD.

Le Ghana, le voisin le plus proche de la Côte d’Ivoire à l’est, restructure son secteur public pour en encourager l’efficacité et stimuler les activités du secteur privé. Le fonctionnement de l’administration portuaire a été rationalisé afin d’accélérer le dédouanement des marchandises; tous les ports et installations portuaires ont été reliés par un réseau informatique aux administrations et aux agences gouvernementales afin de simplifier le traitement des importations. Grâce à la réforme du registre du commerce, les délais de lancement d’une entreprise sont passés de plusieurs mois à 42 jours à peine.

Textile factory in Lesotho Une usine textile au Lesotho : La baisse des droits de douane et des modifications de la politique gouvernementale peuvent beaucoup contribuer à stimuler les investissements privés.
Photo: Associated Press / Ben Curtis

“Nous avons adopté une politique favorable aux entreprises pour permettre au secteur privé d’orchestrer une croissance générale à travers tout le pays,” a déclaré à Afrique Renouveau John-Hawkins Asiedu, directeur de service au Ministère ghanéen du commerce, de l’industrie et du développement du secteur privé.

Lors d’une conférence sur les projets du NEPAD tenue en Afrique du Sud en novembre dernier, Mandisi Mpahlwa, Ministre sud-africain du commerce et de l’industrie, a déclaré que la progression, ces dernières années, de la croissance économique de nombreux pays africains peut être attribuée, au moins en partie, au fait que de nombreux gouvernements africains s’attaquent à des problèmes cruciaux tels que “les investissements dans les infra-structures, la promotion d’un climat stable pour les investissements et les affaires ainsi que le développement du secteur privé."

La Banque mondiale, dans son rapport Doing Business de 2007, constate que 24 pays africains ont appliqué en 2007 des réformes qui ont simplifié le lancement d’une entreprise, renforcé le droit de propriété, amélioré les garanties offertes aux investisseurs, élargi l’accès au crédit, allégé les charges fiscales, stimulé les échanges commerciaux et abaissé les coûts. “Il est devenu plus aisé de faire des affaires dans certaines parties de l’Afrique,” indique le rapport qui a classé le Ghana et le Kenya parmi les 10 pays du monde les plus “réformateurs.”

Méfiance et obstacles

De nombreux pays africains continuent cependant à avoir un secteur privé anémique et à souffrir d’un faible niveau d’investissement privé. Selon les analystes une pluralité de facteurs contribuent à ces insuffisances : faillite institutionnelle, faiblesse du dispositif législatif, infrastructures insuffisamment développées, politiques déficientes, formalités administratives inutilement compliquées et manque de clarté dans les règlements et les procédures de l’administration.

Les milieux d’affaires nationaux n’ont traditionnellement pas été impliqués dans le développement de l’Afrique. Après l’indépendance, certains gouvernements considéraient le secteur privé avec méfiance tandis que d’autres ne pouvaient trouver qu’un nombre limité d’entrepreneurs locaux possédant le capital ou les qualifications nécessaires pour jouer un rôle notable. Les entreprises d’Etat se sont par conséquent affirmées en Afrique comme les principaux instruments de la promotion du développement de l’industrie et des infrastructures.

“L’implication du secteur privé est une idée qui s’est imposée après coup,” explique Emmanuel Nnadozie, Chef de la cellule de soutien au NEPAD à la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique (CEA); mais il ajoute que les choses ont commencé à changer : “on prend mieux conscience que le secteur privé est le moteur de la croissance et qu’il ne peut pas être ignoré dans le processus de développement de l’Afrique."

Qu’une entreprise locale soit à même d’apporter “argent, savoir-faire, expertise économique ou de développer de nouvelles activités autour de projets existants, le secteur [privé] est essentiel.” affirme Ini Urua, Ingénieur principal au service chargé du NEPAD à la Banque africaine de développement (BAD).

La pression des pairs

Le Mécanisme africain d’évaluation par les pairs (MAEP) constitue l’un des moyens d’encourager les pays africains à accorder une place plus centrale à l’activité économique. Lancé en 2003 dans le cadre du NEPAD, ce système à adhésion volontaire fonctionne par “auto-évaluation” et permet aux pays africains d’évaluer réciproquement leurs activités politiques et économiques. Il permet également aux pays participants d’examiner de près les dispositifs de gouvernance de leurs entreprises et de leur économie et de mettre en évidence des questions politiques comme la démocratie et les droits de l’homme.

Building a road in Tanzania Construction d’une route en Tanzanie : le secteur privé participe malheureusement peu aux projets d’infrastructure en Afrique.
Photo: Peter Arnold Inc. / Jorgen Schytte

Au cours d’une table ronde organisée en Zambie en novembre dernier sur le renforcement de l’investissement et de la réforme dans les pays du NEPAD, Kojo Busia, Chef de la cellule de soutien au MAEP de la CEA, a noté que ces évaluations par les pairs contribuent à identifier les réformes supplémentaires qu’il convient d’appliquer. Selon lui, assurer le suivi de ces engagements “est sans doute l’étape la plus cruciale pour améliorer le climat des investissements chez les participants au MAEP."

