RDC: les médias défendent la démocratie

La liberté et la responsabilité de la presse vont de pair
Afrique Renouveau: 
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Man reading a newspaper in Kinshasa Lecture de journaux à Kinshasa : les groupes de presse s’efforcent d’améliorer leur qualité et leur professionnalisme.
Photo: AP / Christine Nesbitt

Depuis sa fondation en 1998, l’organisation non gouvernementale Journaliste en danger (JED) s’est fait une réputation internationale en défendant sans relâche la liberté de presse en République démocratique du Congo (RDC), ce vaste pays d’Afrique centrale mis à mal par des décennies de dictature, de clivage ethnique et de guerre. Mais lorsque, en août 2006, des comptes rendus de presse incendiaires ont attisé de violents troubles politiques dans la capitale, Kinshasa, et menacé la bonne tenue des élections, JED a — dans un retournement de situation inhabituel — demandé que les débordements des médias fassent l’objet d’un encadrement plus strict de la part de l’organisme de réglementation officiel, et que les règles de déontologie soient plus rigoureusement appliquées par les professionnels de la presse.

Dans la semaine qui a suivi cette éruption de violence, les principaux organes de presse et associations de journalistes du pays se sont réunis pour exiger qu’il soit mis fin à la couverture médiatique tendancieuse des événements politiques, que la Haute autorité des médias (HAM) fasse appliquer les lois sans parti pris et qu’un “tribunal de pairs” soit rétabli dans la profession pour veiller à l’exactitude et à l’impartialité de l’information diffusée.

En analysant après les élections la couverture médiatique de la campagne électorale, JED a constaté que certains journaux et stations de radio et de télévision avaient joué un rôle de “presse de propagande, déterminée à défendre les intérêts politiques de leurs propres candidats et à diaboliser leurs adversaires politiques” dans un pays où de nombreux organes de presse privés sont détenus par des candidats et des partis politiques. Le groupe de défense de la liberté de presse a accusé certains des organes de presse d’avoir eu recours à “l’exploitation éhontée des images macabres” de la violence, “à l’incitation à la délation ou à la vengeance et l’apologie du crime”. Le comble, peut-on lire dans le rapport, est que la radio et la télévision d’Etat ont aussi activement participé au pourrissement de la situation politique en se mettant au service quasi exclusif du parti du président.

Le rôle vital des médias

Les enjeux sont élevés en RDC. Le génocide commis en 1994 au Rwanda voisin a marqué le début de plus d’une dizaine d’années de conflits intérieurs et d’interventions extérieures en RDC (anciennement Zaïre). Quatre millions de personnes auraient trouvé la mort du fait des violences, de maladies ou du démantèlement des services de base. Un accord de paix précaire a été signé en 2002 et a ouvert la voie à la plus grande opération de maintien de la paix des Nations Unies jamais entreprise, la Mission de l’Organisation des Nations Unies en République démocratique du Congo (MONUC) qui compte près de 20 000 militaires et civils de différents pays.

Some Congolese newspapers and broadcasters have worsened political tensions by disseminating “hate” messages Certains journaux et médias audiovisuels congolais ont attisé les tensions politiques en diffusant des messages de “haine”.
Photo: AP / Schalk van Zuydam

Malgré la présence de l’ONU, les conflits ethniques se sont poursuivis dans l’Est du pays et la période électorale a été marquée par des affrontements entre les partisans du président sortant, Joseph Kabila, et ceux d’un ancien chef rebelle, M. Jean-Pierre Bemba. En octobre 2006, au deuxième tour d’élections présidentielles généralement considérées comme libres et équitables par des observateurs congolais et internationaux, M. Kabila a été déclaré vainqueur.

