Allons à l'essentiel

Entretien avec la lauréate du prix Nobel de la paix, Wangari Maathai
Afrique Renouveau: 
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Le 10 décembre 2004, Mme Wangari Maathai, réputée pour son engagement en faveur de l'environnement, des droits des femmes et de la démocratie, a été la première femme africaine à recevoir le prix Nobel de la paix. Elle s'est fait connaître sur la scène internationale en 1977, lorsqu'elle a fondé le Green Belt Movement, pour lutter contre la déforestation et l'érosion des sols dans son Kenya natal. Au cours d'une interview exclusive qu'elle a accordée à Afrique Renouveau le 19 décembre à New York, cette biologiste de 64 ans a évoqué le combat qu'elle mène de longue date en faveur de la justice environnementale et sociale. L'intégralité de l'interview se trouve à la rubrique "Actualités" sur le site Web d'Afrique Renouveau : www.un.org/AR

Wangari Maathai speaking at the UN in December 2004.Wangari Maathai prenant la parole au Siège de l'ONU en décembre 2004.
Photo : UN Photo / Eskinder Debebe

AR: Pouvez-vous nous parler du lien qui existe entre les droits de l'homme et les questions liées à l’environnement et nous dire comment vous vous y êtes intéressée ?

Maathai: Au début, il y a 30 ans, je répondais aux besoins des populations rurales, des femmes en particulier, qui cherchaient du bois de chauffe et de la nourriture. Elles cherchaient des matériaux de construction, du fourrage et elles s’efforçaient de pourvoir aux besoins élémentaires de leurs communautés. J’ai tout de suite fait le lien entre ce qu’elles demandaient et la terre et j’ai suggéré qu’il fallait planter des arbres.

C’est à ce moment là que j’ai fait face au problème de la gouvernance démocratique. J’ai remarqué qu’en fait nous n’avions pas un système démocratique parce que dès que nous avons commencé à nous constituer en associations, les pouvoirs publics ont voulu nous en empêcher et nous ont interdit de nous réunir. Si vous vivez dans un système qui ne permet pas à ses citoyens de prendre part à la prise de décisions ni d’exiger du gouvernement qu’il prenne certaines décisions, il est impossible de protéger l’environnement. C’est pourquoi, pour moi, la protection de l’environnement, la gestion responsable des ressources et la répartition équitable de ces ressources afin d’éviter un conflit passait nécessairement par la création d’un espace démocratique.

AR: La plupart des économistes définissent le développement de manière traditionnelle – par la production de cultures de rapport, le développement industriel, l’accent mis sur le commerce. Mais ce n’est pas votre définition.

Maathai: Non. Pour moi, le développement correspond à une certaine qualité de vie et pas nécessairement au fait d’acquérir des tas de choses. Je prends l’exemple du tabouret africain. Il repose sur trois pieds sur lesquels une bassine tient en équilibre. L’un de ces trois pieds représente la paix. Le deuxième la bonne gouvernance. Et le troisième représente la bonne gestion de nos ressources. Cette bonne gestion de nos ressources, comme je l’ai dit, s’accompagne d’une répartition équitable qui permet au plus grand nombre possible d’individus de partager les ressources naturelles et, partant, de connaître le respect et la dignité et de voir leurs droits respectés, ce qui permet d’éviter les conflits.

AR: En 1995, vous avez fait un discours à Beijing lors de la conférence des femmes dans lequel vous avez critiqué le système économique mondial et la mondialisation. Comment voyez-vous les choses aujourd'hui ?

Maathai: La situation n’a fait qu’empirer. On n’a pas donné à l’Afrique la possibilité de commercer dans des conditions équitables. La balance commerciale, les droits de douane, les règles et règlements imposés à l’Afrique restent très durs et très inégaux.

Woman with a baby voting"Nous voyons davantage de gouvernements arriver au pouvoir par des élections plutôt que par la violence."
Photo : UN / Martine Perret

La dette a continué d’engloutir le capital de l’Afrique à tel point qu’un grand nombre d’Etats ne sont toujours pas en mesure de s’occuper de leur population parce qu’ils doivent encore assurer le service de leur dette. Nous avons évoqué toutes les raisons qui font que l’on devrait annuler cette dette mais les pays industrialisés n’ont pas fait grand chose.

Malheureusement, nos propres gouvernements ne se sont pas non plus acquittés de leurs obligations. Je me souviens que les pays industrialisés et même la Banque mondiale avaient dit que s’ils annulaient cette dette, ce ne sont pas les pauvres qui en profiteraient mais les dirigeants – des dirigeants corrompus et incapables de gérer les économies de leurs pays, peu démocratiques et qui se lancent dans des guerres et empêchent le peuple de faire le peu qu’il leur serait possible de faire et c’est pourquoi ça ne rimait à rien d’annuler la dette.

C’est là qu’est la difficulté aujourd'hui – les gouvernements africains doivent choisir : ou bien ils continuent à faire comme si de rien n'était, ou bien ils prennent la mesure de la difficulté à laquelle ils sont confrontés. Si nos amis veulent nous venir en aide, il nous faut créer des conditions favorables en Afrique.

AR: Les gouvernements africains s’expliquent-ils davantage sur leurs actions auprès de leurs citoyens ?