Le Kenya a complété sa première évaluation par les pairs en 2006 et lancé, en s’appuyant sur les résultats, un ambitieux programme de réforme de ses procédures de régulation des entreprises. Il y avait auparavant 1300 dispositions règlementaires différentes gouvernant l’activité des entreprises. Pour construire un entrepôt, une entreprise devait par exemple faire 10 démarches différentes dont obtenir un permis de construire, faire approuver le projet et les plans architecturaux par les autorités municipales, obtenir un titre d’occupation. Au cours des deux dernières années, 118 procédures de régulation ont été éliminées et huit autres simplifiées. La Banque mondiale espère que 900 autres seront simplifiées ou supprimées dans un avenir proche.

Aujourd’hui, 27 pays africains ont souscrit au MAEP. Ceux qui démontrent ainsi leur volonté de réforme peuvent espérer obtenir un soutien accru. Une de ces sources de soutien est le Fonds pour le climat d’investissement destiné à l’Afrique, dont le siège est à Dar es-Salaam en Tanzanie, qui finance des projets qui s’efforcent d’améliorer l’environnement des affaires. Ce fonds n’apporte son aide qu’aux pays qui participent au MAEP. Il a été approuvé par les dirigeants africains et il est financé par des multinationales, les gouvernements du Royaume-Uni, de l’Irlande et des Pays-Bas, la Commission européenne et la Société financière internationale (SFI) de la Banque mondiale.

Le premier projet de la SFI, situé au Rwanda, aide le gouvernement à mettre sur pied un tribunal de commerce afin d’accélérer la résolution des contentieux entre entreprises et à créer une nouvelle administration qui centralisera toutes les procédures nécessaires à l’enregistrement d’une société ou d’une petite entreprise. Omari Issa, Directeur général de la SFI a expliqué à Afrique Renouveau qu’une fois le projet complété “il devrait être possible de faire enregistrer une entreprise, en ligne ou à partir de n’importe quelle province, en quelques jours plutôt qu’en plusieurs semaines.” Auparavant les entreprises ne pouvaient être enregistrées qu’à Kigali, la capitale..

Des capacités limitées

Même là où le gouvernement est devenu plus favorable à l’implication des entreprises privées, la taille et la nature du secteur peuvent constituer des obstacles. “La plupart des entreprises sont familiales, elles ne désirent pas s’ouvrir sur l’extérieur et c’est un gros inconvénient,” remarque M. Urua de la BAD.

Par delà la bonne volonté, se pose un problème d’aptitude. Au cours d’un forum international d’affaires organisé au Nigéria en 2005 par le NEPAD Business Group, le Président nigérian d’alors Olusegun Obasanjo avait remarqué que les entreprises font face en Afrique à de sérieuses contraintes en termes de “capacité et de capital,” mais elles restent “indispensables au processus du NEPAD".

En 2006, un rapport du Bureau du Conseiller spécial pour l’Afrique de l’ONU qui avait examiné le rôle du secteur privé en Afrique de l’Ouest, de l’Est et dans le Sud du continent, concluait que les entreprises locales avait été comparativement moins engagées que les entreprises étrangères dans la réalisation des projets du NEPAD. Le rapport attribuait ceci à la plus grande capacité des entreprises étrangères de mener des projets de construction.

Cette déficience au niveau national saute aux yeux dans les projets régionaux pour la construction de routes, de gazoducs, de réseaux de distribution de l’électricité, de réseaux de télécommunication et autres grands chantiers d’infrastructure impliquant deux pays ou plus. Les dirigeants africains ont adopté en 2002 un Plan d’action à court terme (PACT) destiné à réaliser une sélection de projets prioritaires du NEPAD. Environ la moitié des 7 milliards de dollars à mobiliser pour les projets de construction du PACT devait être obtenue auprès du secteur privé. La BAD reconnaît cependant que “la participation du secteur privé dans les investissements infrastructurels en Afrique a été jusqu’à présent assez limitée."

Capital et savoir-faire limités ne sont pas les seuls obstacles. Selon M. Urua de la BAD, les entreprises hésitent aussi à s’engager car le climat leur paraît peu favorable aux investissements en raison notamment de l’instabilité politique, de la déficience des politiques nationales et régionales et du manque de clarté des dispositifs juridiques et règlementaires.

Mettre fin aux monopoles

Omari Issa du Fonds pour le climat d’investissement souligne l’héritage des politiques étatiques du passé. Il soutient que le secteur privé “est prêt à investir dans les infrastructures, mais les législations et les structures devant guider de tels investissements manquent dans presque tous les pays. Les entreprises doivent concurrencer l’Etat, ce qui rend les investissements infrastructurels inintéressants,” remarque-t-il.