Beaucoup considèrent que les médias ont contribué de façon décisive au succès de la période de transition qui a commencé après la signature de l’accord de décembre 2002. Dans une résolution adoptée la même année lors de longues négociations — le Dialogue intercongolais — les parties au conflit ont déclaré que “des médias indépendants, libres, responsables et efficaces étaient les garants des libertés publiques, du bon fonctionnement de la démocratie et de la cohésion sociale”. Pendant la campagne électorale, ont-ils noté, les médias joueraient un rôle essentiel en aidant les électeurs “à comprendre le profil des personnalités publiques et des politiciens, ainsi que leurs programmes… le public peut ainsi s’exprimer de façon crédible lors des élections et des consultations”.

Les médias ont joué un rôle particulièrement important dans ce pays aussi grand que l’Europe de l’Ouest mais doté de peu de routes et de voies ferrées et n’ayant aucune expérience du pluralisme politique ni des élections. Un million et demi de personnes ont d’ailleurs dû quitter le pays en raison des violences qui l’ont secoué. Du fait des grandes distances et du coût élevé des déplacements ainsi que de la présence continuelle de milices armées partisanes dans certaines régions, les campagnes électorales menées habituellement par des candidats et des représentants de partis étaient restreintes. Les médias étaient ainsi investis d’une responsabilité encore plus lourde dans la mesure où ils constituaient le principal moyen d’informer les électeurs et de faire campagne.

La liberté d’expression et de presse, inconnue pendant les trente années de dictature de Mobutu Sese Seko, est consacrée par la constitution. L’article 27 garantit la liberté d’expression individuelle, l’article 28 la liberté de la presse, tempérée par la nécessité de “préserver l’ordre public [et] la moralité” et le droit d’autrui. L’article 29 consacre le droit à l’information de la population. Il fait également obligation aux médias dépendant de l’Etat de faire preuve d’objectivité et d’impartialité et de représenter de façon équitable “une pluralité d’opinions”. L’encadrement et la réglementation des médias ont été confiés à la HAM, organe officiel réunissant toutes les parties prenantes au gouvernement unitaire de transition et dirigé par un journaliste et défenseur estimé des droits de l’homme, M. Modeste Mutinga.

Des comptes rendus irresponsables

Les formations visant à préparer les médias congolais à leur nouveau rôle d’instrument de la démocratie se sont multipliées. JED et d’autres associations de médias ont organisé à l’intention des journalistes et rédacteurs de la presse écrite et audiovisuelle bon nombre de séances d’information et de séminaires portant sur les élections et les obligations éthiques et professionnelles des médias. La fondation allemande Konrad Adenauer a dispensé en juin 2006 une formation de douze jours à 15 journalistes de provinces congolaises.

Mais, note Mme Julia Crawford, directrice pour l’Afrique du Comité pour la protection des journalistes (CPJ), basé à New York, “si certains médias de RDC ont joué un rôle important,… il y a aussi eu beaucoup de problèmes et de reportages irresponsables”. Une grande partie des médias, notamment à Kinshasa, avaient de forts parti pris et ont parfois, selon de nombreux observateures internationaux et locaux exacerbé les divisions sectaires par leur couverture médiatique tendancieuse ou faussée. Il est toutefois encourageant de constater, a-t-elle déclaré à Afrique Renouveau, “que de nombreuses organisations congolaises de défense de la liberté de la presse, notamment JED, ont pris l’initiative de dénoncer les abus, tout en plaidant pour une plus grande liberté de la presse et une plus grande responsabilité professionnelle”.

Les pires dérives semblent s’être produites en période de crise. Lors des combats intenses entre milices ethniques dans la ville de Bunia, dans l’Est du pays, en 2003, le président du JED, Donat M’baya Tshimanga a signalé que les médias congolais diffusaient de nombreux comptes rendus des violences mais n’envoyaient pas de journalistes sur place. “Les médias — et ils n’en ont peut-être pas conscience — servent de tribune aux seigneurs de la guerre, qui exploitent dans leur propre intérêt les rivalités entre différents groupes ethniques à Bunia et en RDC… les incitations à la haine n’auraient pas eu le même effet si les médias n’avaient pas accepté de jouer le rôle de porte-parole des différents camps”.