Maathai: Oui, je pense qu’à l’heure actuelle les gouvernements africains sont en fait beaucoup plus sensibles à la question de la gouvernance qu’ils ne l’ont jamais été. Nous voyons davantage de gouvernements arriver au pouvoir par des élections plutôt que par la violence. Nous avons vu un grand nombre de conflits de longue date prendre fin. L’Union africaine s’est montrée désireuse d’instituer un système de contrôle mutuel garantissant une bonne gouvernance. On a instauré un système d’examen mutuel. Cela indique que les Africains sont prêts à se juger, à s’encourager mutuellement à gouverner de manière avisée et à instaurer la paix dans la région.

Nous ne pouvons pas avoir dans la même région un petit nombre de personnes qui roulent sur l’or alors qu’un nombre considérable vivent dans une pauvreté déshumanisante. Nous ne pouvons absolument pas nous servir de nos ressources pour nous faire la guerre et nous entretuer, comme nous le faisons actuellement en envoyant nos enfants en première ligne. En agissant de la sorte nous détruisons notre avenir! Pour moi, c’est ce que ce prix Nobel signifie pour l’Afrique.

AR: Doit-on exiger de l’Afrique qu’elle respecte les droits de l'homme et la démocratie pour avoir accès au marché mondial ou bien n’est-ce là qu’une autre condition qu’on lui impose, comme d’aucuns l’affirment ?

Maathai: Très souvent, on s’imagine que la démocratie – peut-être parce qu’il s’agit d’un concept occidental et que c’est un mot grec – est imposée aux Africains. Mais je sais que même dans le cadre de nos systèmes traditionnels de gouvernance, le concept de la justice était très fort – plus fort même qu’il ne l’est dans un grand nombre de démocraties occidentales. Je pense donc absolument qu’il ne s’agit pas là d’une idée nouvelle et que ce n’est pas une condition imposée de l’extérieur. Ceux qui ont accédé au pouvoir à l’indépendance n’ont pas compris que le mode de vie des administrateurs coloniaux relevait de l’exploitation, qu’il était antidémocratique et source de conflits. Il y a eu relève de la garde mais ce mode de vie s’est maintenu. Seuls les dirigeants africains peuvent changer la situation.

AR: Nombre de dirigeants africains diraient qu’ils sont en train de changer avec le Nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD). Qu’en pensez-vous ?

Maathai: Toutes ces initiatives sont très bonnes en théorie. Il y a même une nouvelle initiative que le Premier Ministre de la Grande-Bretagne a engagée et qui a pour nom la Commission pour l’Afrique. En Afrique de l’Est nous avons l’IGAD [Autorité intergouvernementale pour le développement], nous avons plusieurs blocs économiques. Toutes ces initiatives partent d’un bon sentiment et le texte du NEPAD est lui-même très séduisant.

Mais ces initiatives seront jugées en fonction des résultats qu’elles donneront. Le problème est au niveau des dirigeants. Vont-ils organiser une série de réunions dépourvues d’utilité pratique ou bien vont-ils sérieusement chercher à changer la situation? C’est à voir. Il nous faudra juger sur pièces.

Ms. Maathai challenging government security guards during tree-planting drive in 1999Mme Maathai s'opposant à des forces de sécurité gouvernementales lors de plantations d'arbres en 1999.
Photo : AFP / Getty Images / Simon Maina

AR: Quelles mesures voudriez- vous que les pays riches prennent face à la situation ?

Maathai: Les pays développés savent très bien de quoi l’Afrique a besoin parce qu’on en a beaucoup parlé. Nous savons tous qu’ils prennent comme prétextes la corruption et la mauvaise gestion et le fait que l’argent sert à acheter des armes. Ce sont là des prétextes mais dans une certaine mesure ils sont valables. A quel prétexte auraient-ils recours si nous mettions en place un environnement propice? Ce serait intéressant ! Cela serait une ère complètement nouvelle. Ce serait pour nous une manière de dire que la corruption et la mauvaise gestion appartiennent au passé et qu’il y a un engagement des pouvoirs publics. Les pays développés devraient alors honorer leurs engagements.

AR: A-t-on le sentiment que les anciennes puissances coloniales doivent encore offrir des réparations à l’Afrique ? On affirme parfois aujourd'hui que l’Occident n’a plus de responsabilité vis-à-vis de l’Afrique.

Maathai: Nous faisons face aux conséquences pratiquement inévitables d’un transfert de pouvoir qui ne s’est pas accompagné de la modification des attitudes et du mode de gouvernement que le peuple africain espérait. Les citoyens d’Afrique voulaient leur liberté et leur développement. Ils voulaient passer du colonialisme au développement.

Ce sont leurs dirigeants qui ne les ont pas guidés sur cette voie. Et pendant longtemps, les citoyens ont cru en leurs dirigeants. C’est peut-être là la tragédie du peuple africain – il a fait entièrement confiance à ses dirigeants. Un grand nombre de ces dirigeants ont connu le même parcours que moi. Ils sont allés en Occident faire leurs études. Nous avons acquis des compétences et des connaissances et on comptait sur nous pour rentrer dans nos pays et venir en aide à nos compatriotes. Mais un grand nombre de ceux qui sont retournés en Afrique ont abusé de la confiance que le peuple leur témoignait parce qu’il s’imaginait que nous étions plus avisés et que nous venions le délivrer. Cela n’a pas été le cas. Nous avons profité de lui et nous nous sommes servis de lui. Nous devons maintenant lui dire que nous regrettons d’avoir trahi sa confiance. Il nous faut maintenant agir convenablement.