Au Ghana, l’Autorité du Bassin de la Volta (ABV), organisme étatique, a depuis 1961 un quasi-monopole sur la production et la fourniture en gros de l’électricité. Elle produit du courant à partir de ses centrales thermiques qui fonctionnent au pétrole brut et à partir du barrage hydroélectrique d’Akosombo. Avec le pétrole, les centrales thermiques produisent un kilowattheure d’électricité pour l’équivalent de 0,10 dollar des Etats-Unis, le coût de production hydroélectrique est lui de juste 0,02 dollar. L’Autorité revend ensuite cette électricité à la compagnie nationale d’électricité du Ghana, la principale société de distribution qui appartient à l’Etat, au prix de 5 à 7 cents le kilowattheure et utilise les bénéfices de la production hydroélectrique pour subventionner le coût élevé de la production thermique à partir de pétrole.

Ces dispositions présentent certains inconvénients. Quand il n’y a pas assez d’eau dans le lac Volta pour alimenter la centrale hydroélectrique, il peut y avoir des ruptures de l’alimentation électrique. Le système a aussi tendance à marginaliser les producteurs d’électricité indépendants qui sont incapables de soutenir cette concurrence. Le gouvernement est actuellement en train de réformer le secteur énergétique pour mettre fin au monopole de l’ABV et rendre l’investissement privé plus attractif.

Firmino Mucavele, Directeur exécutif du secrétariat du NEPAD à Johannesburg (Afrique du Sud), encourage les gouvernements “à abroger les lois qui créent des monopoles,” et à mettre sur pied “des organismes règlementaires qui encouragent la compétition.”

Volonté politique et compétences techniques

Toute tentative de mise en œuvre d’une initiative qui couvre plusieurs pays se heurte inévitablement à de sérieux défis. Selon M. Urua, il est très difficile d’amener les dirigeants et les organisations nationales et régionales à manifester une volonté politique suffisante. “Vous travaillez par le truchement de ces pays, explique-t-il, et sans soutien politique tacite, vous ne pouvez pas faire avancer le programme d’intégration régionale."

M. Urua cite l’exemple du gazoduc ouest-africain qui transportera du gaz naturel du Nigéria au Bénin, au Togo et au Ghana, et de celui qui approvisionnera l’Afrique du Sud en gaz naturel mozambicain. “Les chefs d’Etat ont mis leur poids dans la balance pour soutenir ces projets et assouplir les exigences règlementaires qui les auraient bloqués."

Une autre question, ajoute M. Urua, est la capacité des différents groupements économiques régionaux africains d’assurer la réalisation effective des projets. Même les plus puissants, comme la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest ou la Communauté de développement de l’Afrique australe, n’ont pas toujours les ressources financières ni le savoir-faire technique pour concevoir et gérer les projets. “Vous ne pouvez pas développer votre région, affirme M. Urua, si vous empruntez constamment l’expertise technique sans développer la vôtre."

Quelle que soit l’ampleur du défi, beaucoup s’accordent à dire qu’il faut faire plus pour mieux impliquer le secteur privé afin que l’initiative du NEPAD devienne réalité.

Et c’est précisément le moment de le faire, affirme Lynette Chen, Directrice de la NEPAD Business Foundation sud-africaine. “Le NEPAD n’a que six ans d’âge et a exigé un long processus de planification, dit-elle, nous en sommes maintenant à l’étape de la mise en œuvre.”

Le Nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique

Le Nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique ((NEPAD) a été adopté en tant que cadre principal pour le développement du continent par le Sommet des chefs d’Etat africains de juillet 2001. Selon le NEPAD, la réalisation des objectifs de développement à long terme est ancrée dans la détermination des Africains “ de s’extirper eux-mêmes, ainsi que leur continent, du malaise du sous-développement et de l’exclusion d’une planète en cours de mondialisation. ” Il préconise l’instauration d’un nouveau rapport entre l’Afrique et la communauté internationale par lequel les partenaires non-africains chercheront à complémenter les efforts propres de l’Afrique. L’ONU, les pays industrialisés du G8 et divers pays bailleurs de fonds se sont engagés à œuvrer dans ce sens.

Pour que l’Afrique se développe, le NEPAD estime que trois séries de conditions doivent être réunies :

  • paix, sécurité, démocratie et bonne gouvernance politique
  • amélioration de la gouvernance économique et de la gouvernance d’entreprise
  • coopération et intégration régionales.

Le NEPAD identifie également plusieurs secteurs prioritaires qui demandent une attention et des interventions particulières :

  • les infrastructures, en particulier les routes, les réseaux ferrés et les réseaux électriques qui connectent des pays voisins
  • les technologies de l’information et de la communication
  • le développement humain, particulièrement en matière de santé, d’éducation et de développement des compétences
  • l’agriculture
  • La promotion de la diversification de la production et des exportations

Une grande partie des ressources nécessaires devra venir, dans un premier temps, de l’extérieur du continent, ceci en dépit du fait que les gouvernements africains redoublent d’efforts pour mobiliser leurs propres ressources. “L’Afrique, affirme le NEPAD, reconnaît qu’elle détient la clé de son propre développement.”