Dans un rapport spécial sur la RDC publié en 2004, le CPJ a indiqué que les autorités nationales et locales abusaient parfois du pouvoir que leur donnait la constitution transitoire pour censurer et réprimer des comptes rendus négatifs ou incendiaires — en fermant des stations de radio et de télévision et en menaçant des journalistes de poursuites judiciaires, en violation de l’accord adopté. Ce groupe international de défense de la liberté de presse a également recensé des cas de harcèlement et d’agressions de journalistes par des milices et des partis politiques pendant la phase de transition.

L’organe officiel de réglementation des médias, la HAM, a également été critiqué. Dans une analyse de la situation des médias publiée en novembre, JED a affirmé que la répression des incitations à la haine et à la violence, bien que noble en principe, avait permis à la HAM d’exercer une censure systématique à l’encontre des médias privés, restreignant ainsi le débat démocratique.

D’après un rapport de l’organisation non gouvernementale International Crisis Group, dont le siège est à Bruxelles, la HAM a fermé pendant 15 jours en 2005 une station de radio et de télévision pro-gouvernementale qui avait diffusé les commentaires d’un politicien qualifiant un opposant métis de “chauve-souris — moitié souris, moitié oiseau” et incitant les partisans du gouvernement à “l’attraper, le brûler et le manger”. La même station avait retransmis les propos d’un autre intervenant incitant des partisans à attraper les chefs de l’opposition et à les “brûler avec des pneus autour du cou”. En revanche, deux journaux de l’opposition ont été fermés pendant 90 jours pour avoir publié des accusations controversées mais moins incendiaires faisant état d’allégeances entre M. Kabila et la Tanzanie voisine, où il a passé son enfance. Dans l’ensemble, a conclu JED, “bon nombre des médias congolais ne se sont pas montrés à la hauteur”.

Bien que le rôle du JED consiste principalement à défendre la liberté de la presse et des journalistes face à la censure et au harcèlement des pouvoirs publics, cette organisation a toujours adopté, selon Mme Crawford, “une double approche : faire connaître aux médias locaux et internationaux les violations commises par les autorités … tout en plaidant en même temps pour une plus grande responsabilité dans l’exercice de la profession journalistique”.

Cette approche s’explique en grande partie par les graves dérives de certains médias, ajoute-t-elle. Mais, “JED a également indiqué à de nombreuses reprises qu’il ne fallait pas pénaliser l’ensemble des médias à cause des dérives dont sont responsables seules quelques personnes”

Des obstacles de longue date

Malgré les problèmes, les médias congolais ont produit un ensemble de reportages et comptes-rendus solides et les institutions transitoires ont souvent pris sans tarder les mesures nécessaires pour remédier aux dérives. De l’avis de nombreux observateurs, la situation aurait pu être bien pire.

Dans une étude détaillée de la situation des médias congolais commandée par le South African Institute for the Advancement of Journalism à la fin de l’année 2004, M. Claude Kabemba a indiqué que si les médias de la RDC étaient “parmi les plus divers et les plus libres du continent, la qualité de l’information et le rôle des médias dans le processus de démocratisation laissaient beaucoup à désirer”.

Bien qu’il existe plus de 200 journaux, 52 réseaux de télévision privés et environ 250 stations de radio privées ou communautaires en plus de la radio et de la télévision d’Etat, M. Kabemba estime que peu d’entre eux “appréhendent la réalité de la société”. Ces organes de presse expriment plutôt “les inclinaisons politiques, religieuses et ethniques de leurs propriétaires”. La profession est elle-même “divisée et dénuée de vision d’avenir” et se caractérise souvent par “un manque de respect total de la déontologie et du professionnalisme”.

La raison en est, entre autres, financière, car l’appauvrissement constant du pays sur le plan économique et social s’est inévitablement répercuté sur les médias. Les presses d’imprimerie et le matériel de radio et télédiffusion sont souvent vieux de plusieurs décennies, d’un maniement coûteux, difficiles à réparer et à entretenir et ne suffisent pas à répondre aux besoins d’information d’une population de plus de 50 millions d’habitants. Ni les stations de télévision et de radio d’Etat ni les dizaines de stations privées n’émettent à l’échelle nationale, car l’infrastructure vétuste et les réglementations disparates restreignent leur portée.

La pauvreté extrême est un autre obstacle de taille. Parmi les 3 000 journalistes ayant suivi une formation, rares sont ceux qui touchent un salaire décent. Au lieu de cela, les journalistes sont rémunérés par les individus ou les organisations sur lesquels ils écrivent des articles — pratique que l’on appelle “le coupage”. “La plupart des journalistes sont à la recherche non de nouvelles mais de personnes qui peuvent les payer pour publier leurs articles”, écrit M. Kabemba. Les articles ainsi réalisés reflètent toujours “ce que la personne veut entendre” et jettent le discrédit sur la profession.

Réformer la culture économique et politique de la RDC afin de permettre aux médias de contribuer au développement et à l’édification de la nation sera un défi de taille pour les journalistes du pays, le gouvernement démocratique naissant et la communauté internationale. En guise de conclusion, M. Kabemba préconise une réforme de fond en comble du secteur, passant par un recyclage massif du personnel, des investissements dans des presses d’imprimerie et du matériel de transmission modernes, la réforme du système éducatif, l’adoption de nouvelles lois sur les médias et d’échelles des salaires qui permettent de protéger la presse des influences politiques intempestives et de la tentation du “coupage”.

La RDC “est le principal réservoir de minerais stratégiques au monde, qui suscite la convoitise des puissances régionales et internationales”, conclut M. Kabemba. Le pays “doit être protégé par un Etat véritablement démocratique... Les médias ont un rôle crucial à jouer en favorisant une culture de démocratie et de bonne gouvernance mais ont besoin de l’appui nécessaire pour jouer ce rôle efficacement et correctement”.

La Radio Okapi des Nations Unies

Etant donné les insuffisances des médias nationaux de RDC, les dangereux clivages entre Congolais et l’énorme étendue du territoire, la mission de maintien de la paix des Nations Unies attache beaucoup d’importance à l’utilisation de médias visant à promouvoir la réconciliation et la démocratie. C’est ainsi qu’a été créée Radio Okapi, station de radio officielle de la MONUC établie en coopération avec une organisation non gouvernementale suisse, la Fondation Hirondelle. Composée presque exclusivement de journalistes congolais, Radio Okapi a pour mission “d’informer la population congolaise et la communauté internationale du processus de transition politique” et de servir de “relais de communication” entre la MONUC et la population congolaise.

Emettant dans les cinq principales langues de la RDC et quasiment dans toutes les régions du pays grâce à son réseau de transmetteurs, de tours relais et de matériel de diffusion par ondes courtes, Radio Okapi est le seul organe de presse ayant une diffusion nationale. Cette radio est vite devenue synonyme de nouvelles fiables et d’émissions impartiales sur la transition vers la démocratie.

A la différence de la plupart des médias locaux, les journalistes de Radio Okapi sont relativement bien payés et ont suivi une formation rigoureuse à la déontologie journalistique et aux règles du métier. Le coupage — pratique qui consiste à se faire payer pour écrire des articles flatteurs — est interdit, tout comme les prises de position en faveur de partis ou d’individus. La station a réalisé un certain nombre de grandes premières journalistiques en RDC, notamment des débats politiques, l’égalité d’accès des partis politiques au temps d’antenne et des sondages d’opinion scientifiques.

Le statut de radio officielle de la MONUC a protégé les rédacteurs et les reporters de Radio Okapi d’influences politiques et évite toute dépendance à l’égard de riches mécènes désireux de promouvoir leurs opinions politiques. L’importance accordée à l’impartialité politique, à l’indépendance financière et à un professionnalisme rigoureux en fait un modèle de journalisme lors de la transition du Congo vers la démocratie.